1. V. Despentes — King kong théorie

Virginie Despentes, King Kong Théorie ­— Le livre de poche (145 pages)

Éditions Grasset & Fasquelle 2006

King Kong théorie expose la doctrine de Virginie Despentes sur les relations entre les hommes et les femmes dans l’Occident du XXIème siècle. Ces relations sont calquées sur le modèle d’une société patriarcale dont l’organisation repose sur des règles établies par les hommes, au service des hommes et de la satisfaction de leurs désirs. Il en découle une série d’injonctions comportementales auxquelles les femmes doivent se soumettre.

Cet état de fait amène Despentes à distinguer deux catégories de femmes : celles « à qui les choses telles qu’elles sont conviennent » et les autres, « les exclues du grand marché à la bonne meuf » dont elle se revendique, soulignant que l’exclusion peut relever d’un choix personnel. Elle montre alors comment les femmes peuvent vivre leur liberté dans un monde d’hommes, avec les bénéfices et les risques que cette liberté implique. Sur ce point, le chapitre sur le viol est édifiant : Despentes raconte le viol qu’elle a subi. Elle le présente, dans la lignée de la thèse de Camille Paglia (féministe américaine), comme un risque à prendre par « celles qui veulent sortir de chez elles et circuler librement ». Elle montre aussi la position ambiguë de la société vis-à-vis des femmes violées et des violeurs. — Sur le viol en tant que phénomène culturel, lire l’extrait proposé.

La théorie féministe de Despentes ne manque pas de piquant. Sur la forme, elle n’y va pas avec le dos de la cuillère : ses mots sont crus, son discours direct. J’ai aimé entendre cette voix franche dont l’authenticité tranche avec les éléments de langage de la doxa ambiante. Sur le fond, elle porte un regard affûté sur les relations entre les hommes et les femmes, notamment sur leur sexualité qui resterait très formatée.

La thèse de Despentes peut heurter ceux et celles qui s’accommodent du modèle patriarcal. Elle a le mérite de montrer le parcours d’une femme qui a surmonté seule l’épreuve du viol, fait le choix de la prostitution, un métier comme un autre, une prestation de service vendue à des hommes enfermés dans la solitude plus que dans la violence et qui a fini par s’affranchir de tout pour conquérir sa liberté de femme.

Jeanne Lerrante — 14/04/2023

2. Extrait 1

3. Extrait 2

F. Sureau — Un an dans la forêt

François Sureau, Un an dans la forêt ­— Gallimard 2022 (92 pages)

Un an dans la forêt, une page de la vie de Cendrars… Nous sommes en 1938, l’auteur de Moravagine est en panne d’inspiration. Un ami lui présente Elisabeth Prévost, une jeune aventurière qui, à son retour d’Afrique, s’est installée dans la forêt des Ardennes où elle élève des chevaux. L’écrivain part vivre avec elle et retrouve l’énergie nécessaire pour réactiver sa plume. La guerre mettra un terme à cette relation brève mais marquante.

Ce court récit relève davantage de l’évocation que de la biographie. F. Sureau prévient : « J’ai toujours reculé devant la biographie des artistes. Je n’aime pas l’indiscrétion qui s’y déploie. Elle n’explique pas l’œuvre, et décrit, en dehors d’elle, un homme ou une femme que personne ne peut connaître, le biographe moins que tout autre. (…) La biographie en dit plus long sur le biographe que sur l’objet de la biographie, surtout lorsqu’il s’agit d’amour.»

Sureau nous offre la possibilité de découvrir Cendrars sous un angle original. Il livre un texte concis mais d’une grande érudition : le contexte politique, littéraire et artistique de l’époque est remarquablement révélé. Et bien sûr, une place centrale est accordée à la forêt des Ardennes, aux vagabonds, aux ascètes, aux poètes qui ont un jour éprouvé le besoin de s’y retirer et de goûter aux joies de la vie dans les bois. Sureau lui-même de confier :

« Si je n’étais pas venu les chercher, j’ai trouvé dans ces forêts un adoucissement aux rigueurs des lois qui gouvernent nos vies. J’y reviens aujourd’hui en pensée parce que je me souviens de m’y être vu accorder autrefois, comme une grâce, la permission de ne plus retomber entièrement, par la suite, “au pouvoir des heures, sous l’illusion du temps”. »

Jeanne Lerrante — 16/12/2022

1. S. Alexievitch — La supplication

Svetlana Alexievitch, La supplication — Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse

J’ai lu (251 pages)

Prix Nobel de littérature 2015

« Le 26 avril 1986, à 1h23, une série d’explosions détruisit le réacteur et le bâtiment de la quatrième tranche de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Cet accident est devenu la plus grande catastrophe technologique du XXème siècle. » Les conséquences humaines, sanitaires et écologiques de cet accident sont sans précédent. S. Alexievitch a choisi de faire entendre la voix de celles et de ceux qui ont vécu le désastre : les habitants des villages proches de la centrale (hommes, femmes, enfants, vieillards), mais aussi les pompiers, militaires, ingénieurs, scientifiques, intellectuels. Le cataclysme qu’ils ont affronté relève de l’indicible.

Le récit se présente sous la forme de monologues aux titres évocateurs (monologue à propos d’un paysage lunaire, monologue sur la difficulté de vivre sans Tchekhov ni Tolstoï…). Ils racontent des vies brisées, laminées, dévastées. Ils dégagent une puissance incroyable à vous déchirer le cœur. J’ai eu la gorge nouée, le ventre serré par l’émotion du premier au dernier mot. Certaines images me hanteront longtemps : les animaux domestiques abandonnés par leurs maîtres contraints d’évacuer leur maison à la hâte ont été tués par les miliciens, sur ordre des autorités, dans des conditions atroces, comme ce caniche noir enterré vivant parce qu’il n’y avait plus de balle pour l’abattre.

Il est bien sûr question du pouvoir communiste, sa surdité face aux cris d’alarme des scientifiques, ses mensonges, ses dirigeants incapables de penser à la valeur de la vie humaine. Les pompiers, les militaires, ont été envoyés sans protection « liquider » les conséquences de l’explosion. Ils répondaient à l’appel du Parti, mus par des convictions idéologiques qui les ont menés tout droit à la mort.

S’il est question de mort, il est aussi question d’amour : des épouses, des mères ont soigné un mari, un enfant jusqu’à son dernier souffle, affrontant avec abnégation la déchéance physique due au cancer. Je les ai trouvées admirables !

Certains passages sont à la limite du soutenable, pour autant La supplication doit être lue par qui veut entendre les voix des suppliciés de Tchernobyl.

Extraits

J’ai appris et senti à Tchernobyl quelque chose dont je n’ai pas envie de parler. Peut-être à cause de la relativité de nos représentations humanistes… Dans les situations extrêmes, l’homme n’est pas du tout comme on le décrit dans les livres. Cet homme-là, je ne l’ai pas trouvé dans la réalité. Je ne l’ai pas rencontré. En fait, c’est le contraire. L’homme n’est pas un héros, nous ne sommes tous que des vendeurs d’apocalypse. Plus ou moins grands.

Monologue sur ce que saint François prêchait aux oiseaux (page 119).

Le soviétique est incapable de penser exclusivement à lui-même, à sa propre vie, de vivre en vase clos. Nos hommes politiques sont incapables de penser à la valeur de la vie humaine, mais nous non plus. Vous comprenez ? Nous sommes organisés d’une manière particulière. Nous sommes d’une étoffe particulière.

Monologue sur ce qu’il faut ajouter à la vie quotidienne pour la comprendre (page 191)

Jeanne Lerrante — 04/12/2022

1. Regarde les lumières briller mon amour

2. Extrait 2

Annie Ernaux, Regarde les lumières briller mon amour — Folio (97 pages) — 2014

Prix Nobel de littérature 2022

Si les courses représentent pour moi une corvée, chez Ernaux elles deviennent un sujet de méditation. Du 8 novembre 2012 au 22 octobre 2013, elle consigne dans un journal les réflexions qui lui viennent lorsqu’elle se rend à l’hypermarché Auchan de Cergy-Pontoise, liste de courses en main. Son objectif : faire « un relevé libre d’observations, de sensations, pour tenter de saisir quelque chose de la vie qui se déroule là. »

La démarche est originale, le rendu intéressant. Sur la forme, l’écriture est simple, claire, accessible. Le livre se laisse découvrir dans une soirée. Sur le fond, l’analyse démontre l’emprise de la grande distribution sur nos vies. J’ai noté plusieurs réflexions, troublée par la part de vérité qu’elles contiennent :

« Dans le monde de l’hypermarché et de l’économie libérale, aimer les enfants, c’est leur acheter le plus de choses possibles. »

« C’est la grande distribution qui fait la loi dans nos envies. »

À propos des caisses automatiques : « De fait, c’est un système éprouvant, terroriste, où l’on doit suivre à la lettre les indications de la machine pour réussir à emporter la marchandise. » Voilà qui entre en résonance avec mon vécu personnel…

La façon dont nous faisons nos courses, ce que nous mettons dans le caddie révèle qui nous sommes et comment nous vivons. L’hypermarché, « espace collectif », raconte la vie, « la nôtre, aujourd’hui ». Il révèle les inégalités sociales, mais aussi nos préoccupations, nos centres d’intérêt.

« La parapharmacie — comme certains rayons bio — occasionne de longues stations. Les gens tombent en méditation devant les produits pour retrouver la ligne, le transit, le sommeil, pour être et vivre mieux. Ce sont les rayons du rêve et du désir, de l’espérance. Les rayons psy d’une certaine manière, mais le meilleur du produit, c’est avant qu’il soit dans le caddie. »

Ernaux observe, touche du doigt nos préoccupations, nos angoisses, nos travers. C’est jubilatoire ! Ernaux fait les courses comme tout le monde, sauf qu'avec elle la corvée devient littérature. 

Jeanne Lerrante — 13/11/2022

Blaize leclerc — Apprendre à ralentir

Blaise Leclerc, Apprendre à ralentir (plaidoyer pour un monde apaisé) — Terre vivante (96 pages)

Un éloge de la lenteur…

Blaize Leclerc développe l’idée que notre course effrénée vers la croissance infinie nous emmène immanquablement vers la fin de notre monde consumériste. Si nous n’adoptons pas spontanément un mode de vie tourné vers la sobriété et la lenteur, les crises économiques, écologiques et sanitaires nous obligerons à le faire. Partant de ce postulat, il nous explique, d’une part, pourquoi et comment ralentir et il nous présente, d’autre part, les bienfaits du ralentissement. Il termine son exposé par une série de témoignages d’hommes et de femmes qui ont choisi de ralentir. Il s’inspire de plusieurs ouvrages sur le même thème (une bibliographie fournie est proposée à la fin du livre), notamment ceux de Matthieu Ricard dont de nombreuses citations émaillent ses développements.

J’ai trouvé un intérêt à lire Blaize Leclerc. J’ai appris plein de choses : l’existence de la zeptoseconde (la durée de temps la plus petite jamais mesurée), la notion de bonheur national brut (ou BNP) proposée par le roi du Bhoutan comme « alternative au calcul occidental de la richesse des nations fondé sur le produit national brut (PNB) », le moyen de transport le moins énergivore est le vélo et « chaque minute passée sur Internet contribue au réchauffement climatique ».

Le propos est nuancé. Blaize Leclerc ne sermonne personne. Il pointe du doigt les dysfonctionnements de notre société consumériste. On s’éparpille beaucoup, on achète des objets par envie plus que par besoin et après on les jette parce qu’ils nous encombrent, on veut aller toujours plus vite, faire toujours plus de choses et au final on se plaint qu’on manque de temps ! Il nous suggère de ralentir notre consommation d’énergie, de viande, mais aussi notre temps passé derrière un écran. Il nous conseille de travailler moins, de cultiver un potager sur le mode de la permaculture, de partager outils et appareils électroménagers et de discuter avec nos voisins. Le modèle de vie qu’il propose a sa pertinence mais il n’est pas donné à tout le monde de le suivre.

Sommes-nous prêt à ralentir ?

Personnellement, j’ai choisi de privilégier ma qualité de vie à mes ambitions professionnelles, il y a dix ans que je n’ai pas pris l’avion et trois le train. Je mange peu de viande. Mon bilan carbone est très honnête même si j’utilise la voiture pour aller travailler. En revanche, je ne suis pas prête à cultiver mon potager, ni à me déplacer à vélo, ni à renoncer au confort procuré par les appareils électroménagers.

Jeanne Lerrante — 15/10/2022

1. Petite philosophie de la mer

2. Extrait

Laurence Devillairs, Petite philosophie de la mer — Éditions de La Martinière 2022 (136 pages)

Et si la sagesse se cultivait au bord de la mer ? Laurence Devillairs en est convaincue : la mer a beaucoup à nous apprendre, à commencer par une façon d’envisager l’existence. Cette agrégée et docteure en philosophie voit la mer comme une grande pourvoyeuse de sens et de leçons de vie. Dans Petite philosophie de la mer, elle nous parle des marins, de Moby-dick, du Code international des signaux flottants maritimes, des pirates, de Robinson Crusoé, du mal de mer, du naufrage du Titanic… et en profite pour nous dispenser moult conseils destinés à nous aider à vivre ce que nous avons à vivre.

Ah…le marin !« Cet être sauvage dit tout du rapport rêvé de l’homme à la mer : libre, il échappe aux emprises ; insoumis, il refuse les mises au pas. Pourquoi la mer suscite-t-elle une telle bravade ? parce qu’elle-même est imprenable. Elle est la métaphore vivante de ce que la liberté veut dire : ne se laisser ni enfermer ni entraver. »

Petite philosophie de la mer est un livre aussi vivifiant que la brise marine. Les mots de Laurence Devillairs transmettent une énergie dont je sens encore le précieux avantage. J’habite à quelques pas d’une plage de la côte Atlantique, j’ai lu ce petit livre face à « la mer océane ». Il m’a offert un espace de respiration, un moment de méditation. Chacun des vingt-quatre chapitres invite à réfléchir à son propre parcours. Je me suis particulièrement attardée après la lecture de ceux intitulés Mal de mer (Survivre aux blessures du cœur) et Bords de mer (De l’importance de l’oisiveté).

Petite philosophie de la mer fait partie de ces livres qui ne s’éteignent pas après la première lecture. Il m’accompagnera souvent dans mes promenades au bord de la mer, ces promenades que j’aimerais éternelles… Je me pourrais alors me dire :

« Restons encore un peu, ajustons notre souffle à celui, doux et ample, des vagues. »

Jeanne Lerrante — 13/10/2022

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Emmanuel Carrère, V13 — P.O.L. (363 pages)

Emmanuel Carrère livre une chronique judiciaire du V13, le procès des attentats terroristes qui, le vendredi 13 novembre 2015, ont tué 130 personnes dans la salle de concert du Bataclan, sur les terrasses du Petit Cambodge et de la Belle équipe, au stade de France. Il a assisté quotidiennement aux neuf mois d’audience, motivé par l’intérêt qu’il porte à la justice mais aussi aux religions, « à leurs mutations pathologiques-et à cette question : ça commence où, le pathologique ? Quand il s’agit de Dieu, où commence la folie ? ».

« Ce procès a une ambition démesurée, qui est de déplier, neuf mois durant, sous tous les angles, du point de vue de tous les acteurs, ce qui s’est passé cette nuit-là. »

Emmanuel Carrère a su répondre à la démesure de cette ambition. Il détaille le récit de ce « procès du siècle » sans préjugé, avec une rigueur de circonstance, abordant successivement le témoignage des victimes, le parcours des accusés, les plaidoiries des parties civiles, de la défense, le réquisitoire et le verdict. La lecture est fluide, prenante. J’ai apprécié la finesse de l’analyse et le ton du récit, empreint d’une profonde humanité. J’ai retrouvé le Carrère de L’Adversaire et D’autres vies que la mienne. Les situations difficiles sont décrites avec réalisme, sans pathos, dans le respect que chacun mérite, quelle que soit sa place : victime, témoins, accusés, professionnels de la justice.

J’ai aimé lire ce qu’il note vers la fin du procès : « Je me rappelle le premier jour. Le président a pris la parole pour dire que ce procès que tout le monde, à raison, disait hors norme, devait se dérouler dans le strict respect de la norme de droit. C’est à cette condition qu’il serait exemplaire. Et, somme toute, c’est ce qui s’est passé : ce n’est pas rien. » Il est rassurant de savoir que la justice et le droit ont eu le dernier mot de cette nuit « de sang et de larmes ».

Voir le film d’Alice Winocour, Revoir Paris, en salle actuellement.

Jeanne Lerrante — 16/09/2022

A. Compagnon — Un été avec Colette

Antoine Compagnon, Un été avec Colette — Équateurs parallèles (249 pages)

« … quel plaisir de passer une saison avec Colette, avec une femme qui aime les mots et sent les choses, palpe la matière et observe les corps ! »

Antoine Compagnon livre un récit charmant et très bien documenté, ce qui ne gâte rien. Il nous permet de découvrir ou de redécouvrir le monde de Colette. Deux informations m’ont interpellé.

Colette prétendait ne pas aimer écrire. Le chapitre intitulé « Cela sent la littérature à plein nez » cite de nombreux extraits de lettres où l’écrivaine confie qu’écrire était « un pensum, une activité à laquelle elle se serait livrée sans joie, juste pour gagner sa vie ». Compagnon émet un doute sur la sincérité du propos. Il s’interroge : « Est-ce de la pose (…) ? Ou la conscience chèrement acquise de ce que coûte la littérature. » La question est intéressante, elle amène à réfléchir sur le métier d’écrivain. J’ai pensé à Duras qui, dans Écrire, évoque la souffrance qu’engendre la création littéraire…

Au-delà de la romancière de génie, de la femme libre qui a su, au fil des expériences parfois douloureuses, trouver un accès à elle-même, à ses propres volontés, à ses désirs, Colette s’est révélée une femme d’affaires redoutable. Dans le chapitre intitulé « Le second métier des écrivains » Compagnon révèle que « très tôt, il y eut une marque, une firme Colette, qu’elle exploita sans vergogne. » Le succès des Claudine l’a amené à créer des produits dérivés de toute sorte. J’ai appris l’origine du « col Claudine », que j’ignorais.

J’ai beaucoup aimé la lecture d’Un été avec Colette. Elle m’a permis d’humer un parfum de liberté, de légèreté et d’insouciance heureuse que notre époque, de plus en plus normée, exhale de moins en moins.

Jeanne Lerrante — 10/09/2022

Susan Cain — La force des discrets

Susan Cain, La force des discrets — Le pouvoir des introvertis dans un monde trop bavard — Le livre de poche (349 pages)

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie de Prémonville

« Les introvertis vivant dans le monde de l’Idéal extraverti sont comme des femmes dans un monde d’hommes, bafoués pour un trait de caractère indissociable de leur identité profonde. L’extraversion est incroyablement séduisante, mais nous en avons fait une norme oppressante à laquelle la plupart d’entre nous se sentent contraints de se conformer. »

Les discrets… les introvertis, ceux qui ont besoin de calme et de solitude pour se ressourcer, préfèrent les dîners dans l’intimité aux fiestas endiablées, privilégient les échanges qui ont de la consistance aux discussions superficielles avec les voisins…

Les discrets sont souvent déconsidérés dans nos sociétés occidentales régies par l’idéal extraverti. Cet idéal inculque la croyance que la réussite, tant dans le domaine privé que professionnel, nécessite les qualités inhérentes à l’extraversion : «l’être idéal est sociable, dominant, et à l’aise lorsqu’il se retrouve sur le devant de la scène ». De là à conclure qu’un introverti est forcément asocial… une conclusion fausse : l’introverti exprime son aptitude à vivre en société d’une façon différente de l’extraverti. Les aspirations des uns et des autres divergent : les introvertis souffrent de l’hyperstimulation sociale quand les extravertis ont besoin de cette stimulation pour recharger leurs batteries.

Les discrets possèdent en outre des qualités utiles : ils sont posés, réfléchis, « ont souvent de grandes capacités de concentration », ce qui leur permet de résoudre des problèmes complexes avec discernement là où les extravertis peuvent prendre des décisions parfois hâtives parce qu’ils « aiment courir des risques ».

Susan Cain s’appuie sur de nombreuses études universitaires menées par des psychologues pour montrer la force des discrets, la complémentarité qui unit introvertis et extravertis et qu’il serait bon de mieux utiliser au lieu de déprécier les atouts de l’introversion.

Ce livre a tripatouillé mon cerveau. Il m’a fait me poser des questions. Il m’a aidé à progresser sur le chemin de la connaissance de soi et d’autrui.

Je suis une introvertie. Je dois ce trait de ma personnalité à des facteurs génétiques: le gène 5-HTT et ses variations. Je suis en mesure de combattre ma nature lorsque les circonstances professionnelles l’exigent, mais la plupart du temps je la respecte en occupant mon temps libre comme bon me semble, sans culpabiliser parce que je ne m’agite pas dans tous les sens.

« Le secret de la vie consiste à se placer dans la bonne lumière. »

Jeanne Lerrante — 31/08/2022

L'art de résister — A. Marcolongo

A. Marcolongo, L’art de résister (Comment l’Énéïde nous apprend à traverser une crise)
Traduit de l’italien par B. Robert-Boissier
@editions_gallimard (264 pages)

J’ai des a priori sur les essais : j’ai peur qu’ils soient didactiques voire dogmatiques, ennuyeux à mourir… Ces préjugés sont tombés dès les premières pages de L’art de résister. A. Marcolongo, jeune helléniste italienne, propose une explication de l’Énéïde personnelle et passionnante. Son point de départ : la redécouverte du texte de Virgile pendant l’isolement sanitaire imposé par la pandémie de Covid-19 en mars 2021. Elle identifie une correspondance saisissante entre la crise sanitaire que nous traversons alors et l’Énéïde : « L’histoire de l’Énéïde est celle de l’être humain en général, de tout l’effort nécessaire pour vivre et être lui-même (…). Il est impossible de se soustraire à toute effusion de la vie, à jamais. Il faut résister encore, jusqu’à la fin. »
L’Énéïde semble plus que jamais une lecture de circonstance : nous voilà à peine délivrés d’une crise sanitaire qu’une guerre éclate sur le continent européen, menaçant les équilibres établis. Or « L’Énéïde n’est pas un poème pour temps de paix. » (…) sa lecture est « chaleureusement recommandée au beau milieu de l’ouragan… ». À bon entendeur…

J’ai particulièrement apprécié le chapitre V consacré à la question de la femme : Didon et l’amour dans l’Énéïde. Je suis de celles qui ont pleurniché sur le sort de Didon « l’infortunée ».
A. Marcolongo brise le mythe ancré dans l’inconscient collectif, issu d’une tradition machiste : celui de la princesse sans défense victime du héros masculin. Si Didon est une victime, c’est avant tout d’elle-même… Après tout, si Enée lui a voué un amour sincère, il ne lui a rien promis… Didon connaissait la mission du héros, elle a cru qu’elle pourrait l’en détourner, elle s’est trompée ! « Didon ne souffre pas d’un amour qui est parti. Mais d’un amour de soi qui n’est jamais arrivé. Ce n’est pas Enée qui lui manque de respect. C’est elle qui ne connaît ni souci ni respect de soi. » Une thèse qui remet en cause notre imaginaire trop romantique… Intéressant, non ?


Jeanne Lerrante — 04/03/2022

M. Le Dez — Un libraire

Mérédith Le Dez, Un libraire - éditions Philippe Rey 2021

Jacques Allano, libraire à Saint-Brieuc (Bretagne), s’est suicidé le 16 mai 2020, quelques jours après la réouverture de sa librairie « Le Pain des rêves », à l’issue du premier confinement. Mérédith Le Dez lui rend hommage.
📚Comment raconter cet homme, "et témoigner de son destin singulier, si beau et si tragique à la fois" ? Ce sera par lettres : chaque jour, du 22 novembre au 21 décembre 2020, elle écrit à son frère de livres. Elle raconte Jacques "au nom des libraires - dont le métier et l’existence par un seul qualificatif furent bafoués-, et pour eux, et pour nous tous qui ensemble faisons société, quel libraire, essentiel parmi les essentiels, il demeure à jamais."

J’ai aimé lire, au début de chaque lettre, le court extrait d’un livre en lien avec la vie de Jacques, un livre rare, un livre qui ne se trouve pas en tête de gondole des rayons librairie, un livre que seul un libraire peut connaître et recommander à ses habitués. Mérédith Le Dez nous offre-là une formidable bibliographie d’œuvres contemporaines, tant françaises qu’étrangères, une belle liste d’ouvrages dans laquelle un lecteur passionné pourra puiser des gourmandises pendant plusieurs semaines.

Je n’ai pas aimé lire le désarroi de l’autrice, sa vie, ses projets chamboulés par la disparition de son ami. Je me suis demandée plusieurs fois quel était le véritable sujet d’Un libraire: Jacques Allano, passionné par les livres, fondateur d’une librairie à Saint-Brieuc ou Mérédith Le Dez? Une confusion s’est installée dans mon esprit et m’a empêché de ressentir pleinement cet hommage.
Quoiqu’il en soit, Un libraire montre un superbe exemple de connivence littéraire entre deux amoureux des livres.

Jeanne Lerrante 07/10/2021

La passion d'Orphée

La passion d'Orphée-présentation

🌟Philippe Vilain, La passion d’Orphée - @editionsgrasset

@philippevilain90 🌟

Dans la Passion d’Orphée, Philippe Vilain mène une réflexion sur la littérature contemporaine face à la marchandisation. Il dresse un état des lieux sans concession: la littérature est devenue un produit commercial, le livre un objet culturel, l’écrivain un professionnel comme un autre, doté d’une case administrative précise: pour prétendre y rentrer, il doit percevoir un revenu artistique « au moins égal à 900 fois la valeur horaire moyenne du SMIC ; sous ce seuil, l’auteur n’est pas administrativement considéré comme un écrivain. » On est loin de préoccupations littéraires ! C’est bien ce qui agace Philippe Vilain. C’est aussi le péril sur lequel il souhaite nous alerter: la littérature du XXIème siècle a sacrifié ses promesses poétiques, ses exigences esthétiques sur l’autel du profit; elle échoue à ramener la beauté des Enfers, comme Orphée échoue à exfiltrer Eurydice du Royaume des morts.

Ph. Vilain constate « la dominance des fictions du réel» dans la profusion des écrits des deux dernières décennies, des récits qui privilégient le sujet sur le projet esthétique. Il développe l’exemple de l’exofiction, un genre où tout enjeu poétique a disparu, où « le sujet prime sur l’écriture pour fabriquer, non plus une œuvre personnelle, mais un texte impersonnel, à caractère journalistique, conforme à la production attendue, autour d’une matrice - l’appropriation d’un événement historique - revisitable à volonté, à partir de laquelle tout écrivain peut s’improviser, sans spécialisation particulière, historien. »

Cet essai m’a intéressé parce que j’aime lire et parce que j’aime écrire. Il a suscité plusieurs questions. Sommes-nous des lecteurs ou des consommateurs de livres? Qu’est-ce qu’un écrivain ? Baudelaire aurait-il répondu aux critères administratifs de l’écrivain ? L’écriture est-elle devenue une activité commerciale Business to Consumer ?
Si vous avez des éléments de réponses, n’hésitez pas à les partager en commentaire...

Un grand merci à @lesvoyagesheures qui m’a donné envie de lire La passion d’Orphie 🤗.

Jeanne Lerrante — 01/05/21

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Je vous propose une ballade sur les pas de Chantal Thomas, à la découverte de la piste de ski d’Arcachon. Je me suis permise de convier François CHENG. Les vers cités sont extraits de deux de ses recueils : La vraie gloire et ici et Enfin le royaume. 


La librairie mentionnée à la fin du diaporama est La librairie des Marquises. Elle est située Place des Marquises à Arcachon. Elle est animée par une équipe de libraires vraiment géniaux que vous pouvez retrouver sur Instagram
@librairie_des_marquises.

Avant de commencer la balade, lisons Chantal Thomas, un extrait De sable et de neige, le chapitre intitulé La piste de ski d’Arcachon:

⛷Il n’y a plus de neige à Arcachon depuis longtemps, il n’y en aura sans doute plus jamais : aucune importance ! Il fait beau, c’est dimanche et c’est presque l’été. Je suis toute joyeuse d’attacher mes skis sur le capot de la voiture, à côté de ceux de mon père, peints en blanc pour faire contraste avec le brun des aiguilles de pin, et puis rouler dans la Ville d’Hiver vers une destination de l’ordre du fantastique : une piste de ski.⛷

Avis aux touristes amateurs de glissade: il est désormais interdit de skier sur La Petite Montagne d’Arcachon. C’est un lieu de promenade ombragé et abrité du vent marin, très agréable pour lire par exemple un recueil de poèmes 😉.

Jeanne Lerrante — 25/04/2021 

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Chantal Thomas — De sable et de neige

🌟Chantal Thomas, De sable et de neige - @mercuredefrance, collection Traits et portraits 🌟


L’univers de Chantal Thomas semble riche de liberté, de culture et de passion. Est-ce son enfance sur le Bassin d’Arcachon qui lui a donné cet élan vers la lumière ?

🌟De sable et de neige est un livre de souvenirs. Chantal Thomas évoque son enfance à Arcachon, le quartier Saint Ferdinand, la plage de la Pêcherie où elle jouait avec sa copine Lucile près de la jetée rouillée, les parties de pêche avec son père, les excursions au Cap Ferret où l’on prend conscience du contraste entre la tranquillité sécurisante du Bassin et la dimension tragique de l’Océan.
🌟Le récit s’égrène au rythme des marées et des saisons. Chantal Thomas convoque sa mémoire et l’enrichît de réflexions personnelles, de références culturelles. Un déjeuner d’huîtres lui rappelle une affirmation proférée par Mme du Deffand: « Personne n’est heureux de l’ange jusqu’à l’huître. » La magie opère.
🌟J’ai aimé ces anecdotes : Arcachon ville de sable s’est transformée en ville de neige le 21 février 1956. « C’était pour une seule fois. » Les arcachonnais, habitants d’une station sans neige, ont dû se montrer astucieux pour chausser des skis. Ils ont inventé un sport : skier sur aiguilles de pin ou sur grépins. La piste (une dune de sable recouverte d’aiguilles de pin) existe toujours. C’est désormais un lieu de promenade.
🌟Chantal Thomas rend un vibrant hommage à son père, un homme solitaire qui appréciait la pêche parce que cette activité lui permettait de « profiter du bâteau pour s’isoler » et prendre « ses distances par rapport à une humanité bruyante. » Il décède prématurément à l’âge de 43 ans, laissant une adolescente de 17 ans faire l’apprentissage de la séparation définitive.

J’ai aimé ce livre de souvenirs. Les mots de Chantal Thomas, illustrés de photos tirées de ses archives personnelles, dégagent de la sensualité, de l’élégance et exhalent les senteurs iodés du Bassin d’Arcachon. Une fenêtre ouverte sur la beauté des choses, le voyage intérieur, l’évasion...

Jeanne Lerrante — 21/04/2021

Chantal Thomas — Extrait 1

Chantal Thomas — Extrait 2

Chantal Thomas — Extrait 3

Chantal Thomas — Extrait 4

Souvenirs de la marrée basse

ZWEIG — Seuls les vivants créent le monde

Seuls les vivants créent le monde extraits

Stephan ZWEIG, Seuls les vivants créent le monde - Pavillon poche Robert Laffont

Ce recueil réunit treize textes publiés dans la presse allemande entre août 1914 et août 1918: articles, manifestes et reportages. Ils présentent l’intérêt de dévoiler la pensée de ZWEIG sur un événement clé du XXè siècle : la Première guerre mondiale. On découvre les positions de l’écrivain sur le conflit armé, des positions souvent fluctuantes, parfois contradictoires. En 1914, il exprime des élans patriotiques sûrement sincères mais bientôt freinés par la prise de conscience des horreurs de la guerre qui lui feront préférer des idées pacifistes en 1918. Il prend alors un parti clair pour la fin des combats, invitant « à refaire de la vie humaine un objet de respect. » Lisons ZWEIG, ses mots sont retentissants d’humanité : « La justice, l’égalité, le droit à l’autodétermination des individus et des peuples, la fin de la violence, la concorde éternelle-toutes ces grandes idées, aucun de ces morts ne les apportera, par son sacrifice, à l’humanité, pas davantage que des centaines de milliers de morts. Seuls les vivants créent le monde . »

ZWEIG m’a ému avec l’article intitulé « Aux amis de l’étranger » (extrait à consulter). Il m’a interpellé avec le texte « Pourquoi la Belgique, pourquoi pas la Pologne? Une question aux pays neutres ». Il m’a donné envie de lire Le Feu
d’Henri BARBUSSE. Il m’a séduite avec son « Éloge du défaitisme » et « L’opportunisme, ennemi mondial». J’ai retrouvé dans la plupart de ses écrits le ton du Monde d’hier, ce ton empreint de nostalgie et d’humanisme. Ses idées sur la valeur de la vie humaine devraient guider nombre de personnes, en particulier les dirigeants politiques. Lisons-le de nouveau: « En ces jours où le danger gagne du terrain, chacun ici a pris conscience de la valeur que revêt pour lui son enfant, son frère, son ami, et - affranchi des calculs éternellement relatifs de ce temps pour lequel cinquante mille morts sont chose « normale » - chacun a senti combien pauvre petite vie humaine anonyme est infiniment précieuse, irremplaçable aux yeux des autres pauvres petites vies humaines anonymes. »

Remarque: les deux extraits cités dans la chronique sont issus de l'article intitulé "la dévaluation des idées".

Jeanne Lerrante — 25/01/2021

Jean Teulé, Crénom, Baudelaire!

Jean Teulé, Crénom, Baudelaire ! Éditions MIALET BARRAULT

« Mais c’est quoi ce gars-là ? » C’est quoi ce gars qui tient en laisse «un mouton à l’épaisse toison teinte en rose», qui se colore les cheveux en vert... le premier punk sur terre? Peut-être... C’est quoi ce gars qui prend plaisir à dire des monstruosités à ceux qui l’approchent... un homme détestable ? Peut-être aussi... C’est quoi ce gars qui mélange à son thé une étrange confiture verte... « un olibrius toxicomane»? Sans aucun doute... Quoiqu’il en soit, ceux qui jugeraient ce gars-là sur ses seules apparences commettraient une erreur ; car le gars en question est surtout une âme délicate, un poète «en rupture avec un monde de conventions», un albatros, un homme qui refuse ce qui est attentatoire à sa liberté. C’est Charles Baudelaire. Il a dépoussiéré la poésie. 

Dans Crénom, Baudelaire!, Jean Teulé déroule la vie du poète depuis son enfance jusqu’à sa mort, le 31 août 1867. Lorsque l’histoire débute, Baudelaire a cinq ans, son père vient de mourir, ce décès est une joie: il va avoir sa mère tout à lui! Cette joie durera dix huit mois à peine, jusqu’à l’union de Mme veuve Baudelaire avec Jacques Aupick, un militaire de carrière. Charles ne pardonnera jamais cette « trahison » à sa mère. Ce remariage lui inflige une blessure profonde qui aura du mal à cicatriser. De là une explication de la suite de l’histoire : la bohème, la débauche, les plaisirs pervers et au bout du voyage la misère et... de fameux poèmes!
Nous suivons les péripéties baudelairiennes à travers un Paris en pleine rénovation haussmannienne. «Le poète chope au vol des vers le long des rues et des chantiers». Teulé dresse en arrière plan le fourmillant Paris de l’époque, les métiers oubliés (l’écarteur de passants, le passeur de ruisseau, le marchand d’encre ambulant...), les cabarets, les hôtels glauques quittés à la cloche de bois. Les «prunelles mystiques» des chats «puissants et doux» suivent passionnément l’étrange promeneur. L’histoire se lit comme un roman. Les poèmes du Maudit sont cités à bon escient. Ce livre m’a enthousiasmé!

                Jeanne Lerrante — 28/12/2020

Baudelaire — œuvres complètes

Baudelaire, œuvres complètes, bibliothèque de la pléiade.

Peinture Edouard Manet (Jeanne Duval, détail) — musée du Luxembourg.

Dans le prolongement de Crénom, Baudelaire! de Jean TEULÉ…
« Je ne souhaiterais à personne d’être aimé d’un poète tel que vous, fût-il le plus grand de tous… ». Jean TEULÉ fait sortir ces mots de la bouche du beau-frère de Poulet-Malassis, l’éditeur des Fleurs du Mal. Ils contiennent probablement leur part de vérité. Les amours de Baudelaire propagent un parfum de damnation. Jeanne Duval la Muse, Apollonie Sabatier la déesse, Caroline Aupick la mère… Les
femmes qui ont aimé Baudelaire ont connu une destinée singulière. Elles ont inspiré des poèmes admirables mais ont enduré les pires avanies du poète, mauvais fils et amant brutal. J’avais envie de leur rendre hommage.


La géante — Jeanne Duval


Du temps que la Nature en sa verve puissante
Concevait chaque jour des enfants monstrueux,
J'eusse aimé vivre auprès d'une jeune géante,
Comme aux pieds d'une reine un chat voluptueux.


J'eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme
Et grandir librement dans ses terribles jeux ;
Deviner si son cœur couve une sombre flamme
Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux ;

Parcourir à loisir ses magnifiques formes ;
Ramper sur le versant de ses genoux énormes,
Et parfois en été, quand les soleils malsains,

Lasse, la font s'étendre à travers la campagne,
Dormir nonchalamment à l'ombre de ses seins,
Comme un hameau paisible au pied d'une montagne.


L'aube spirituelle — Apollonie Sabatier


Quand chez les débauchés l'aube blanche et vermeille
Entre en société de l'Idéal rongeur,
Par l'opération d'un mystère vengeur
Dans la brute assoupie un ange se réveille.

Des Cieux Spirituels l'inaccessible azur,
Pour l'homme terrassé qui rêve encore et souffre,
S'ouvre et s'enfonce avec l'attirance du gouffre.
Ainsi, chère Déesse, Être lucide et pur,

Sur les débris fumeux des stupides orgies
Ton souvenir plus clair, plus rose, plus charmant,
A mes yeux agrandis voltige incessamment.

Le soleil a noirci la flamme des bougies ;
Ainsi, toujours vainqueur, ton fantôme est pareil,
Ame resplendissante, à l'immortel soleil !

Bénédiction — Caroline Aupick (la mère)

Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
Le Poète apparaît en ce monde ennuyé,
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié :

- " Ah ! que n'ai-je mis bas tout un nœud de vipères,
Plutôt que de nourrir cette dérision !
Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères
Où mon ventre a conçu mon expiation ! (…)

      Jeanne Lerrante — 29/12/2020

JL Fournier - Je n'ai plus le temps...

Jean-Louis Fournier, Je n’ai plus le temps d’attendre - @editionsjclattes


Quel chouette livre que ce dernier opus de Jean-Louis Fournier ! Je l’ai beaucoup apprécié ! Il est court (164 pages) mais intense. Il a ranimé mon esprit ankylosé par une rude journée de labeur. La soirée a pétillé grâce à lui: j’ai ri des bons mots et des facéties de l’auteur.

L’urgentiste a deux filles, des jumelles.
Pour gagner du temps, il les a faites en même temps.
Il les a appelées Patience et Urgence.
Il s’entend bien avec les deux.
Il faut de la patience pour soigner les urgences
⏰.

JL Fournier nous offre un récit drôle, intelligent, « plein de tendresse, d’humour et de mélancolie. » Il s’amuse de son rapport au temps. Il décrit ses impatiences et ses urgences qui sont aussi les nôtres. Il en retire une leçon pleine de sagesse : «j’ai appris que ce que l’on faisait en prenant son temps est toujours meilleur », une leçon qu’il nous commande de suivre.

Il faut prendre son temps.
Il faut prendre son temps par la main.
Il faut prendre son temps par la taille.
Il faut prendre son temps par le cou... comme on fait avec son amoureux ou son amoureuse pour danser un slow.
S’en faire un ami. Savoir le partager. L’utiliser. En faire quelque chose.
Réfléchir, rêver, imaginer, inventer et pourquoi pas créer...
Ne pas le garder pour soi. Ne pas le thésauriser. Ne pas toujours essayer de le gagner. Savoir le perdre et savoir le donner
.⏰

Les lecteurs et les lectrices de JL Fournier retrouveront avec plaisir la chatte Artdéco, déjà présente dans Merci qui? Merci mon chien. Nous découvrons l’animal impatient: si on ne lui ouvre pas la porte, Artdéco « n’aura de cesse d’agiter avec ses pattes les clés qui sont dans la serrure. »

Je vous recommande ⏰Je n’ai plus le temps d’attendre⏰ JL Fournier nous offre la possibilité de méditer, en nous amusant, sur notre rapport au temps. C’est très réussi ! 

Jeanne Lerrante — 12/05/2021

Jean-Louis Fournier

Jean-Louis FOURNIER - Merci qui ? Merci mon chien (Tendre savoir-vivre avec les animaux), Éditions Buchet Chastel

🐈Si vous mangez une dinde à l’occasion du repas de Noël, ou un autre volatile de circonstance, pensez à lui dire « Merci ». « On ne dit jamais merci aux animaux. Pourtant on devrait. Ils enchantent le ciel, la mer et la terre. Sans les animaux, il n’y aurait pas de paradis terrestre. Ils ne méritent pas l’ingratitude des hommes. Ils méritent leur reconnaissance. »
Jean-Louis FOURNIER répare cette injustice dans son dernier livre. Il compose un merveilleux plaidoyer en faveur des animaux. Dans un élan de gratitude, il écrit une lettre de remerciement à un chien d’aveugle, une lettre de condoléances à une biche dont un chasseur a tué le cerf. Il évoque le sort des vaches, la vache sans ciel « menottée, incarcérée, entravée sous l’infernale tôle d’un hangar sans fin », la vache seule dans un abattoir vide. La souffrance du bovin suinte à travers les mots. Il interroge : « peut-on manger celui qu’on aime? »

🐈Jean-Louis FOURNIER alterne le sérieux et l’humour. S’il dénonce DESCARTES lorsqu’il soutient que les animaux n’ont ni conscience, ni pensée, qu’ils sont seulement des machines à la disposition des hommes, c’est pour ensuite poser la question de savoir si des lapins peuvent assister à l’enterrement d’un chasseur tué dans un accident de chasse... Et de répondre : « Oui, à condition de ne pas rigoler pendant la cérémonie. »

🐈Le livre est un régal. J’ai particulièrement apprécié le passage sur la tendresse entre l’humain et l’animal ainsi que celui sur la délicatesse des bêtes à l’égard des personnes fragiles en raison soit de leur âge soit de leur handicap.

🐈« Les animaux m’ont aidé à vivre », reconnaît Jean-Louis FOURNIER avec sincérité. Il a écrit ce livre sous le regard attentif de sa chatte Artdéco. Quand il a eu fini, Artdéco à tout relu, elle lui a dit : « Tu mérites d’être un animal. » Un beau compliment...

Jeanne Lerrante — 20/12/2020

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