
Albert Camus, Caligula — Folio plus classiques (93 pages + le dossier établi par Pierre-Louis Fort)
Prix Nobel de littérature 1957
CALIGULA : (…) je me suis senti tout d’un coup un besoin d’impossible. (Un temps.) Les choses, telles qu’elles sont, ne me semblent pas satisfaisantes.
HELICON : C’est une opinion assez répandue.
CALIGULA : Il est vrai. Mais je ne le savais pas auparavant. Maintenant, je sais. (Toujours naturel.) Ce monde, tel qu’il est fait, n’est pas supportable. J’ai donc besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l’immortalité, de quelque chose qui soit dément peut-être, mais qui ne soit pas de ce monde. (Acte 1, scène 4)
Lorsque la pièce débute, Caligula a disparu. Les patriciens s’inquiètent de son absence. Est-elle due à la mort de Drusilla, sœur et amante de l’empereur ? Que nenni… De retour au palais, Caligula se confie à son fidèle serviteur, Hélicon : « … qu’est-ce que l’amour ? Peu de chose ». Il se révèle hanté par une vérité : « Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux », ce qui l’amène à demander la lune.
Égaré par son obsession de l’impossible, Caligula règne sur Rome avec démesure, exerçant le pouvoir de manière cruelle et tyrannique. Sa révolte contre le destin le conduit à nier toutes les valeurs humanistes, à commettre les pires atrocités. Il meurt assassiné par une poignée de conjurés.
J’ai aimé lire cette pièce. Elle a un côté tragi-comique très séduisant. J’ai ri parfois, surtout après les répliques ironiques d’Hélicon :
« Allons, messieurs, un peu de bonne volonté. Vous verrez d’ailleurs, qu’il est plus facile de descendre de l’échelle sociale que de la monter. »
« Il faudra patienter, voilà tout. Il faut un jour pour faire un sénateur et dix ans pour faire un travailleur. »
Camus s’amuse aussi avec les mots lorsqu’il fait dire à Caligula : « Le Trésor ? Mais c’est vrai, voyons, le trésor, c’est capital. »
Ne nous y trompons pas ! Les traits d’humour servent à apaiser la gravité du propos. « Caligula est l’histoire d’un suicide supérieur » selon Camus lui-même. « C’est l’histoire de la plus humaine et de la plus tragique des erreurs. Infidèle à l’homme, par fidélité à lui-même, Caligula consent à mourir pour avoir compris qu’aucun être ne peut se sauver tout seul et qu’on ne peut être libre contre les autres hommes. » Á méditer…
Jeanne Lerrante — 22/08/2022


Simone Weil, Venise sauvée — Rivages poche Petite bibliothèque (126 pages)
Venise Sauvée est une tragédie en trois actes de Simone Weil. Le décès prématuré de l’autrice, à l’âge de 34 ans, l’empêcha de terminer cette œuvre qui, bien qu’inachevée, reste suffisamment avancée pour permettre une bonne compréhension de l’intrigue.
Simone Weil s’empare d’un fait historique : le marquis de Bedmar, ambassadeur d’Espagne à Venise, ourdit un complot visant à mettre à sac la cité vénitienne afin de la soumettre à l’autorité du roi d’Espagne. L’exécution du projet devait avoir lieu le jour de l’Ascension de 1618 : massacre des patriciens et de leur famille, pillage de leur maison, destruction des églises et des monuments de la ville. Le plan échoua suite à sa dénonciation par l’un des conjurés.
Partant de ces faits, Simone Weil développe la dimension politique de l’affaire, dénonçant la volonté d’un État d’assujettir un peuple par la violence. Le passage où les conjurateurs (notamment Renaud) expriment leur désir de souiller et de détruire Venise est édifiant. Ils vantent la subordination de l’âme humaine à la force, semblant appeler à la destruction de l’individu même. Il est alors facile de faire un rapprochement avec l’histoire contemporaine et les agissements des chefs d’État totalitaire.
Le conjuré Jaffier choisit de dénoncer la conspiration et de trahir ses amis, lesquels seront torturés avant d’être tués. Il agit par pitié, à moins que ce ne soit par amour… la perspective que la jeune Violetta, fille d’un dignitaire vénitien, soit violée par ses compagnons semble le troubler. Simone Weil s’attarde sur le sort de cet homme : il perd ses amis en les trahissant, ne recueille aucune gratitude de la part de ceux qu’il sauve. Il se retrouve seul, malheureux et n’aspire qu’à retrouver ses compagnons dans la mort. S’il avait participé au sac de Venise, il aurait obtenu puissance et gloire ; en dénonçant le complot, il perd jusqu’à sa dignité… le prix à payer pour sauver la Sérénissime.
J’ai trouvé deux intérêts à lire cette tragédie :
1/ la découverte d’un récit riche sur le plan émotionnel ;
2/ les notes de l’autrice sur les actes non rédigés révèlent le processus créatif, c’est passionnant.
Cette lecture s'inscrit dans le cadre de la visite de l'exposition Venise, la Sérénissime — Bassins des lumières, Bordeaux, 27/07/2022.
Jeanne Lerrante — 31/07/2022

B. Solès, La machine de Turing — L'avant-scène théâtre
Pin Galant Mérignac 08/12/2021
La machine de Turing c’est « l’histoire d’un mathématicien qui, à travers la pureté formelle des équations, recherche la logique globale du monde… »
Benoît Solès, à la fois auteur et interprète du rôle-titre, plonge le spectateur au cœur des épisodes notables de la vie d’Alan Turing, celui qui a su décrypter le code ENIGMA utilisé par les Allemands pendant la Seconde guerre mondiale, contribuant ainsi à hâter la fin du conflit et à sauver plusieurs millions de vies humaines.
La pièce met l’accent sur l’humanité de Turing, sa personnalité complexe : fasciné par Blanche Neige, doté d’une intelligence exceptionnelle, visionnaire passionné par l’intelligence artificielle.
« (…) je ne vois pas pourquoi, dès lors qu’une machine pense, elle ne serait pas… triste, enjouée ou paresseuse. Elle pourrait même avoir de l’humour. Ou bien tomber amoureuse. Mais parfaitement ! Bien sûr, ce n’est pas tout à fait d’actualité. Mais ce serait merveilleux, si nous pouvions comprendre ce qu’une machine peut ressentir, non? Nous pourrions lui donner un nom et… elle pourrait devenir notre amie! »
Ce passage m’a rappelé le roman d’Ishiguro, Klara et le soleil.
La machine de Turing, « c’est aussi une histoire de silence et de solitude. »
Alan Turing est l’Oscar Wilde des mathématiques. Son attirance pour les hommes l’oblige à vivre en marge de la société. La pièce met en lumière la tragédie de l’existence du mathématicien : il contribue à libérer le monde du joug Nazi puis il est condamné en 1952 pour homosexualité, avant de se suicider deux ans plus tard en croquant une pomme empoisonnée au cyanure.
J’ai beaucoup aimé ce passage sur la différence : « Une machine est différente d’un homme, donc elle pense différemment. La bonne question, c’est : Lorsqu’une chose ne pense pas comme nous, doit-on en conclure qu’elle ne pense pas ? Nous admettons que… les humains soient différents entre eux, n’est-ce pas ? Enfin… certains ne l’acceptent pas… »
À l’issue du spectacle, les comédiens ont proposé un temps d’échange avec la possibilité d’acheter le texte de la pièce dédicacé. Un très beau moment plein de générosité.
🎬 Voir le film Imitation game de Morten Tyldum.
Jeanne Lerrante — 10/12/2021

Jean-Paul Sartre, Les mouches - @folio_livres
@papier.jauni a lancé un défi: lire une pièce de Sartre avant la fin du mois de mars. Ce défi voulait nous amener à comprendre la pensée du philosophe par l’intermédiaire de ses pièces de théâtre. J’ai trouvé l’idée séduisante... alors j’ai dit « Banco! » J’ai choisi 🪰Les mouches🪰 parce que l’histoire fait référence à la mythologie grecque (Sartre revisite le mythe d’Oreste) et que j’y ai vu un prolongement naturel de ma lecture récente de L’Iliade.
Nous sommes dans la Grèce antique, à Argos. Egisthe règne sur la ville, rongé par le remord de son crime. Il a supprimé Agamemnon, vainqueur de la guerre de Troie, avec la complicité de Clytemnestre, épouse de l’assassiné et maîtresse de l’assassin. Oreste, fils d’Agamemnon et de Clytemnestre, frère d’Électre, revient dans sa ville natale après plusieurs années d’exil pour venger son père. Il découvre une ville exsangue, envahie par des nuées de mouches. Il se présente en homme libre. Il met son projet de vengeance à exécution, frappe de son épée d’abord Egisthe, puis Clytemnestre, sa mère. Ses ennemis sont morts, mais au lieu de trouver la paix escomptée, il est poursuivi par les Érinyes, les déesses du remord, symbolisées par les mouches.
La pièce, contre toute attente, m’a passionnée. J’ai aimé ce duel entre la liberté et la culpabilité. La tirade d’Électre dans la scène III de l’acte 2 est bouleversante. La jeune femme ose exprimer son désir de s’affranchir de la morale ambiante, faisant fi de la vindicte familiale et populaire, c’est admirable !
Sartre a écrit cette pièce en 1943, en pleine occupation allemande. Son objectif était de dénoncer la légitimité du régime en place. Au-delà de ce contexte historique, j’ai perçu dans le geste homicide d’Oreste une problématique sur l’acte de se faire justice soi-même.
Trouve t-on la paix espérée ou le remord éternel quand on se fait justice soi-même ? Sartre semble répondre que nous sommes libres de nos choix, mais que nous devons les assumer et en supporter les conséquences.
Jeanne Lerrante — 27/03/2021