
Quand Ernaux se souvient des chambres où elle a dormi, à la manière de Proust… j’aime bien trouver des similitudes entre deux récits, j’ai l’impression de découvrir un trésor.
Extraits
Annie Ernaux — Les années
« Dans ses insomnies, elle essaie de se rappeler de manière détaillée les chambres où elle a dormi, celle qu’elle a partagée avec ses parents jusqu’à treize ans, celle de la cité universitaire, de l’appartement d’Annecy, face au cimetière. Elle prend la porte comme point de départ et reparcourt méthodiquement les murs. Les objets qui surgissent sont toujours associés à un geste, un fait singulier, dans la chambre de la colonie de vacances où elle était monitrice, avec son dentifrice rouge Émail Diamant, « vive les putains », la lampe bleue dans la chambre de Rome qui lui envoyait une décharge électrique chaque fois qu’elle l’allumait. Dans ces chambres, elle ne se revoit jamais avec la netteté d’une photo, mais de façon floue, comme dans un film sur une chaîne cryptée, une silhouette, une coiffure, des mouvements, se pencher à la fenêtre, se laver les cheveux, des positions, assise à un bureau ou couchée sur un lit, arrivant parfois à se re-sentir dans son corps d’avant, mais non comme on l’est dans un rêve, plutôt dans une sorte de corps glorieux, celui de la religion catholique, censé ressusciter après la mort sans éprouver ni douleur ni plaisir, ni froid ni chaud ou envie d’uriner. Elle ne sait pas ce qu’elle cherche dans ces inventaires, peut-être, à force d’accumulation de souvenirs d’objets, redevenir celle qu’elle était à tel et tel moment. »
Marcel Proust — À la recherche du temps perdu, tome I.
« Ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que quelques secondes ; souvent, ma brève incertitude du lieu où je me trouvais ne distinguait pas mieux les unes des autres les diverses suppositions dont elle était faite, que nous n’isolons, en voyant un cheval courir, les positions successives que nous montre le kinétoscope. Mais j’avais revu tantôt l’une, tantôt l’autre, des chambres que j’avais habitées dans ma vie, et je finissais par me les rappeler toutes dans les longues rêveries qui suivaient mon réveil (…) ».
Fascinant, non ?
Jeanne Lerrante — 02/04/2023

Marcel Proust, Le côté de Guermantes (seconde partie)
Gallimard 1921 (259 pages)
Proust exige patience et persévérance, mais l’effort requis est récompensé par le sentiment d’avoir lu un roman plus grand que soi. Tout ce que j’ai lu dans ce troisième tome de la Recherche ne m’a pas intéressé, mais c’est tellement bien écrit que j’ai pris du plaisir à le lire, même quand le propos m’a paru ennuyeux.
Quand Albertine réapparaît, un vent de fraîcheur souffle sur les pages d’un volume particulièrement dense. La jeune-fille en fleur, dont on se demande si elle est vertueuse ou vénéneuse, affole les sens du narrateur et injecte une dose de légèreté dans le récit. Le passage où elle entre en scène m’a séduit par la sensualité et la poésie qu’il dégage.
« Albertine avait une prononciation si charnelle et si douce que, rien qu’en vous parlant, elle semblait vous embrasser. Une parole d’elle était une faveur, et sa conversation vous couvrait de baisers. »
Les joues d’Albertine deviennent l’idée fixe du narrateur, c’est mignon tout plein : « … savoir qu’embrasser les joues d’Albertine était une chose possible, c’était pour moi un plaisir peut-être plus grand encore que celui de les embrasser. »
Quand le narrateur est invité à dîner chez la duchesse de Guermantes, je me suis beaucoup amusée à découvrir « la vie mystérieuse du faubourg Saint Germain ». J’y ai décelé des relents de la vie de cour sous Louis XIV. L’ironie proustienne est un délice de fin gourmet : « Les théories de la duchesse de Guermantes (…) mettaient tellement au-dessus de tout l’intelligence et étaient en politique si socialistes qu’on se demandait où dans son hôtel se cachait le génie chargé d’assurer le maintien de la vie aristocratique. »
Pour autant, la duchesse m’a fait une forte impression tandis que le narrateur la descend de son piédestal (on se souvient qu’il fait une fixette sur elle dans la première partie du livre). J’ai apprécié son esprit. C’est la reine de la punchline : elle casse tout le monde avec ses réparties cinglantes. C’est aussi une femme qui sait détourner à son avantage les codes et les convenances de son milieu. Elle est à sa façon indépendante. Et quel chic !
Jeanne Lerrante — 23/04/2023

Marcel Proust — Le côté de Guermantes
Proust et la dame pipi des toilettes des Champs Élysées, surnommée la “marquise”
L’échange auquel le narrateur assiste, entre le garde chargé de surveiller les jardins et la “marquise”, est savoureux.
“Alors, disait-il, vous êtes toujours là. Vous ne pensez pas à vous retirer.
— Et pourquoi que je me retirerais, monsieur ? Voulez-vous me dire où je serais mieux qu’ici, où j’aurais plus mes aises et tout le confortable ? Et puis toujours du va-et-vient, de la distraction ; c’est ce que j’appelle mon petit Paris : mes clients me tiennent au courant de ce qui se passe. Tenez, monsieur, il y en a un qui est sorti pas plus de cinq minutes, c’est un magistrat tout ce qu’il y a de plus haut placé. Et bien ! monsieur”, s’écria-t-elle avec ardeur, comme prête à soutenir cette assertion par la violence si l’agent de l’autorité avait fait mine d’en contester l’exactitude, “depuis huit ans, vous m’entendez bien, tous les jours que Dieu a faits, sur le coup de 3 heures, il est ici, toujours poli, jamais un mot plus haut que l’autre, ne salissant jamais rien, il reste plus d’une demi-heure pour lire ses journaux en faisant ses petits besoins. Un seul jour il n’est pas venu. Sur le moment je ne m’en suis pas aperçue, mais le soir tout d’un coup je me suis dit : “tiens, mais ce monsieur n’est pas venu, il est peut-être mort.” Ça m’a fait quelque chose parce que je m’attache quand le monde est bien. Aussi j’ai été bien contente quand je l’ai revu le lendemain, je lui ai dit : “Monsieur, il ne vous était rien arrivé hier ?” Alors il m’a dit comme ça qu’il ne lui était rien arrivé à lui, que c’était sa femme qui était morte, et qu’il avait été si retourné qu’il n’avait pas pu venir. Il avait l’air triste assurément, vous comprenez, des gens qui étaient mariés depuis vingt-cinq ans, mais il avait l’air content tout de même de revenir. On sentait qu’il avait été tout dérangé dans ses petites habitudes. J’ai tâché de le remonter, je lui ai dit : “Il ne faut pas se laisser aller. Venez comme avant, dans votre chagrin ça vous fera une petite distraction”. »
Jeanne Lerrante — 04/04/2023


Marcel Proust — Le côté de Guermantes
Les demoiselles du téléphone
Proust et les nouvelles technologies… de son époque !
« Et nous sommes comme le personnage du conte à qui une magicienne sur le souhait qu’il en exprime, fait apparaître, dans une clarté surnaturelle, sa grand-mère ou sa fiancée en train de feuilleter un livre, de verser des larmes, de cueillir des fleurs, tout près du spectateur et pourtant très loin, à l’endroit même où elle se trouve réellement. Nous n’avons pour que ce miracle s’accomplisse, qu’à approcher nos lèvres de la planchette magique et à appeler — quelquefois un peu trop longtemps, je le veux bien — les Vierges Vigilantes dont nous entendons chaque jour la voix sans jamais connaître le visage, et qui sont nos Anges gardiens dans les ténèbres vertigineuses dont elles surveillent jalousement les portes ; les Toutes-Puissantes par qui les absents surgissent à notre côté, sans qu’il soit permis de les apercevoir ; les Danaïdes de l’invisible qui sans cesse vident, remplissent, se transmettent les urnes des sons, les ironiques Furies qui, au moment que nous murmurions une confidence à une amie, avec l’espoir que personne ne nous entendait, nous crient cruellement : « J’écoute » ; les servantes toujours irritées du Mystère, les ombrageuses prêtresses de l’Invisible, les Demoiselles du téléphone ! »
Une demoiselle du téléphone — photo extraite du Dictionnaire amoureux illustré de Marcel Proust @editionsplon
Chloé Cruchaudet, Céleste @collection.noctambule
Marcel Proust — Le côté de Guermantes — Éditions Gallimard
Jeanne Lerrante — 31/03/2023

Marcel Proust, Le côté de Guermantes (Première partie)
Gallimard 1920 (287 pages)
Le tome III de la Recherche est d’une densité extraordinaire. C’est, pour le moment du moins, celui que je préfère. Il débute sur l’emménagement du narrateur et de ses parents dans un appartement de l’hôtel de Guermantes. Le narrateur se montre enthousiaste : « … habiter un autre quartier, c’était comme prendre des vacances où la nouveauté des choses donnait le même repos que si l’on eût voyagé. » Il a pour voisine la duchesse de Guermantes, il est fasciné par cette « grande dame ». Il nourrit une véritable obsession. Il occupe ses journées à la guetter, se débrouille pour la croiser « par hasard » dans l’espoir qu’elle le remarque. Une vraie dinguerie !
Quand j’ai compris où le narrateur m’emmenait, j’ai senti une inquiétude m’envahir : hou là là… Plus de 200 pages sur la fixette d’un adolescent pour une duchesse, ça va être long ! Et bien pas du tout… c’est passionnant !
J’ai été séduite par la poésie incroyable de certaines phrases.
« Certes déjà dans l’église de Combray, elle m’était apparue dans l’éclair d’une métamorphose avec des joues irréductibles, impénétrables à la couleur du nom de Guermantes et des après-midi au bord de la Vivonne, à la place de mon rêve foudroyé, comme un cygne ou un saule en lequel a été changé un dieu ou une nymphe et qui désormais soumis aux lois de la nature glissera dans l’eau ou sera agité par le vent. »
La domesticité de l’hôtel de Guermantes a un côté Downton Abbey — délicieux !
J’ai été happée par le récit. Le narrateur est certes obsédé par la duchesse, mais il poursuit son existence de jeune bourgeois mondain. Il va au théâtre, rend visite à son ami Saint-Loup sur son lieu de garnison, fréquente le salon de Mme de Villeparisis. À chaque épisode, Proust développe un sujet en lien avec les activités du narrateur, avec un souci du détail, un sens de la nuance inouïe. S’il m’a ennuyé avec les théories sur l’Art de la guerre, il a réveillé mon intérêt avec une description du monde des arts et du spectacle ainsi qu’avec les conversations sur l’affaire Dreyfus. Mais là où je le préfère, c’est lorsqu’il montre le fonctionnement des relations mondaines. Sa férocité est jouissive !
Jeanne Lerrante — 28/03/2023


Dictionnaire amoureux illustré de Marcel Proust, Jean-Paul et Raphaël Enthoven — Plon / Gründ 2022 (285 pages).
Ce dictionnaire, en plus d’être un beau livre, est un outil appréciable pour celui ou celle qui, comme moi, se lance dans la lecture d’À la recherche du temps perdu sans formation littéraire particulière, animé par le désir de découvrir une œuvre mythique de la littérature. Je le parcours selon mes besoins, heureuse d’y trouver ce qu’il me plaît d’y chercher. Il explique la Recherche d’après des mots ou des noms clés, depuis Agonie jusqu’à Zinedine de Guermantes, en passant par baiser du soir, Dostoïevski, jalousie, madeleine (petite), questionnaire ou encore Sainte-Beuve.
La page CQFD (ceux qui franchement détestent) m’a fait hurler de rire. Elle dévoile quelques échantillons du credo des anti-proustiens, dont cette phrase d’Anatole France : « La vie est trop courte et Proust est trop long. »
Il est aussi noté, non sans une certaine malice, qu’une catleya est d’abord « une variété d’orchidée (qui doit son nom au botaniste anglais William Cattley, ce qui justifierait les deux “t“ que Marcel n’y met jamais) », avant que l’expression “faire catleya“ ne devienne « le poncif le plus mobilisé par les amants sur le point de… qui n’ont jamais ouvert À la recherche du temps perdu ».
L’on y apprend également que «les bonnes grosses joues d’Albertine sont en réalité les fesses rebondies d’Albert », que la phrase la plus longue de la Recherche est écrite dans Sodome et Gomorrhe et compte 856 mots.
Le proustien débutant trouvera dans ce dictionnaire des explications qui lui seront utiles à la compréhension de l’univers de Marcel Proust ; le proustien confirmé pendra plaisir à se promener aux côtés des Enthoven père et fils, « au hasard d’une œuvre qu’ils vénèrent depuis longtemps ».
Jeanne Lerrante — 18/03/2023

"Vous ne trouvez pas qu'on se bêtifie à rester tout le temps sur la plage? Ah! vous aimez faire le lézard? Vous avez du temps de reste. Je vois que vous n'êtes pas comme moi, j'adore tous les sports!" 😜
Marcel Proust — À l'ombre des jeunes filles en fleurs.
Quand les mouettes d'Arcachon me rappellent les propos qu'Albertine tient au narrateur sur la digue de Balbec…
Jeanne Lerrante — 11/03/2023


Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs — Gallimard (484 pages)
Prix Goncourt 1919 — [Lecture terminée]
Je suis impressionnée par la densité du récit. Le narrateur raconte ses tourments amoureux en les situant dans le contexte familial qui était le sien, mais aussi dans le contexte social et culturel de son époque. Il ne prend pas la voie la plus directe pour exposer son histoire, il préfère les bifurcations, les chemins sinueux, onduleux comme ces «collines de la mer » qu’il aime admirer depuis la fenêtre de sa chambre d’hôtel, à Balbec. Je me sens parfois submergée par une vague plus massive que les autres, mais je parviens à reprendre pied, aidée par le reflux. Les phrases de Proust obéiraient-elles au rythme des marées ? Je ne sais pas… mais je prends du plaisir à me laisser emporter par le mouvement des flots et des jusants proustiens.
L’histoire d’amour entre Gilberte et le narrateur n’est pas ma partie préférée. Que de tourments ! Que de complications ! — « Quand mieux qu’avec des paroles, par des actions indéfiniment répétées, je lui aurais prouvé que je n’avais pas de goût à la voir, peut-être en retrouverait-elle pour moi. Hélas ! ce serait en vain : chercher en ne la voyant plus à ranimer en elle ce goût de me voir, c’était la perdre pour toujours (…) ». —Hou là là! Proust, parfois, m’agace ! Le narrateur se berce d’illusions sur Gilberte et au final, il est déçu, comme si l’imagination était pour lui préférable à la réalité.
Ce que j’aime chez Proust, c’est sa férocité mâtinée de délicatesse, notamment lorsqu’il décrit les relations sociales entre les aristocrates et les bourgeois (le passage où le narrateur rencontre la princesse de Luxembourg sur la digue de Balbec m’a fait pleurer de rire). Et sa plume est d’une poésie incroyable lorsqu’il décrit la mer, « ce vaste cirque éblouissant et montagneux et sur les sommets neigeux de ses vagues en pierre d’émeraude çà et là polie et translucide, lesquelles avec une placide violence et un froncement léonin laissaient s’accomplir et dévaler l’écroulement de leurs pentes auxquelles le soleil ajoutait un sourire sans visage. »
Jeanne Lerrante — 11/03/2023

Marcel Proust, Sur la lecture — Actes Sud (62 pages)
J’explore l’univers proustien avec obstination depuis que je me suis inscrite au groupe de lecture #ducotedechezproust, créé à l’initiative de @ego_lector_ et dont l’objectif est de lire les sept tomes de la Recherche en 2023…
Sur la lecture est la préface que Proust écrivit en 1905 pour sa traduction de Sésame et les lys de John Ruskin. Si cet opuscule n’a pas vraiment retenu mon intérêt, il a le mérite de m’avoir enseigné, d’une part, l’existence de John Ruskin (1819-1900) — dont j’ignorais tout et, d’autre part, l’intérêt que Proust a porté aux écrits de ce penseur britannique, à la fois critique d’art et réformiste social. Proust a traduit deux de ses livres : La Bible d’Amiens en 1904 et Sésame et les Lys en 1906. Ce dernier ouvrage réunit deux conférences de Ruskin, l’une sur la nécessité fondatrice de la lecture (d’où le sujet de la préface rédigée par Proust) l’autre sur l’éducation des jeunes filles.
Dans cette préface, Proust suit la démarche qu’il utilisera plus tard pour écrire la Recherche : il convoque sa mémoire afin de se remémorer ses lectures d’enfance. J’ai aimé le début :
« Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les livres, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. »
« Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des vacances, qu’on allait cacher successivement dans toutes celles des heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour pouvoir leur donner asile. »
Je me suis perdue ensuite… les détours empruntés par Proust pour évoquer ses souvenirs de lecture m’ont fatigué. Je n’ai pas retenu grand-chose de ce texte pourtant bref mais fastidieux à lire. Je préfère Proust romancier.
Jeanne Lerrante — 24/02/2023

Délaisser Marcel Proust pour Annie Ernaux qui, dans Se perdre cite Marcel Proust… un passage que je viens de lire dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Ce lien entre deux livres lus en parallèle au hasard de mes envies relève de la magie.
Le narrateur d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs comprend que Gilberte ne souhaite plus le voir. L’attente d’une lettre de sa bien-aimée l’amène à élaborer une théorie sur l’espoir entretenu par le soldat, le voleur, les hommes en général.
Dans Se perdre, Annie Ernaux évoque le départ imminent de son amant russe. Ce départ va marquer la fin de leur liaison, aussi vit-elle dans « l’espérance continuelle d’un nouveau délai ».
« Mardi 24 (octobre 1989)
Reçu invitation pour l’anniversaire de la révolution d’Octobre : 6 novembre. Je suis heureuse parce que cela veut dire un nouveau délai : il reste au moins jusqu’à lundi. (Je pensais que la fête aurait lieu vendredi, comme l’an passé.) La phrase de Proust sur ces délais qu’imagine le soldat, vis-à-vis de la mort qui rôde, me revient en mémoire. L’espérance continuelle d’un nouveau délai, alors que tout, un jour, doit finir, pour tout homme. »
Annie Ernaux — Se perdre
« Le 1er janvier me fut particulièrement douloureux cette année-là. Tout l’est sans doute, qui fait date et anniversaire, quand on est malheureux. Mais si c’est par exemple d’avoir perdu un être cher, la souffrance consiste seulement dans une comparaison plus vive avec le passé. Il s’y ajoutait dans mon cas l’espoir informulé que Gilberte, ayant voulu me laisser l’initiative des premiers pas et constatant que je ne les avais pas faits, n’avait attendu que le prétexte du 1er janvier pour m’écrire (…). Le soldat est persuadé qu’un certain délai indéfiniment prolongeable lui sera accordé avant qu’il soit tué, le voleur, avant qu’il soit pris, les hommes en général avant qu’ils aient à mourir. C’est là l’amulette qui préserve les individus — et parfois les peuples — non du danger mais de la peur du danger, en réalité de la croyance au danger, ce qui dans certains cas permet de les braver sans qu’il soit besoin d’être brave. »
Marcel Proust — À l’ombre des jeunes-filles en fleurs
Jeanne Lerrante — 19/02/2023


Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs — Gallimard (484 pages)
Prix Goncourt 1919
Première partie : Autour de Mme Swann — [Lecture en cours]
Lire Proust à une époque qui valorise la vitesse et l’instantanéité est une volupté de fin gourmet, voire un acte de résistance. Si certains romans dévoilent leurs charmes en quelques heures, À la recherche du temps perdu s’inscrit dans un temps de lecture long. J’ai ouvert le tome II au début du mois de février, nous sommes le 16, j’en ai lu la moitié.
La lecture avec lenteur conduit à un plaisir majestueux : appréhender dans ses plus infimes détails un univers différent du mien dans lequel je finis par me croire effectivement transportée. C’est une sorte de magie, la magie de Proust, peut-être ?
Autour de Mme Swann gravite tout un petit monde composé d’éléments hétérogènes issus pour certains de la bourgeoisie, pour d’autres de l’aristocratie. La réunion de ces personnes « prises ici et là » est censée déboucher — dixit Charles Swann, sur « des expériences de sociologie amusante ». Les bourgeois se tirent la bourre pour être invités en même temps que la duchesse de Vendôme ou le prince d’Agrigente. C’est très drôle ! J’ai un faible pour le docteur Cottard, spécialiste en calembours stupides et calembredaines ineptes. Il me rappelle quelqu’un que je connais bien dans la vie réelle. La magie de Proust réside en premier lieu dans sa capacité à brosser des profils humains à vocation universelle.
La magie de Proust réside en second lieu dans son aptitude à dévoiler le raffinement des sentiments humains. Sa recherche de perfection dans les détails est incomparable. Proust décortique le sentiment amoureux avec une telle précision qu’à un moment donné, lorsque le narrateur vit une histoire d’amour compliquée avec Gilberte, la fille des Swann, j’ai eu l’impression de suivre l’évolution de ses émotions heure par heure. C’est remarquable, d’autant plus lorsque l’on rencontre une phrase comme celle-ci :
« J’avais beau m’obstiner à prolonger, tout le long de ce jour pluvieux, ces paroles sans éclaircies, je savais que ma froideur n’était pas quelque chose d’aussi définitivement figée que je le feignais… »
À suivre…
Jeanne Lerrante — 17/02/2023


Voyages à Venise, sur les pas de Marcel Proust — Éditions du Garde-temps 2001 (111 pages)
Texte : Gilbert Lascault
Peintures : Candida Romero
Photographies : Michel Le Louarn
Voyager à Venise le temps d’une lecture…
Admirer le labyrinthe de canaux
Suivre les ruelles, guidé par son instinct
Se perdre : peut-être ; rêver : sûrement…
Et apercevoir Marcel Proust et sa chère maman sur une gondole glissant « sur l’eau étincelante et cabrée » vers Saint Marc.
« Après le déjeuner quand je n’allais pas errer seul dans Venise, je me préparais pour sortir avec ma mère et, pour prendre des cahiers où je prendrais des notes relatives à un travail que je faisais sur Ruskin, je montais dans ma chambre. Au coup brusque des coudes du mur qui lui faisaient rentrer ses angles, je sentais les restrictions édictées par la mer, la parcimonie du sol. Et en descendant pour rejoindre ma mère qui m’attendait à cette heure où à Combray il faisait si bon goûter le soleil tout proche dans l’obscurité conservée par les volets clos, ici du haut en bas de l’escalier de marbre dont on ne savait pas plus que dans une peinture de la Renaissance s’il était dressé dans un palais ou sur une galère, la même fraîcheur et le même sentiment de la splendeur du dehors étaient donnés grâce au velum qui se mouvait devant les fenêtres perpétuellement ouvertes, et par lesquelles dans un incessant courant d’air l’ombre tiède et le soleil verdâtre filaient comme une surface flottante et évoquaient le voisinage mobile, l’illumination la miroitante instabilité du flot. » — La fugitive (Albertine disparue)
Tout m’a plu dans ce livre : les deux extraits choisis de La recherche (l’un sur le projet de voyage évoqué dans Du côté de chez Swann, l’autre sur le séjour à Venise du narrateur et de sa mère, retracé dans Albertine disparue), les photos de Michel Le Louarn auréolées de brume façon Turner, les peintures de Candida Romero empreintes de poésie. J’ai passé une soirée formidable !
Jeanne Lerrante — 11/02/2023

Marcel Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs — Citations
Le narrateur perçoit chez Gilberte le désir de s’éloigner de lui. Il en souffre terriblement. Le récit de cette souffrance et des stratégies mises en place pour l’apaiser mais aussi pour tenter de ramener Gilberte à de meilleures dispositions à son égard révèle une sensibilité exceptionnelle, proche du sublime.
Extraits:
« Combien de fois par heure ( mais maintenant sans l’anxieuse attente qui m’avait étreint les premières semaines après notre brouille, avant d’être retourné chez les Swann) ne récitais-je pas la lettre que Gilberte m’enverrait bien un jour, m’apporterait peut-être elle-même ! La constante vision de ce bonheur imaginaire m’aidait à supporter la destruction du bonheur réel. » 👌
/…/
« Cet espoir je savais bien ce qu’il avait de chimérique. J’étais comme un pauvre qui mêle moins de larmes à son pain sec s’il se dit que tout à l’heure peut-être un étranger va lui laisser toute sa fortune. Nous sommes tous obligés pour rendre la réalité supportable d’entretenir en nous quelques petites folies. » 💯
Jeanne Lerrante — 11/02/2023


Monsieur Proust — Éditions SEGHERS 2022 (255 pages)
Céleste Albaret (souvenirs recueillis par Georges Belmont
Dessins Stéphane Manel
Adaptation Corinne Maier
Au fur et à mesure que je tournais les pages de Monsieur Proust, mon cœur se remplissait d’émotion. Impossible d'abandonner l'ouvrage : je l’ai lu d’une traite !
Le témoignage de Céleste Albaret, la dernière gouvernante de Marcel Proust, respire l’authenticité, une authenticité désarmante. Il est divinement mis en lumière par les dessins de Stéphane Manel. L’ensemble dégage un charme fou ! J’ai eu l’impression de vivre une immersion totale dans l’univers de Proust, de partager son quotidien. Quelle expérience ! Céleste évoque les exigences de l’écrivain sur la qualité des mouchoirs, sur le changement quotidien des draps parce qu’ « il y a toujours un peu d’humidité, avec la petite odeur aigre d’une nuit ». On est tenté de penser : Que cet homme est capricieux… Un vrai tyran domestique ! Mais non… on ne tente aucune pensée de ce genre… on lui pardonne… on finit même par l’aimer. C’est dingue ! Le charme agit. « Il y avait en lui une espèce de monarque de l’esprit qui opérait comme un soleil. »
J'ai fermé le livre fascinée par le lien qui s’est noué au fil du temps entre Céleste et Monsieur Proust. La rencontre entre ces deux-là était tellement improbable. Tout les opposait : elle, jeune paysanne fraichement mariée débarquant de sa Lozère natale ; lui, dandy rompu aux mondanités dont la préoccupation est de convoquer sa mémoire pour écrire un livre de souvenirs… Et pourtant, ça va marcher ! Céleste restera au service de l’écrivain de 1913 à sa mort, en 1922. Elle s’adaptera à son rythme de vie. Elle l’entourera de toutes les affections et de tous les soins, comme une mère pour son enfant. Elle apprendra même comment « se fait un livre », l’aidera à classer et coller sur ses manuscrits les béquets et «paperoles ».
Son témoignage révèle une histoire hors norme, une destinée hors du commun. Céleste Albaret a reçu les insignes de commandeur des Arts et des Lettres « pour sa contribution à l’histoire de la littérature française ». Elle formule ce commentaire inoubliable : « C’est le plus beau des colliers, plus beau que tous ceux des duchesses. Comme M. Proust eût été fier de moi…».
Jeanne Lerrante — 23/01/2023

Marcel Proust, Du côté de chez Swann — Gallimard (403 pages)
[Lecture terminée]
Le tome I de La recherche m’a demandé quinze jours de lecture assidue, exigeante. J’en garde la saveur d’« un bonheur inespéré contre lequel on est sans force ».
Un bonheur inespéré parce qu’en principe je trouve les histoires de duchesses sans intérêt… aussi je doutais de prendre du plaisir à lire Proust.
Un bonheur contre lequel on est sans force parce que le plaisir a été si intense qu’il m’a laissé étourdie. J’ai été happée par la puissance de la narration. Les lieux, les personnages du récit sont décrits avec tant de détails précis qu’ils en deviennent réels. J’ai vécu avec eux pendant deux semaines, les amenant partout avec moi. Je pensais au narrateur, ses vacances à Combray lorsqu’il était petit, les promenades qu’il faisait avec ses parents, soit du côté de Guermantes, soit du côté de chez Swann, en fonction de la météo. Le soir, il attendait que sa mère monte l’embrasser et c’était un drame lorsqu’elle ne venait pas parce qu’elle dînait avec ses invités parmi lesquels Charles Swann distillait son charme de mondain aguerri aux hypocrisies sociales.
Quelques années avant les étés à Combray, Swann a rencontré Odette de Crécy à Paris, une demi-mondaine un peu cruche mais très ambitieuse. Il souffre le martyr à cause d’elle, tourmenté par le doute, la jalousie. Il faut dire qu’Odette lui fait une de ces misères … sous l’influence de Mme Verdurin, une vipère aussi snob que stupide… à rendre fou n’importe quel cœur !
Racontée ainsi, l’histoire paraît simple… racontée par Proust, c’est de la littérature haut de gamme : il étudie la personnalité de chacun avec une précision chirurgicale, dissèque la sottise, dépèce le ridicule ; il décortique les sentiments de Swann au scalpel, faisant apparaître la moindre nuance de l’état psychologique du personnage. C’est fascinant et souvent très drôle.
Quand on pense que les souvenirs du narrateur ont pour point de départ la saveur d’un morceau de madeleine trempé dans une cuillerée de thé, l’émotion se connecte à la fascination pour transmettre au lecteur réceptif « un bonheur inespéré qui le laisse sans force ».
Jeanne Lerrante — 22/01/2023


Chloé Cruchaudet, Céleste — Noctambule (120 pages)
Chloé Cruchaudet nous fait entrer dans l’univers de Marcel Proust à travers le témoignage de sa gouvernante Céleste Albaret : elle a assisté l’écrivain dans les dernières années de sa vie, lorsqu’il occupait le temps à l’écriture de La recherche. La servante a su se rendre indispensable, entourant le Maître de mille délicatesses, occupant avec dévotion une place qui a fait d’elle le témoin privilégié de la naissance d’une œuvre mythique. Elle observe, commente et livre à qui veut l’écouter ses remarques affûtées:
« Il observait, disséquait… il épinglait tout le monde… exactement comme il l’aurait fait avec des insectes ! C’était si juste, si drôle ! »
Chloé Cruchaudet retrace le parcours personnel de Céleste en tant que femme et domestique tout en dépeignant l’atmosphère d’une époque et les dessous de la création littéraire.
Ce cher Marcel est présenté sous un angle burlesque des plus jouissif. Je me suis beaucoup amusé. Tout m’a plu dans ce que j’ai lu : les dessins, les couleurs et le texte, comme ces mots que Chloé Cruchaudet fait sortir de la bouche de Colette recevant un exemplaire de Du côté de chez Swann : « L’incipit, c’est comme tremper le doigt dans le plat avant la dégustation. »
Céleste Albaret a servi Proust avec une dévotion sans faille, se soumettant à ses exigences et ses caprices, dépassant le cadre de sa mission domestique pour apporter son aide à l’écrivain dans l’élaboration de son œuvre. On pourrait taxer d’esclavage le dévouement de Céleste ; ce serait occulter le lien de complicité qui s’est tissé au fil du temps entre Proust et sa gouvernante. Céleste semble avoir développé pour Marcel un amour platonique qui lui a permis de s’occuper de lui avec abnégation, comme certaines mères le font avec leurs enfants. C’est sublime et passionnant !
J’ai hâte de lire la suite : un second volume serait en préparation…
Jeanne Lerrante — 13/01/2023


Marcel Proust, Du côté de chez Swann — Gallimard (403 pages)
Première partie : Combray — [Lecture en cours]
L’aventure proustienne a débuté… Jeanne lit Proust. Après Clara…
Je me suis présentée devant Proust bardée de préjugés : l’ennui, la longueur des phrases amenant les difficultés de compréhension, le découragement. Je pensais lire un truc fastidieux, assommant, laborieux. Je me suis lancée, portée par l’énergie prodigieuse du groupe de lecture #ducotedechezproust créé à l’initiative de @ego_lector— Et mes préjugés ont sauté les uns après les autres. Le miracle s’est produit : je me suis laissée emportée par Proust et entre nous deux, ça marche plutôt bien. Je découvre un univers extraordinaire fait de mille détails, parfois opaque, c’est vrai, mais le plus souvent « vaste comme la nuit et comme la clarté » où « les parfums, les couleurs et les sons se répondent. », un univers sensuel, poétique, délicat mais très féroce, sauf que la férocité se cache derrière un paravent de convenances sociales, que c’est très drôle et que je m’amuse beaucoup.
Autre chose m’étonne et me surprend : l’apaisement que m’apporte cette lecture. Je lis Proust, je ressens un calme immense. Je ne peux pas pour le moment expliquer ce phénomène. Est-il induit par le rythme, la musique proustienne ? Est-il dû à l’évocation d’un univers où tout semble calme et tranquille, sans tension ? Je ne sais pas… Je vais y réfléchir…
J’ai lu ce matin le passage suivant. J’ai eu envie de le partager avec vous parce qu’il y est question de lecture et de dimanche…
« Tandis que je lisais au jardin, ce que ma grand-tante n’aurait pas compris que je fisse en dehors du dimanche, jour où il est défendu de s’occuper à rien de sérieux et où elle ne cousait pas (un jour de semaine, elle m’aurait dit « comment tu t’amuses encore à lire, ce n’est pourtant pas dimanche » en donnant au mot amusement le sens d’enfantillage et de perte de temps), ma tante Léonie devisait avec Françoise, en attendant l’heure d’Eulalie. Elle lui annonçait qu’elle venait de voir passer Mme Goupil « sans parapluie, avec la robe de soie qu’elle s’est fait faire à Chateaudun. Si elle a loin à aller avant vêpres elle pourrait bien la faire saucer ».
« Peut-être, peut-être » (ce qui signifiait peut-être non), disait Françoise pour ne pas écarter définitivement la possibilité d’une alternative plus favorable.
Jeanne Lerrante — 13/01/2023

Stéphane Carlier, Carla lit Proust — Gallimard 2022 (180 pages)
Ce roman est un délice à lire. Il raconte la rencontre improbable d’une jeune coiffeuse prénommée Clara et d’un mythe de la littérature, Marcel Proust.
Un client de passage omet de donner un pourboire à celle qui vient de lui couper les cheveux mais laisse sur une tablette le premier tome de La Recherche. Clara conserve le livre, supposant que son propriétaire repassera au salon le récupérer, ce qu’il ne fait pas. Elle l’emporte chez elle, le range dans « la bibliothèque du couloir ». « Le livre y restera très exactement cinq mois, vingt-neuf jours, deux heures et quarante-sept minutes. » Un dimanche, Clara repense à ce client mystérieux, puis au livre oublié… « C’est quoi, ce livre ? » Elle l’ouvre parce qu’elle est curieuse, commence à le lire, au début sans conviction… et puis une phrase l’arrête… et puis une autre et… voilà Clara emportée par Proust !
« Elle a lu quoi, douze pages, et elle sait déjà comment ça va marcher entre eux. »
J’ai adoré ce roman parce qu’il est drôle, sensible, intelligent. Il donne envie de lire Proust. Il révèle le pouvoir des livres, leur capacité à nous élever au-dessus de la médiocrité du quotidien. Clara, coincée entre son métier de coiffeuse et son compagnon, ce nigaud de JB, trouvera le chemin de l’émancipation grâce aux mots de Marcel. Proust, guide de survie en milieu hostile ? Je débute dès demain Du côté de chez Swann…
« S’il n’a pas précisément écrit un guide de survie aux séparations douloureuses, Marcel n’a pas son pareil pour réconforter son lecteur esseulé. D’abord en le rendant plus intelligent, ce qui n’est pas rien, et aussi en lui faisant réaliser que l’amour n’existe pas, qu’il n’est qu’une fabrication de notre cerveau en réponse à notre frustration existentielle, à notre terreur de l’abandon, que la personne qu’on croit aimer n’a rien à voir avec qui elle est réellement, qu’on la désire parce qu’elle nous échappe mais que, une fois qu’on l’a, on ne comprend même plus ce qui nous la faisait désirer, qu’on est de toute façon irrémissiblement seul, et qu’ainsi donc, en amour, on ne fait jamais que souffrir le martyre ou s’ennuyer comme un rat mort. »
Jeanne Lerrante — Été 2022