1. B. Cendrars — La main coupée

2. La main coupée — Extrait

Blaise Cendrars, La main coupée — Folio (433 pages)

Éditions Denoël, 1946

« Rien n’était solide dans ce paysage dégoulinant, misérable, ravagé, loqueteux et moi-même j’étais là comme un mendiant au seuil du monde, trempé, glaireux et enduit de merde de la tête aux pieds, cyniquement heureux d’être là et de voir tout cela de mes yeux. »

La main coupée est un récit autobiographique de Blaise Cendrars sur la Première guerre mondiale. L’écrivain, engagé volontaire dans la Légion (matricule 1529), raconte l’univers des tranchées, le quotidien des hommes, à travers une série d’anecdotes et de portraits plus pittoresques les uns que les autres. Il rend un hommage poignant à ces « pauvres bougres qui sont tombés sans savoir pourquoi ni comment ». Il montre aussi la bêtise de l’administration des armées, l’incompétence de la hiérarchie militaire. Ce sont ces manques de jugement et autres inaptitudes qui font vraiment peur, plus encore que l’atrocité des carnages.

Le récit est brillant, teinté d’humour, mâtiné d’une ironie mordante. Cendrars parvient à extraire le rire de l’absurdité d’un conflit qui a tué plus de 1,3 millions de soldats dans le camp français, dont mon arrière-grand-père maternel, Mort pour la France le 7 avril 1915. J’ai pensé à lui tout le temps de ma lecture, lecture qui m’a ramené à une phrase de Proust, lue récemment dans Le côté de Guermantes : le narrateur rapporte les propos de Françoise, sa bonne « mille fois répété au jardinier de Combray que la guerre est le plus insensé des crimes et que rien ne vaut, sinon vivre ».

La main coupée — Extraits

Extrait 1

« Mais pourquoi faisais-tu tout cela, Blaise, par déguelasserie ?… Hé ! parce que je découvrais tout cela pour la première fois et qu’il faut aller jusqu’au bout pour savoir ce dont les hommes sont capables, en bien, en mal, en intelligence, en connerie, et que de toutes les façons la mort est au bout, que l’on triomphe ou que l’on succombe.

C’est absurde.

C’est moche. Mais c’est ainsi. Et il n’y a pas à tortiller. »


Extrait 2

« — Oh,oh, regardez !… Quelle horreur !… Oh, oh, oh !…

Nous avion bondi et regardions avec stupeur, à trois pas de Faval, planté dans l’herbe comme une grande fleur épanouie, un lys rouge, un bras humain tout ruisselant de sang, un bras droit sectionné au-dessus du coude et dont la main encore vivante fouissait le sol des doigts comme pour y prendre racine et dont la tige sanglante se balançait doucement avant de tenir son équilibre.

D’instinct, nous levâmes la tête, inspectant le ciel pour y chercher un aéroplane. Nous ne comprenions pas. Le ciel était vide. D’où venait cette main coupée ? Il n’y avait pas eu un coup de canon de la matinée. Alors nous secouâmes Faval. Les hommes devenaient fous. »

Jeanne Lerrante — 19/04/2023

Réveiller ma mère

Nathalie Ohana, Réveiller ma mère — Frison-Roche Belles-lettres 2022 (128 pages)

Un récit lumineux et d’une grande beauté !

La narratrice, suite à l’appel de son père, quitte tout pour se précipiter au chevet de sa mère, hospitalisée suite à un accident vasculaire cérébral qui l’a plongé dans un coma irréversible. Devant le corps inerte de cette femme qui l’a aimé à sa façon, sans l’écouter ni la voir vraiment de crainte de la perdre, elle trouve le courage de lui révéler sa vraie nature et de lui parler comme elle n’a jamais osé le faire.

Ce récit est d’une intensité incroyable malgré sa brièveté. Il aborde plusieurs sujets : les origines, l’exil, le lien mère-fille, le travail de deuil. Il a réveillé en moi un lot d’émotions enfouies, si bien que j’ai lu certains passages la gorge nouée. Je me suis identifiée à la narratrice, j’ai reconnu, dans la relation qu’elle entretenait avec sa mère, des analogies avec mon propre vécu : le dévouement de la mère (qui est utile à la réussite sociale de sa fille), contrebalancé par les angoisses de la mère (qui sont bien encombrantes pour sa fille).

J’ai entendu la voix de la narratrice prendre l’accent d’Annie Ernaux lorsqu’elle raconte son parcours de transfuge de classe.

« Sans t’en rendre compte, tu avais cédé mon éducation à d’autres. Ces étrangers étaient en train de prendre le pouvoir sur toi (…). Le monde qui peuplait ma tête s’éloignait du tien jour après jour. »

Le texte amène une question intéressante, celle de savoir si une fille peut sauver sa mère. Peut-elle la libérer de ses chaines ? Peut-elle casser les croyances maternelles, solides barreaux d’une prison intérieure ? Tenter de le faire comporte le risque de se fracasser contre les murs de la forteresse. La seule issue est de se sauver soi. C’est la réponse que j’ai entendue de la voix même de la narratrice. Elle réussit son travail de deuil grâce à l’écriture, elle se libère du joug maternel et à l’issue du processus, seul reste l’amour. Et l’épigraphe signée Bobin prend tout son sens : « Nous n’habitons pas des régions. Nous n’habitons même pas la terre. Le cœur de ceux que nous aimons est notre vraie demeure. »

Réveiller ma mère m’a été recommandé par @lodyssee_des_mots. Je la remercie chaleureusement pour ce conseil et nos échanges pendant ma lecture.

Jeanne lerrante — 03/04/2023

M. — Alain Cadéo

M., Alain Cadéo — Les cahiers de l’Égaré 2023 (61 pages)

« Aimer, c’est laisser l’autre intact. Ce n’est ni “bouffer” ni se faire “bouffer ».

J’apprécie Alain Cadéo pour sa plume intuitive, capable d’ouvrir le cœur humain à l’essentiel. Avec lui, je voyage. La dernière fois, il m’a emmené sur un sentier côtier où ses mots de contrebandes se sont déployés avec générosité, m’offrant un moment de respiration extraordinaire. Je le retrouve aujourd’hui pour découvrir un continent trop oublié : l’Autre. « Qu’y-a-t-il en effet de plus admirable, de plus exaltant qu’un être différent, autre chose, une autre terre à contempler que la sienne ? ». Cette autre terre à contempler, pour Cadéo, c’est une femme, une femme désignée par une simple initiale : M.

Or M se dit aime. Et Cadéo sème le M. tout le long de « ces pages écrites au petit point du cœur ». Il rend un hommage magnifique à la femme qu’il aime. Pour ne pas passer à côté d’elle. C’est bouleversant.

« Tu es ma dernière cuillerée de fruits. Chaque jour se nourrir de ta bruissante vie ramenant l’air si frais du dehors. Chaque jour tu ramasses d’électriques fantasmes dans les plis lourds de tes habits. Chaque jour je regarde se faire et se défaire ton visage en me demandant ce qui alimente l’esprit, ce qui sauve le corps, par quelle subtile alchimie l’autre brille ou s’éteint. Et tout me fait penser à un éphémère ballet de lucioles dans un grand parc fumant d’humidité. Jamais je n’ai été aussi soucieux de toi, aussi attentif. Et tu glisses vers ailleurs, imperceptiblement, comme une mer qui se retire vers on ne sait quel gouffre dans un silence que nul n’ose troubler. »

Le M. de Cadéo peut aussi être vu comme un manuel à l’usage de ceux qui ne veulent pas passer à côté des êtres avec qui ils vivent et qui ont envie que « la délicatesse, ce ressenti partagé », ait plus souvent « l’occasion d’exercer son travail souple et silencieux ».

Jeanne Lerrante — 19/03/2023

Quentin Ebrard — Pourvu que mes mians…

Quentin Ebrard, Pourvu que mes mains s’en souviennent — (Belfond 2023-187 pages)

Pourvu que mes mains s’en souviennent est le premier roman publié de Quentin Ebrard ; c’est aussi mon premier coup de cœur de l’année ! J’ai aimé l’histoire, elle aborde le thème de la mémoire, du temps qui passe, sous un angle original. Elle comporte aussi son lot d’émotions (j’ai versé ma petite larme à la fin). L’intrigue est bien menée, elle réserve une conclusion à laquelle je ne m’attendais pas, mais alors pas du tout… !

Que cache cette colonie de vacances dans laquelle Louise, la narratrice, se sent prisonnière ? Joël le mono, M’dame Stéphanie la directrice, ont-ils réellement kidnappé Louise pour l’enfermer dans cet étrange château où se déroulent des événements bizarres ? Ou du moins perçus comme tels par Louise…

J’ai vite compris que la colonie de vacances cachait autre chose… mais quoi ? J’étais sur une piste… elle s’est révélée fausse ! Au fur et à mesure que le récit progresse, des indices sont distillés par ci par là, je m’en rends compte à présent que je sais toute l’histoire… vu que je les ai mal interprétés, la fin s’est révélée des plus inattendue. Je ne m’attendais pas à une telle chute ! J’ai aimé être surprise avec autant de dextérité.

Quentin Ebrard montre un réel talent de conteur (j’ai suivi d’une traite les aventures de Louise et de ses amis : impossible d’interrompre le fil de ma lecture). Il manie une écriture simple, entièrement au service de l’intrigue. Il offre aussi une vision différente de celle de la société occidentale sur une catégorie de la population, une vision inspirante là où celle de la société est démoralisante. Je ne peux pas vous en dire plus sous peine de dévoiler le secret de l’affaire, ce qui serait franchement dommage. Lisez Pourvu que mes mains s’en souviennent, vous passerez un excellent moment !

Jeanne Lerrante — 12/03/2023

J.M.G. Le Clézio — Avers

J.M.G. Le Clézio, Avers (Des nouvelles des indésirables) — Gallimard 2023 (220 pages)

Prix Nobel de littérature 2008

Avers est un recueil de huit nouvelles dont certaines ont fait l’objet d’une publication antérieure dans le recueil d’Amnesty International (La pichancha) et dans Le Courrier de l’Unesco (L’amour en France).

Les récits ont pour point commun de révéler la tragédie de ceux qui sont exclus, les indésirables de Madagascar, du Pérou, du Mexique, du Liban, du Panama, enfants de la guerre, esclaves, indiens chassés de leur forêt ancestrale par les narcotrafiquants. J’ai pris une sacrée claque en découvrant leur histoire. J.M.G. Le Clézio m’a touché en plein cœur. La nouvelle intitulée Etrebbema est celle qui m’a le plus bouleversé, l’histoire de Yoni, son épouse Népono, leur petit garçon Manito et leur chien, obligés de fuir sous le feu des trafiquants de drogue, d’abandonner leur tribu massacrée et la forêt où ils vivaient dans le respect de la nature et du vivant. J’ai senti naître en moi un sentiment d’indignation et d’impuissance mêlée. Le Clézio peut être fier d’avoir atteint son objectif !

« Pour moi, l’écriture est avant tout un moyen d’agir, une manière de diffuser des idées. Le sort que je réserve à mes personnages n’est guère enviable, parce que ce sont des indésirables, et mon objectif est de faire naître chez le lecteur un sentiment de révolte face à l’injustice de ce qui leur arrive. »

L’écriture est poétique. Le Clézio parvient à faire jaillir une lumière de la misère, à dégager une force vitale des exclus (la nouvelle intitulée La pichancha est sur ce point extraordinaire !).

Mention spéciale à la nouvelle intitulée Fantômes dans la rue où la narratrice est … une caméra de vidéo-surveillance !

Jeanne Lerrante — 02/03/2023

Cendrars — Moravagine

Blaise Cendrars, Moravagine — Les cahiers Rouges Grasset (276 pages)

1926

J’ai eu envie de lire Cendrars parce que j’ai aimé l’évocation que François Sureau en propose dans le récit intitulé Un an dans la forêt. J’ai choisi Moravagine parce que ce personnage sulfureux, l’incarnation du mal, de la folie, de l’énergie destructrice, le supposé jumeau maléfique de Cendrars, excitait ma curiosité. Je n’ai pas été déçue…

Moravagine, « le seul descendant authentique du dernier roi de Hongrie », croupissait dans une cellule du sanatorium de Waldensee, près de Berne, en Suisse. Un jeune médecin (Raymond), fasciné par « ce petit homme d’aspect minable » au dossier médical secret, non seulement le fit évader mais l’accompagna sur les chemins « d’une randonnée qui devait durer plus de dix ans à travers tous les pays du globe. Moravagine laissait partout un ou plusieurs cadavres féminins derrière lui. Souvent par pure facétie. » La « randonnée » débouche sur l’histoire d’une amitié qui prend la forme d’un roman d’aventure ponctué de scènes atroces.

Lire Moravagine revient à « vivre dans l’intimité d’un grand fauve humain », tremper dans sa folie, prendre part à ses crimes en série. Cette lecture m’a tantôt troublé, tantôt captivé. Elle m’a renvoyé aux propos tenus par Henry Miller dans le livre hommage qu’il consacre à Blaise Cendrars (1951) : « Il m’arrive, en lisant Cendrars - et la chose ne me ressemble guère – de poser son livre pour me tordre les mains de joie ou de désespoir, d’angoisse ou de fureur. Cendrars m’a stoppé net dans mes élans, implacablement, comme fait un homme qui vous enfonce le canon de son révolver dans les côtes. » — Sur Blaise Cendrars par Henry Miller, lire le retour très intéressant de @lego.ergo.cogito.

Jeanne Lerrante — 29/01/2023

1. Le mage du Kremlin

3. Extrait 3

Giuliano Da Empoli, Le mage du Kremlin — Gallimard 2022 (280 pages)

Le mage du Kremlin, paru en avril 2022, a nourri de nombreux commentaires sur la plupart de vos comptes. J’hésitais à le lire : d’une part, je me méfie des succès de librairie ; d’autre part et surtout, je craignais l’ennui d’un récit politique. Bref j’avais des préjugés et, comme c’est souvent le cas avec les préjugés, ils ont mal orienté mes dispositions d’esprit. En réalité, le roman est captivant à plus d’un titre. Il apporte d’abord un éclairage sur l’actuel conflit russo-ukrainien en retraçant l’histoire de la Russie contemporaine. Il offre ensuite une méditation sur l’exercice du pouvoir. La réflexion finale sur la dictature des algorithmes fait froid dans le dos !

Il est aussi question de l’arrogance des dirigeants occidentaux lors des sommets internationaux, du sentiment d’humiliation des Russes suite à la chute du mur de Berlin, à la Pérestroïka de Gorbatchev et au fou rire de Clinton devant un Boris Eltsine « visiblement pas tout à fait sobre », enfin de la volonté de Poutine de restaurer la grandeur de la nation Russe. On comprend que la guerre qui se joue en ce moment sur le sol ukrainien s’inscrit dans un processus historique et que la fin de l’Histoire est une lubie occidentale.

J’ai particulièrement aimé le passage où entre en scène Limonov, personnage atypique dont Carrère a raconté la légende. Il fournit l’occasion à Da Empoli de livrer la vision critique du Russe sur le modèle occidental façonné par les américains.

« Le problème, c’est le contenu de la culture américaine. Une dé-civilisation qui a rendu impossible la véritable grandeur pour garantir un Happy Meal à tout le monde. »

Une dé-civilisation où l’homme serait « réduit à un petit consommateur satisfait » ! — Lire l’extrait.

La fin du roman révèle le Tsar Poutine dans son palais de Novo-Ogayovo, sans femme ni enfant, avec son chien Koni, le fameux labrador qui a terrorisé A. Merkel. Il est dit qu’il se nourrit de solitude.

Le récit est dense, mais il peut se lire facilement si on se laisse porter par le flux narratif de Vadim Baranov, le mage du Kremlin.

Jeanne Lerrante — 28/11/2022

Le journal d'un homme de trop

Tourgueniev, Le journal d’un homme de trop — Le livre de poche (89 pages)

C’est l’histoire d’un type qui n’a eu pas de chance dans la vie : à la loterie, il a tiré le mauvais numéro, à la roulette, la boule s’est arrêtée sur la case « perdant ». La conscience de cette infortune l’amène à se considérer comme « superflu ou être surnuméraire ».

« Il est évident que la nature ne comptait pas sur mon apparition, aussi m’a-t-elle traitée en visiteur importun et non invité. »

Sur le point de mourir, cet homme pétri de malchance tient un journal dans lequel il confie un événement marquant de sa vie : lors d’un séjour dans une ville de province, il tombe amoureux de Lise, une jeune-fille qui a tout pour plaire. Le début de la relation caresse ses espérances ; notre homme, pourtant, sera vite déçu : Lise lui préfère un brillant officier de Pétersbourg, le prince N… Cette déconvenue sentimentale renforce la piètre opinion qu’il a de lui-même et lui fait perdre le peu d’estime de soi qui lui restait.

Tourgueniev n’a pas son pareil pour raconter l’itinéraire d’un désespéré. Le texte contient son lot d’émotions. Il m’a rappelé Le Pélican de Musset :

« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,

Et l’en connais d’immortels qui sont de purs sanglots. »

Il m’a aussi rappelé Les nuits blanches de Dostoïevski. Voilà pour l’ambiance de ce journal d’un homme de trop…

… Un homme de trop fascinant ! J’aimerais être psychiatre pour percer les secrets de son âme. D’où lui vient cette image désastreuse de lui-même ? De son enfance « sans joie » ? Le portrait redoutable qu’il brosse de sa mère est un ticket pour le divan.

« … je n’ai jamais connu de femme dont la vertu causât moins de plaisir. Elle s’affaissait sous le poids de ses mérites et en fatiguait tout le monde, à commencer par elle-même. »

Cet homme qui ne parvient pas à trouver sa place dans la société malgré ses efforts, cet homme qui se sent superflu, inutile, qui souffre « comme un chien dont une roue a écrasé le ventre », avoue puiser une jouissance dans la contemplation de son infortune. L’élément positif, celui qui lui évite de sombrer complètement, c’est la proximité avec la nature. La dimension psychologique du personnage m’a passionné !

Jeanne Lerrante — 12/10/2022

Clara lit Proust

Stéphane Carlier, Carla lit Proust — Gallimard 2022 (180 pages)

Ce roman est un délice à lire. Il raconte la rencontre improbable d’une jeune coiffeuse prénommée Clara et d’un mythe de la littérature, Marcel Proust.

Un client de passage omet de donner un pourboire à celle qui vient de lui couper les cheveux mais laisse sur une tablette le premier tome de La Recherche. Clara conserve le livre, supposant que son propriétaire repassera au salon le récupérer, ce qu’il ne fait pas. Elle l’emporte chez elle, le range dans « la bibliothèque du couloir ». « Le livre y restera très exactement cinq mois, vingt-neuf jours, deux heures et quarante-sept minutes. » Un dimanche, Clara repense à ce client mystérieux, puis au livre oublié… « C’est quoi, ce livre ? » Elle l’ouvre parce qu’elle est curieuse, commence à le lire, au début sans conviction… et puis une phrase l’arrête… et puis une autre et… voilà Clara emportée par Proust !

« Elle a lu quoi, douze pages, et elle sait déjà comment ça va marcher entre eux. »

J’ai adoré ce roman parce qu’il est drôle, sensible, intelligent. Il donne envie de lire Proust. Il révèle le pouvoir des livres, leur capacité à nous élever au-dessus de la médiocrité du quotidien. Clara, coincée entre son métier de coiffeuse et son compagnon, ce nigaud de JB, trouvera le chemin de l’émancipation grâce aux mots de Marcel. Proust, guide de survie en milieu hostile ? Je débute dès demain Du côté de chez Swann…

« S’il n’a pas précisément écrit un guide de survie aux séparations douloureuses, Marcel n’a pas son pareil pour réconforter son lecteur esseulé. D’abord en le rendant plus intelligent, ce qui n’est pas rien, et aussi en lui faisant réaliser que l’amour n’existe pas, qu’il n’est qu’une fabrication de notre cerveau en réponse à notre frustration existentielle, à notre terreur de l’abandon, que la personne qu’on croit aimer n’a rien à voir avec qui elle est réellement, qu’on la désire parce qu’elle nous échappe mais que, une fois qu’on l’a, on ne comprend même plus ce qui nous la faisait désirer, qu’on est de toute façon irrémissiblement seul, et qu’ainsi donc, en amour, on ne fait jamais que souffrir le martyre ou s’ennuyer comme un rat mort. »

Jeanne Lerrante — 05/10/2022

Ionesco — Le solitaire

Eugène Ionesco, Le solitaire — Folio (208 pages)

« À l’intérieur de la grande prison universelle, je m’étais fait une prison plus petite, sur mesure. Je m’étais fait un coin où je pouvais vivre. »

Le solitaire raconte, à la première personne du singulier, l’histoire d’un homme de 35 ans qui décide de "se retirer de la course" après avoir reçu un gros héritage. Il abandonne un travail sans saveur dans un bureau sans grâce. Il vit sa démission comme une libération : ses activités professionnelles sont devenues une contrainte, ses collègues le fatiguent. Il s’installe dans un nouveau quartier, achète un appartement, des meubles, embauche une femme de ménage, fréquente un restaurant qui devient sa cantine, sympathise avec la serveuse. Et après ! Après ? Rien…

Le narrateur s’enferme dans une routine, des habitudes, une solitude. Il observe la vie autour de lui, les gens qui s’agitent dans tous les sens. Où vont-ils ? Que font-ils ? Quel est le sens de cette agitation incessante ? Plusieurs questions de ce type l’obsèdent. Il s’ennuie, l’angoisse de la mort le tourmente. Il s’enfonce dans la dépression, trouve un réconfort dans l’alcool. Il part dans des délires métaphysiques, se demande « ce que c’est que l’univers, ce qu’est ma condition, ce que je viens faire ici, s’il y a vraiment quelque chose à faire. » Il a l’impression qu’une guerre civile a éclaté dans son quartier, raconte les combats qu’il perçoit. Le récit sombre alors dans une dimension absurde où le narrateur ressasse, divague, élucubre sans fin.

Le solitaire est l’unique roman de Ionesco. J’ai pris beaucoup d’intérêt à le lire. Il est écrit dans une langue simple qui permet de percevoir la dimension tragique de la vie du narrateur, un homme médiocre, sans véritable centre d’intérêt, qui se laisse dominer par ses délires psychotiques, boit et s’enfonce dans la solitude et la marginalité. Cet homme réussit malgré tout à émouvoir parce qu’il représente l’absurdité de la condition humaine : « Né dans l’horreur, dans la souffrance, je vis aussi dans l’horreur de la fin, de la sortie. Je suis pris dans un piège incroyable, inadmissible, infernal, entre deux événements terribles. »

Jeanne Lerrante — 03/11/2022

Vivant Denon — point de lendemain

Vivant Denon, Point de lendemain — Folio (82 pages)

Cette nouvelle de Vivant Denon… quelle découverte délicieuse !

Une découverte délicieuse et inattendue, effectuée d’abord dans les pages de La lenteur de Kundera, puis sur le compte de @jeunehommevert.

Point de lendemain est un conte libertin où le raffinement se mêle à la volupté avec délicatesse. Mme de T… entraîne le narrateur, un jeune-homme candide (ou feignant de l’être), dans une folle nuit d’amour. La dame est audacieuse, sûre de ses charmes et très… manipulatrice. Elle séduit notre conteur (lui-même galant régulier d’une de ses amies) pour servir ses plans : amener son mari à croire qu’elle entretient une liaison avec le jeune-homme, afin de détourner son attention du véritable amant.

Nous sommes au XVIIIème siècle, la volupté est un art, les plaisirs charnels sont recherchés avec un certain raffinement, les caresses et les baisers s’échangent de concert avec les mots d’esprit, la jouissance est autant physique que spirituelle. Les amants connaissent le lien entre la lenteur et la sensualité, ils prennent le temps de s’aimer.

À la fin, personne n’est dupe, tout le monde est heureux de l’aventure. J’adore les adieux de Mme T à son amant d’une nuit. Cette femme vénéneuse pour cœurs aguerris est fascinante : « Adieu, Monsieur, je vous dois bien des plaisirs ; mais je vous ai payé d’un beau rêve. Dans ce moment, votre amour vous rappelle, et celle qui en est l’objet en est digne : si je lui ai dérobé quelques transports, je vous rends à elle, plus tendre, plus délicat et plus sensible.» C’est sublime… !

Vivant Denon a écrit deux versions de ce conte libertin, l’une date de 1812, l’autre de 1777. J’ai préférée celle de 1777, je l’ai trouvée plus piquante, plus enlevée. Ces textes se lisent dans une soirée. À choisir entre YouPorn et Vivant Denon, je conseille Vivant Denon.

Jeanne Lerrante — 06/10/2022

1. Kundera — La lenteur

2. La lenteur — Extrait

Milan Kundera, La lenteur — Folio (183 pages)

Ce roman est dingue !

Kundera nous amène dans un château de campagne transformé en hôtel. Nous apprenons en chemin que le même château a servi de décor à une histoire libertine racontée par un novelliste du XVIIIème siècle : Vivant Denon.

L’hôtel reçoit un congrès d’entomologistes. Nous faisons la connaissance d’un savant tchèque spécialiste de la musca pragensis relégué aux oubliettes par les Russes à la suite du Printemps de Prague. Nous ne saurons rien sur la mouche de Prague. Kundera préfère évoquer Les Liaisons dangereuse de Laclos, les obsessions érotiques d’une journaliste (Immaculata) amoureuse d’un intellectuel (Berck) alors qu’elle est la maîtresse de son cameraman, La philosophie dans le boudoir de Sade et Vincent, « las d’écouter les entomologistes », qui préfère flirter avec Julie dans le parc du château et, ensorcelé par la lumière de la lune, imaginer son trou du cul…

L’ensemble est surprenant, la fin l’est encore plus : tout ce beau monde se retrouve au bord de la piscine où Vincent et Julie simulent un coït sous le regard interloqué du savant tchèque pendant qu’Immaculata tente de se noyer sous le regard désolé de son amant-cameraman. Une nuit insensée ! Je vous ai prévenu : ce roman est dingue ! Tant de loufoquerie m’a fait pleurer de rire… Et je ne vous raconte pas tout !

Cette trame romanesque, un rien absurde un rien comique, soutient une critique féroce de la société occidentale, laquelle impose à ses membres un rythme trépident au mépris de tout le reste, y compris du plaisir des sens. Kundera effectue des va-et-vient entre le XVIIIème siècle, la sensualité, la lenteur, le XXème siècle, la vitesse. Il établit un premier lien entre la lenteur et la sensualité, un second lien entre la lenteur et la mémoire (la lenteur favorise la mémoire, la vitesse facilite l’oubli). Il m’a parfois perdu en route, il m’a souvent fait rire, mais au final je partage son inclination pour la lenteur car « Dans cette lenteur, je crois reconnaître une marque de bonheur. »

Jeanne Lerrante — 20/10/2022

1. Cher connanrd — V. Despentes

2. Extrait 1

Virginie Despentes, Cher connard — Grasset (344 pages)

« Plutôt crever que de faire du yoga. »

Virginie Despentes m’a fait hurler de rire avec ce genre de phrases ! De même qu’avec la deuxième lettre, celle intitulée «cher connard » (l'extrait présenté)… Elle m’a donné envie de lire la suite et m’a permis d’oublier tous mes préjugés sur l’autrice.

Cher connard est mon premier Despentes. Je pensais que ce genre d’ouvrage n’était pas pour moi, que je n’y trouverais pas mon compte. J’ai été agréablement surprise, même si j’ai trouvé certains passages un peu longuets et l’approche plus sociologique que littéraire.

Despentes aborde le problème des addictions à l’alcool, aux drogues dures, à travers un échange épistolaire entre un romancier à succès accusé de harcèlement sexuel par son ancienne attachée de presse et une actrice de cinéma célèbre dont l’avancée en âge freine la carrière. Oscar et Rebecca se confient leur dépendance, leur misère et le reste. Ils développent des sujets aussi divers que les relations hommes-femmes suite à la naissance du mouvement #MeToo, la perception de la vieillesse des femmes par la société, l’homosexualité, les dangers d’Internet, la maternité, la famille, le patriarcat, l’écrivain Céline, la crise sanitaire, le confinement, les mouvements féministes, le harcèlement sur les réseaux sociaux… Tous les dysfonctionnements de notre époque sont pointés du doigt, commentés, analysés. C’est souvent drôle, sans concession, parfois un peu répétitif voire lassant. Le travail sur la ponctuation m’a dérouté : des paragraphes entiers sont écrits sans une seule virgule. J’ai failli perdre mon souffle… J’ai lu Cher connard le souffle coupé entre deux éclats de rire !

Quelques citations :

« On veut tellement s’identifier aux rôles qu’on nous assigne qu’on finit par les préférer à la vérité, quand bien même on serait incapable de les incarner.»

« On ne peut pas passer des vies entières à ressasser nos enfances ratées. »

« … on ne tombe pas amoureux de quelqu’un par ce qu’il a tel ou tel genre. On tombe amoureux et c’est tout. »

Jeanne Lerrante 22/09/2022

H. Fallada — Seul dans Berlin

Hans Fallada, Seul dans Berlin — Folio (760 pages)

Traduit de l’allemand par Florence Courtois

Seul dans Berlin marque l’un des temps forts de ma vie de lectrice. Ce roman laisse en moi une trace profonde, une de celle qui éclaire l’esprit et chamboule le cœur.

J’ai été immergée dès les premières pages au cœur de l’Allemagne de 1940 à 1946. J’ai partagé le quotidien des habitants d’un immeuble de la rue Jablonski, à Berlin. L’ambiance est lourde : les habitants s’épient, se méfient les uns des autres. Sale époque où, à cause d’un mot, l’on pouvait être éliminé pour toujours… J’ai perçu les frustrations, le manque d’amour, les difficultés économiques : un terreau parfait pour la prolifération de pensées nauséabondes.

Le couple Quangel, modestes ouvriers, suivent le courant National Socialiste sans trop se poser de questions. Jusqu’à ce jour où « une lettre tapée à la machine » leur apprend le décès de leur fils unique, mort pour la patrie… Une souffrance sans nom les submerge, suit son chemin dans leur cœur, leur dessille les yeux sur la réalité de la politique menée par Hitler. Ils décident d’entrer en résistance, à leur manière, selon leurs moyens.

H. Fallada montre avec une précision d’orfèvre le processus interne qui autorise des hommes et à des femmes à choisir la révolte. On pense à Camus…

La révolte peut se former de différentes manières, chez les Quangel elle provient d’une cause plus personnelle qu’idéologique. Il n’en reste pas moins qu’ils osent dire non à Hitler, comme des milliers d’allemands l’ont fait au péril de leur vie. Si on a tendance à l’oublier, ce roman a le mérite de le rappeler.

Seul dans Berlin se lit facilement. J’ai été emportée par les 760 pages tellement l’histoire est captivante. H. Fallada est un conteur talentueux : il sait ménager suspense et rebondissements. Son récit prend parfois des allures de roman policier lorsque l’inspecteur Escherich mène l’enquête pour découvrir l’auteur des cartes postales qui fustigent la politique du Führer. Les personnages sont bien campés. Ils se révèlent dans toute leur humanité, tantôt lâches, tantôt courageux dans l’enfer des sous-sols de la Gestapo. Ce n’est pas pour rien si Primo Lévi disait de ce livre qu’il était « l’un des plus beaux romans sur la résistance allemande antinazi ».

Jeanne Lerrante — 24/08/2022

1. Cadéo — L'homme qui…

2. Cadéo Extrait 1

Alain Cadéo, L’homme qui veille dans la pierre — Éditions La trace (230 pages)

L’homme qui veille dans la pierre offre une suite lumineuse à Mayacumbra. Alain Cadéo a su trouver les mots justes pour prolonger le charme de son précédent roman. Là où il nous emmène, « nous sommes loin de l’agitation des villes, loin de la toile, des écrans, des réseaux, dans une attente infinie, avec nos misérables rites, notre organisation de survivants, au milieu d’un univers à la fois fragile et impassible, écrasant de beauté, qui ne se laisse façonner que par les vents et par la volonté glacée des nuits de pleine lune. C’est comme un bol d’argent qui tinte au moindre souffle. »

Augustin, peintre solitaire et introverti, promet à sa mère avant qu’elle ne meure, d’aller voir où est mort, vingt ans auparavant, Théo, son frère ainé. Il débarque à Mayacumbra, ce hameau du bout du monde, « cette décharge de cœurs oubliés » au pied d’un volcan, la Corne de Dieu. Il fait la connaissance de ceux et celles qui ont côtoyé Théo : Cyrus, la mère Talloche, Eusebio, Solstice, Balthazar et les autres, « tous de sacrés caractères ». Il découvre aussi l’existence de Maria, née des amours de Lita et de Théo, et sa fille Lina. Augustin se prend d’une véritable affection pour la petite fille. Il tient un journal dédié à l’enfant. Il lui ouvre son cœur sous la protection de « l’homme qui veille dans la pierre », son frère enseveli sous la lave. Il raconte son passé, son présent, ses émotions, une « vie si particulière, où tout se joue au ralenti ».

« Chaque jour est un sablier que je tourne et retourne, dont chaque grain est une image, une émotion, une pensée. »

On apprend à regarder le temps qui passe. On décèle, sous les mots de Cadéo, un éloge de la lenteur et de la patience : « Ici, pour que tout prenne vie, il faut attendre, dans un coin d’ombre, sans bouger. Il y a alors mille lueurs, venant du doux balancement des fougères dehors qui animent les silhouettes de ce monde sous-terrain. »

Et l’on surprend en soi une envie de « se laisser guider par l’acupuncture saugrenue du hasard », croiser sur son chemin des « traducteurs de nuages » et se délester du plomb de nos vies.

Jeanne Lerrante — 05/09/2022

1. Mayacumbra — A. Cadéo

Alain Cadéo, MayacumbraÉditions La trace (417 pages)

« Qu’est-ce que pousse les êtres à figer leur existence dans un périmètre donné ? »

Théo, vingt-sept ans, a laissé sa famille, ses amis, sa vie de citadin, pour partir en quête de lui-même. Il trouve refuge dans une cabane située à mille cinq cent mètres d’altitude, au pied d’un volcan endormi, près d’un village du bout du monde, Mayacumbra, « seul patelin lugubre et de bric et de broc à cent kilomètres à la ronde ». Il a pour compagnon un âne, Ferdinand. Il passe ses journées à rêver, écrire, aménager sa cahute afin qu’elle résiste aux assauts du Capitan, « un vent sans nuances qui dégringole du sommet et qui apporte son odeur de glace et de silex » ou encore grimper jusqu’au cratère où l’air est si pur et la vue imprenable sur des « milliers d’hectares de forêts, de sommets enneigés et de plaines». Dans ce paysage sauvage, Théo affronte ses peurs, combat ses démons, mais décèle parfois aussi une source de joie, un bonheur de l’instant qui l’amène à porter sur sa vie un regard apaisé.

Je suis entrée dans l’univers d’Alain Cadéo en franchissant la porte de Mayacumbra. J’ai découvert une plume lumineuse qui sait emporter le lecteur vers des ailleurs improbables. Une nature inhospitalière mais majestueuse joue un rôle important. Le hameau est le repère de « fugitifs qui ont perdu leur étiquette sociale ». Lorsque Théo a « vraiment besoin de compagnie », il dégringole de son repère pour se frotter à ces égarés de la terre, personnages hauts en couleur qui dissimulent leurs blessures sous des manières rudes et renfrognées. Ils se méfient les uns des autres, s’insultent, se cognent. La violence, celle des hommes, celle de la nature, tient une place prédominante dans le récit. L’amour parvient néanmoins à se frayer un chemin dans cet univers sinistre: Thèo et Lita éprouvent du désir et des sentiments l’un pour l’autre, ils doivent pourtant se cacher pour s’aimer.

Le roman est sombre. La fin m’a rendu triste. Les mots d’Alain Cadéo tissent une poésie aride qui ont laissé sur mon cœur un voile de mélancolie. La lecture de la suite ­— L’homme qui veille dans la pierre, dissipera peut-être ce voile…

Jeanne Lerrante—09/08/2022

Kamel Daoud — Meursault, contre-enquête

Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête — Babel (153 pages)

Prix Goncourt du premier roman 2015

« Aujourd’hui, M’ma est encore vivante.

Elle ne dit plus rien, mais elle pourrait raconter bien des choses. Contrairement à moi, qui, à force de ressasser cette histoire, ne m’en souviens presque plus. »

L’idée de Daoud est fameuse : mener une enquête sur la mort de « l’Arabe » tué sur une plage d’Alger par Meursault, le héros de L’étranger de Camus.

Daoud définit « L’Arabe » camusien comme « un anonyme qui n’a même pas eu le temps d’avoir un prénom ». Il ressent cet anonymat comme une injustice, une marque d’indifférence du colon à l’égard d’un peuple. Alors il donne une identité à cet homme (Moussa), lui fabrique une vie avec une mère, un frère, se lance dans un récit à mi-chemin du délire et de l’idée fixe.

Dans un bar d’Oran, le frère de Moussa, le narrateur de la contre-enquête, raconte à un jeune universitaire sa vision du meurtre de « l’Arabe » — sa version des faits. Il «ressasse cette histoire » jusqu’à l’épuiser. On a l’impression d’entendre un monologue languissant. On sent une frustration, une amertume, la souffrance d’un peuple confronté à la violence de la colonisation.

« Depuis des siècles, le colon étend sa fortune en donnant des noms à ce qu’il s’approprie et en les ôtant à ce qui le gêne.»

Les confidences tournent vite à l’obsession. On comprend que le narrateur est animé d’un unique désir : obtenir la reconnaissance de « l’Arabe ». Le propos peut paraître confus, il mêle plusieurs éléments : la figure dominante (castratrice ?) de la mère, l’amour (ou son absence ?), les femmes, la situation de l’Algérie, Dieu, le vin, la religion. Cet imbroglio intentionnel atteint son acmé lorsque Daoud mêle avec brio des passages de L’étranger à son propre récit, jusqu’à reprendre des phrases à l’identique, comme celle-ci : « J’avais un baquet d’aisance et une cuvette de fer », pour évoquer la cellule où les narrateurs de L’Etranger et de La contre-enquête se retrouvent emprisonnés pour leur crime respectif.

Meursault, contre-enquête questionne habilement sur l’identité. Le roman de Daoud est à lire à la suite de L’étranger pour saisir et apprécier les liens entre les deux textes.

Jeanne Lerrante — 29/08/2022

A. Camus — L'étranger

L’étranger, Albert Camus (Prix Nobel de littérature 1957) — Folio (186 pages).

J’ai lu L’Étranger au lycée, en classe de première littéraire, alors que je préparais le bac français. Le roman ne m’a guère marqué : j’ai retenu une sensation d’ennui et une image, celle d’un homme qui marche à côté de ses pompes.

J’ai relu L’Étranger ces jours-ci, poussée par le sentiment d’être passée à côté de quelque chose de plus grand que moi. Le roman m’a laissé cette fois une forte impression.

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »

J’ai été frappée par la personnalité de Meursault qui le conduit à vivre comme absent à lui-même. J’ai ressenti à son égard une antipathie mêlée de pitié. L’homme porte un mystère. Il vit sans réfléchir, sans analyser les situations. Rien ne semble l’émouvoir, ni le voisin qui insulte son chien, ni celui qui bat sa maitresse. Même Marie ne parvient pas à toucher son cœur : il la désire, mais il ne l’aime pas.

Meursault en vient à tuer un homme sur un malentendu, un concours de circonstances.

« J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais à la porte du malheur. »

Le déroulement du procès de Meursault m’a captivé.

« Enfin, est-il accusé d’avoir enterré sa mère ou d’avoir tué un homme ? »

Les juges semblent davantage s’intéresser au fait que Meursault n’ait pas pleuré à l’enterrement de sa mère qu’au crime commis… et les préjugés semblent prévaloir sur l’application de la loi !

Meursault écoute les débats, observe le fonctionnement de la cour d’Assises comme il assisterait à un spectacle, absent à lui-même. C’est à se demander s’il prend la situation au sérieux. Il en vient à expliquer à son avocat : « j’avais une nature telle que mes besoins physiques dérangeaient souvent mes sentiments. Le jour où j’avais enterré maman, j’étais très fatigué et j’avais sommeil. De sorte que je ne me suis pas rendu compte de ce qui se passait. » Je me suis demandée si cet aveu n’était pas la clé du mystère Meursault…

Jeanne Lerrante — 03/08/2022

M. Duras — Moderato cantabile

Marguerite Duras, Moderato cantabile — Les éditions de minuit (151 pages)

Un crime passionnel est perpétré dans un café situé au bas de l’immeuble où un enfant prend une leçon de piano sous le regard bienveillant de sa mère, Anne Desbaresdes, jeune bourgeoise mariée au patron de l’une des usines de la ville. L’enfant n’a pas envie d’apprendre le piano, il se montre réfractaire et refuse de répondre à la question de son professeur sur la signification de Moderato cantabile.

Ce sont à peu près les seuls faits tangibles du roman de Duras. Le reste de l’histoire suit un cheminement mystérieux. Anne Desbaresdes, sous l’emprise d’une sorte de pulsion, revient régulièrement au café où le crime a eu lieu. Elle rencontre un homme, Chauvin, un ancien employé de son mari, avec lequel elle noue un dialogue étrange, entrecoupé de verres de vin. Leurs échanges tournent autour du fameux crime dont ils ne savent rien ni l’un ni l’autre, des échanges répétitifs, rythmés par des rituels: les regards réprobateurs de la patronne du bistrot tricotant un pull rouge, la fin de la journée de travail dans les usines, les jeux de l’enfant…

L’homme et la femme ne savent rien de ce crime, ils éprouvent pourtant le besoin d’en parler, de se revoir pour en parler… Est-ce une façon de tuer leur ennui ? De rompre leur solitude ? Un désir larvé semble naître entre eux, mais il ne sera ni avoué ni assouvi. Cette situation m’a rappelé les échanges qui se nouent parfois sur les réseaux sociaux.

Moderato cantabile est un roman déconcertant dont le mystère reste entier même une fois la lecture achevée. Je l’ai pourtant lu d’une traite, sans interruption, presque sans respiration… Je n’arrivais pas à le poser, j’avais hâte de lire la suite, tenue en haleine par les propos énigmatiques des personnages, curieuse de découvrir le secret de l’affaire. Peine perdue : Duras abandonne le lecteur à ses interrogations, comme si elle le laissait libre d’imaginer l’histoire à sa guise. Et le truc fonctionne ! Moderato Cantabile est un roman court qui peut nous retenir longuement, tant il ouvre les portes de l’imaginaire.

Un roman à lire à un rythme modéré et chantant, afin d’en déceler toute la beauté et la subtilité…

Jeanne Lerrante — 25/07/2022

1. Jean Giono — Colline

2. Colline — Extrait

Jean Giono, Colline — Les Cahiers Rouges Grasset (135 pages)

J’ai eu envie de lire Colline grâce à René Frégni. Il raconte dans son roman Minuit dans la ville des songes que ce court récit de Giono lui a procuré un formidable moment d’évasion alors qu’il était enfermé dans le cachot d’une caserne de la Meuse pour acte de rébellion contre l’autorité militaire. En plus de le téléporter au-delà des murs de sa prison, Colline lui a ouvert les portes de la littérature, lui a permis de prendre conscience du pouvoir des mots, lui le cancre qui préférait l’école buissonnière à l’école de la République. Ma curiosité a été chatouillée…

J’ai lu Colline d’une traite. Je me suis retrouvée dans un hameau de Provence, les Bastides Blanches. Deux ménages se partagent quatre maisons : celui de Gondran, le Médéric, celui d’Aphrodis Arbaud. « Ils sont douze, plus Gagou qui fait le mauvais compte. » Gagou… l’innocent du village. Tous vivent en bonne entente à l’ombre des monts de Lure, une vie à huis clos, paisible, jusqu’au jour où tout se détraque : le vieux Janet déparle, tient des propos sans queue ni tête, la fontaine cesse de couler, Marie l’enfant d’Arbaud est atteinte d’un mal mystérieux et le feu dévore les bois et les landes.

« Ça a pris au tonnerre de dieu, là-bas, entre deux villages qui brûlaient des fanes de pommes de terre.

La bête souple du feu a bondi d’entre les bruyères comme sonnaient les coups de trois heures du matin. »

La nature chercherait-elle à se venger des hommes qui la maltraitent ? Ceux des Bastides Blanches se réunissent, cherchent à comprendre, entre une dose de superstition et une autre d’irrationalité, l’origine de leurs maux. Et la conclusion tombe : il y a forcément un coupable parmi eux. On se croirait dans les animaux malades de la peste… Le coupable désigné, ils conviennent de le tuer… Je ne vous donne pas la fin…

Un récit prenant… des faits bien réels sont soumis à l’interprétation irrationnelle des hommes ; une musique particulière due à l’utilisation du parler des gens de la campagne ; une nature luxuriante baignée d’une lumière franche ; un parfum de garrigue. J’ai pourtant ressenti un malaise, je me sentais oppressée. Je n’aime pas la campagne, c’est irréversible.

Jeanne Lerrante—08/07/2022

R. Frégni, Minuit dans la ville des songes

Minuit dans la ville des songes, 4ème

René Frégni, Minuit dans la ville des songes — Gallimard (255 pages)

Minuit dans la ville des songes… J’ai choisi ce roman pour son titre : je l’ai trouvé beau, poétique, entrainant. Il dégageait un parfum de rêve et d’évasion. J’ai lu la quatrième de couverture : elle promettait le récit d’une vie d’errance et de lectures. Errance… Lectures… deux mots clés de ma modeste existence. J’ai acheté le livre. Son auteur m’était inconnu. René Frégni… mes chemins littéraires ne m’avaient pas encore amenés à lui. J’ai découvert un écrivain doté d’une sensibilité exceptionnelle, une belle personne, un homme rare doué de l’intelligence du cœur. J’ai passé un délicieux moment avec lui. J’ai aimé sa conversation.

Minuit dans la ville des songes raconte le parcours initiatique d’un homme qui a choisi la liberté.

« Dire une fois dans sa vie non, non à tout ! Quoi qu’il se passe, quel que soit le risque, faire un pas de côté. »

René Frégni a dit non à l’école, non à l’armée ; il a dit oui à la littérature. Il découvre la lecture dans un cachot d’une caserne militaire de Verdun : Colline, Giono… l’histoire le transporte hors des murs de sa cellule. Il découvre le pouvoir des mots. Les livres ne le quitteront plus.

« Je n’étais jamais seul, quelqu’un était dans ma poche puis dans ma main, avec qui je dialoguais, un compagnon de route. Je veux parler de tous ces écrivains qui furent mes professeurs. »

Le parcours atypique de R. Frégni m’a interpellé… des origines modestes, une enfance et une adolescence dans un quartier populaire de Marseille où il a fait les quatre cent coups avec une bande de petits voyous, le refus de se plier aux obligations miliaires… son désir ardent de liberté aurait pu l’entraîner sur la pente fatale. L’amour pour sa mère, la passion des livres et des mots l’ont préservé du pire, lui ont offert une ouverture sur le meilleur. Minuit dans la ville des songes sonne l’heure bleue d’une vie vagabonde éclairée par la littérature. Un beau récit à la sensibilité solaire… Je vous le recommande.

Jeanne Lerrante—05/07/2022

D. Sampiero

Dominique Sampiero, Trois tranches de pain perdu — Editions Cours toujours – La vie rêvées des choses (81 pages + les illustrations)

Connaissez-vous la recette du pain perdu ?

« … elle saisit une vieille tartine entre ses mains, une belle tranche momifiée de campagnarde, raide et dure comme la pierre, trempe la morte dans une assiette de lait, attend de ramollir ses contours, puis la baptise d’œuf battu et crémeux, pour la jeter enfin ressuscitée dans l’enfer noir et grésillant du beurre d’une poêle large comme un trou noir. »

Souvenir, souvenir… Ma grand-mère aimait préparer ce dessert, j’aimais le savourer jusqu’à la dernière miette. Une saveur qui a aujourd’hui la douceur de l’enfance.

Trois tranches de pain perdu racontent trois tranches de vie. Dominique Sampiero s’attarde sur des vies simples, anonymes, ses mots les extraient de leur destinée de silence, les délogent du lot de l’oubli, les battent en omelette à la fourchette, les mouillent d’œuf puis de lait, « deux doigts de beurre » et ces existences minuscules, rassies, presque moisies, restituent une lumière dorée tendrement caramélisée.

J’ai beaucoup aimé la première nouvelle intitulée À quoi rêve l’ombre qui te ressemble. Un homme évoque sa grand-mère, une femme assise à sa fenêtre dans la position de l’attente. Elle attend l’homme qu’elle a aimé, l’homme pour lequel elle a tout quitté. Sans que je sache expliquer pourquoi, une tendresse mélancolique a remué mon cœur. J’ai été sensible à cette évocation de l’attente, j’ai savouré ces phrases avec le même plaisir qu’une tranche de pain perdu :

« Assise en équilibre entre le haut et le bas, une nuit sans étoile et le doux vacarme des feuillages, elle laisse ses pensées faséyer. »

« L’heure tourne, tombe en ruine dans le goutte à goutte de cette vacuité… ».

« La femme assise à la fenêtre ressemble à une madone sculptée dans le fruitier de ses désirs, une vierge noire rongée par la lumière couchée sans fracas à ses pieds. On n’embrasse pas les saintes, on ne leur parle pas, on attend qu’elles s’évanouissent dans le lieu miraculeux de leur apparition, retournent en catimini à leurs affaires. »

Un immense merci à ma chère Magali @la_coccinelle_des_livres. Elle m’a permis de découvrir ce petit livre aussi réconfortant que la chaleur d’un foyer.

Jeanne Lerrante — 23/06/2022

1. F. Kafka — L'Amérique

F. Kafka, L’Amérique — Folio (377 pages)

Le roman américain de Kafka m’a enchanté. Je me suis beaucoup amusée à suivre les aventures de son héros alors même qu’il ne lui arrive que des misères…

« Lorsque, à seize ans, le jeune Karl Rossmann, que ses parents envoyaient en exil parce qu’une bonne l’avait séduit et rendu père, entra dans le port de New York sur le bateau déjà plus lent, la statue de la Liberté, qu’il observait depuis longtemps, lui apparut dans un sursaut de lumière.»

Il va la chercher la lumière, Karl, sur les routes d’Amérique, mais sa naïveté l’empêchera de la trouver, il découvrira surtout les ténèbres. Kafka raconte l’opposé du rêve américain. Son héros, livré à lui-même, sans aucun soutien, affronte les périls de la solitude. Il se débrouille comme il peut avec la dureté de la vie quotidienne. Il cherche à s’intégrer dans la société américaine, s’évertue à trouver une place, mais il va d’échecs en déconvenues. Il essuie de nombreuses secousses, s’égare en chemin, influencé par de faux amis, accablé par une hostilité perfide. Les gens qu’il rencontre deviennent ses bourreaux et l’accablent de leur perversité (« puisque je te tiens ici, je veux jouir de toi jusqu’au bout. »). Il faut reconnaître qu’il est parfois agaçant de sottise : il agit comme si ses expériences ne lui avaient rien appris. On abuse de lui. On l’accuse de fautes qu’il n’a pas commise. Karl se défend mal… Et comprend au final qu’ « Il n’y a pas moyen de se défendre si les autres n’y mettent pas de la bonne volonté.»

Le roman est drôle à force de cruauté. Il y a du rythme, des rebondissement inattendus. Kafka dépeint, alors même qu’il n’y est jamais allé, une Amérique plus vraie que nature avec son gigantisme. Et quand il projette ses angoisses personnelles sur cette démesure c’est jouissif : la description de la villa aux environs de New York est jubilatoire avec ses murs interminables, le couloir qui ne veut pas finir, les portes fermées qui donnent sur des pièces inhabitées.

Le roman est inachevé, c’est le côté frustrant de cette lecture ; car une question demeure sans réponse : que devient Karl Rossmann dans cette Amérique inhospitalière ?

Jeanne Lerrante — 08/06/2022

1. S. Guiran — Le chant de l'orme

2. Dédicace S. Guiran

Stéphane Guiran, Le chant de l’Orme — Editions Les heures brèves (482 pages).

Le chant de l’Orme est un de ces romans dont la lumière ne s’éteint pas après la lecture, un roman qui, même une fois fermé, répand une clarté vive, diffuse un souffle chaud. Il agit comme une main dont la pression sur la nôtre suffit pour colmater une brèche dans la nuit du cœur.

Un village de Provence… un lien se tisse entre un homme et un orme.

« Un homme et un arbre main dans la main pouvaient marcher jusqu’au fil de l’horizon. Ils pouvaient semer d’autres visions. Faire germer de nouvelles graines. »

L’homme c’est Louis. Il est de la famille des Gens de lune, les êtres sensibles qui « aux heures d’angoisse (…) marchent en première ligne. » L’arbre c’est l’orme planté par Louis enfant. Ils vont grandir ensemble, traversant le XXème siècle, ses guerres et ses espoirs, puisant mutuellement de la force dans la lumière de l’un, le souffle de l’autre.

Louis suit un chemin d’errances en espérances. Il le conduit de son village de Provence à Hanoï puis en Chine où il rencontre Yun Feng, le vagabond des nuages ; ce dernier l’initie à la méditation et l’aide à retrouver le sentier de son cœur. De retour dans son village natal, il s’appliquera à aider son prochain guidé par un « Amour inconditionnel. Amour sans autre attente que le meilleur pour l’autre. »

La bonne idée de Stéphane Guiran est de raconter l’histoire de Louis et de sa lignée à travers le ressenti de l’Orme. C’est d’une poésie incroyable. L’Orme chante le vent qui passe, la nuit qui menace, l’Amour qui soulage. Il chante tandis qu’il doit lui-même mener une lutte contre la maladie qui a fait disparaître la plupart de ses frères. Son chant forme une vague de lumière haute de plusieurs dizaines de mètres capable de submerger les peurs et de soulever l’envie d’oser.

J’ai aimé ce livre pour sa poésie et sa dimension méditative. Stéphane Guiran nous invite à faire une pause. « Ralentir. Respirer. Oublier le temps. » Cette pause, si nous savons l’accueillir, peut nous apprendre « à ne plus courir à côté de nous-même », à trouver une place « au chaud dans notre être ».

Jeanne Lerrante—27/05/2022

1. Flaubert-L'éducation sentimentale

2. Flaubert L'és - Extrait 1

Flaubert, L’éducation sentimentale - Histoire d’un jeune homme — Le livre de poche (668 pages)

L’éducation sentimentale est un roman où il est question d’amour, de désir, d’ambition et d’un homme qui espère au lieu d’agir.

Un roman ennuyeux ? Que nenni… J’ai été happée dès la première phrase.

«Le 15 septembre 1840, vers six heures du matin, la ville-de-Montereau, près de partir, fumait à gros tourbillons devant le quai Saint-Bernard.»

Tout m’a plu dans ce que j’ai lu : les descriptions de Paris, l’évocation de la société de la seconde moitié du XIXème siècle sous différents angles (politique, économique, social, culturel), le statut des femmes avec l’opposition entre celle qui est mariée, réputée honnête (Mme Arnoux, Mme Dambreuse) et celle qui est entretenue (la lorette), réputée sulfureuse (Rosanette). Le roman est dense, j’ai dû parfois revenir sur certains passages pour rafraîchir ma mémoire, mais la beauté de l’écriture gomme la compacité du récit.

L’éducation sentimentale raconte l’histoire d’un coup de foudre. Frédéric Moreau, jeune bachelier, aperçoit Mme Arnoux sur le navire qui le ramène à Montereau, chez sa mère.

« Ce fut comme une apparition :

Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne dans l’éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. »

C’est l’histoire d’un amour rêvé, d’un désir idéalisé…

« Alors, il fut saisi par un de ces frissons de l’âme où il vous semble qu’on est transporté dans un monde supérieur. »

Mme Arnoux est mariée, mère de famille et… chaste ; une de ces femmes qui se punissent de ne pas aimer leur mari en refusant un amant. Frédéric Moreau construit sa vie sur cet amour impossible, une chimère qui s’étale sur 28 ans (de 1840 à 1868) ! Il se raconte une histoire, s’exalte, s’égare dans ses rêveries et au final, il passe à côté du bonheur (deux femmes le demandent en mariage, rien de moins ; mais aucune ne trouve grâce à ses yeux tant l’idée qu’il cultive de Mme Arnoux est élevée).

Frédéric Moreau m’a agacé avec son besoin d’idéaliser les femmes pour les aimer. Il m’a semblé tantôt naïf, tantôt indécis voire lâche. Au final cet amour rêvé lui fait manquer sa vie et « le bonheur mérité par l’excellence de son âme » ne viendra jamais.

Jeanne Lerrante—01/05/2022

H. James — Le tour d'écrou

Henry James, Le tour d’écrou — Le livre de poche (209 pages)

Traduction de Monique Nemer

Le tour d’écrou est un roman énigmatique, c’est ce qui lui donne son intérêt, sa saveur… déjà le titre : on ne sait s’il relève de l’univers du bricolage ou de la détention carcérale, quoique le récit dégage parfois des relents d’enfermement. Un enfermement psychique : celui d’une jeune institutrice d’une vingtaine d’années, fille unique d’un pasteur, sans expérience sentimentale au moment des faits.

Les faits, quels sont-ils ? Une jeune-femme, dont le nom ne sera jamais dévoilé, est engagée par un élégant gentleman de Londres afin d’assurer l’éducation de deux enfants orphelins de père et de mère et neveux de l’aristocrate. Elle s’installe, pour remplir ses fonctions, dans une vieille demeure située dans la campagne anglaise. Elle y mène une existence à huis clos, n’ayant pour seule compagnie, en dehors de ses élèves pour lesquels elle semble ressentir une véritable passion, que Mme Grose, l’intendante. Pendant le peu de temps libre que lui laissent ses occupations, elle flâne dans le parc, rêve d’une rencontre amoureuse (le séduisant gentleman semble lui avoir troublé les sens…), jusqu’à ce fameux soir où une silhouette d’homme lui apparaît distinctement en haut d’une tour. Quelques jours plus tard, c’est une figure de femme qu’elle voit au bord du lac… Elle craint pour les enfants… supposent que ces apparitions leur veulent du mal… Ses craintes se révèleront-elles fondées? Là n’est pas la question.

La question est de savoir comment interpréter ces apparitions. S’agit-il de fantômes ou de fantasmes ? Les fantasmes d’une jeune-femme esseulée, éduquée avec rigueur, qui prend sa mission éducative très à cœur ?

James n’apporte aucune réponse. Il égare le lecteur d’une piste à l’autre, le laissant libre d’interpréter les faits à l’aune de son histoire personnelle, ses peurs, ses angoisses. Au lecteur de choisir l’histoire qu’il souhaite entendre… Le procédé narratif est habile pour susciter le trouble.

Mon point de vue : je ne crois pas aux fantômes, je privilégie l’hypothèse du fantasme. Cette jeune institutrice m’a semblé la proie d’un désordre mental ; le rapport qu’elle noue avec les enfants est ambigu voire pervers. Elle fait son film et il finit mal !

Jeanne Lerrante — 18/04/2022

J.M. Quéméner — Sombre éclat

Jean-Marie Quéméner, Sombre éclat @editionsplon (132 pages)


Ce petit livre est un bijou délicatement façonné sur la fraternité. Il présente un dialogue imaginaire entre deux officiers d’armées ennemies qui a pour point de départ un fait historique.

Juin 1940 — Airaines, petit village situé près d’Amiens. Le capitaine Ntchorere et ses hommes luttent plusieurs jours durant avec une bravoure majestueuse contre l’armée allemande ; mais les forces sont inégales et le courage des français abdique devant la puissance de frappe de la Wehrmacht. Lorsque les munitions viennent à manquer, les meilleures capacités de résistance cèdent face aux panzers et aux lance-flammes. Les Français doivent se rendre.

« Derrière la crosse, la vie.
Devant le canon, la mort.
L’un donne, l’autre reçoit. Sans rémission. Une vérité de plomb
. »

Les allemands trient les prisonniers : les simples soldats d’un côté, les officiers de l’autre. Or Ntchorere est noir de peau. Les nazis le considèrent comme un animal : il sera exécuté d’une balle dans la nuque, au mépris des règles de la Convention de Genève.

Cette page sombre de la Seconde guerre mondiale a inspiré à J.M. Quéméner un récit basé en grande partie sur un dialogue entre Karl von Dönhoff, officier de la Wehrmacht et Charles Ntchorere, tirailleur sénégalais, capitaine de l’armée française.

La bonne idée : le tête à tête se déroule sous l’arbre de Siegfried, tel une épopée… malgré le chaos des armes, «Un arbre a tenu bon. Un tilleul, abîmé par quelques éclats, mais enfin, encore debout. » J'ai bien aimé…

Quéméner ne tombe pas dans le piège d’une réécriture de l’Histoire, la fin reste inchangée. Il questionne sur ce qui fait notre humanité. Et si les hommes imposaient le silence à leurs opinions préconçues et prenaient le temps de se parler, de se découvrir jusque dans l’altérité ? Il imagine un échange rempli d’humanité où l’officier allemand s’ouvre au fil des mots, se laisse séduire par celui qu’il prenait pour un singe et qu'il voit à présent comme un homme digne de respect.

« Peu de français lui ont offert ce que cet étranger lui permet d’avoir : le respect sincère malgré les préjugés. »

Un très beau texte, sobre, riche d’émotion. 

Jeanne Lerrante — 27/02/2022

N. Mathieu — Connemara

@nicolasmathieu Connemara
@actessud (396 pages)

Connemara est une chronique sociale qui a pour point de départ la colère d’une femme : « La colère venait dès le réveil.» On pense à l’Iliade (le poème débute sur la colère d’Achille).
Ici c’est Hélène qui, à l’approche de la quarantaine, est engluée dans un courroux larvé.

« Pourtant, sur le papier, elle avait tout, la maison d’architecte, le job à responsabilités, une famille comme dans Elle, un mari plutôt pas mal, un dressing et même la santé. Restait ce truc informulable qui la minait, qui tenait à la fois de la satiété et du manque. Cette lézarde qu’elle se trimballait sans savoir.»

Hélène, femme forte et pugnace, s’est battue pour accéder à une position sociale qui correspondait à ses ambitions, une place qui l’a éloignée de son milieu d’origine. On pense à Annie Ernaux. Nicolas Mathieu rejoint l’autrice dans ses questionnements : doit-on rester à la place qui nous a été attribuée à la naissance ? Quel est le prix à payer pour changer de place? Que signifie être à sa place dans sa famille, son couple, son travail ?

Un burn out plus tard, Hélène revient dans sa région natale, le Grand Est, Nancy, Cornécourt. Elle revoie un béguin d’adolescence, Christophe. Or le temps a passé…

« Aux abords de la quarantaine (…) il fallait bien admettre que l’avenir ne leur appartenait plus tout à fait et que le temps faisait son poids. Sans préciser beaucoup, ils s’étaient subrepticement montré des blessures, ecchymoses banales et coups durs qui figuraient à presque tous les bilans. Le taf, les parents, les gosses, l’amour, l’intime merdier qui ne va jamais bien pour qui que ce soit. »

Connemara est un épisode de la Comédie humaine transposé au XXIème siècle. Les réalités sociales sont décrites avec une précision d’orfèvre : les compromis au sein du couple, les renoncements, la logique de l’entreprise (objectifs, efficacité, rentabilité) contraire aux aspirations individuelles. Les personnages sont vivants, saisissants de vérité, criants d’émotion.

Nicolas Mathieu livre un roman intelligent écrit avec justesse. Le plus admirable c’est qu’au milieu de cet «intime merdier» une place est laissée au rire.

Jeanne Lerrante — 22/02/2022

R. Gary — Clair de femme

Romain Gary, Clair de femme — éditions Folio (179 pages)

Clair de femme…
Un hymne bouleversant au couple
Une belle lecture de Saint Valentin !

Michel rencontre Lydia de manière fortuite « sous la petite pluie fine qui s’ennuyait ».

« Deux êtres en déroute qui s‘épaulent de leur solitude… »

Michel vit en couple avec Yannick mais elle est en train de le quitter pour « des raisons techniques », « des histoires d’organes ». C’est incroyablement bête de se quitter ainsi après des années d’amour inextinguible mais c’est ainsi. Yannick exprime une dernière volonté avant de mourir : « … il faut que tu m’aides à rester femme ; la plus cruelle façon de m’oublier, ce serait de ne plus aimer. » Que va faire Michel de cette injonction à aimer sa femme défunte dans le prolongement d’une autre ?

Lydia vivait en couple avec Alain. Une petite-fille est née de leur union. Un accident de voiture a ôté la vie à l’enfant et laissé Alain avec un lourd handicap. Lydia n’a pas supporté, elle est partie…

Le temps d’une nuit, Michel et Lydia croisent leurs amours meurtries. Leur histoire est celle d’« une tendresse désespérée qui n’est qu’un besoin de tendresse. » Leur cheminement est émaillé de rencontres hautes en couleur : le señor Galba et son mémorable numéro de dressage montrant un chimpanzé dansant un paso doble avec un caniche rose sur la scène du Clapsy’s, Sonia la mère d’Alain, juive, réfugiée russe qui a tellement pris l’habitude de la souffrance qu’elle est devenue chez elle une deuxième nature. Chacun assume son désespoir comme il peut.
Lydia acceptera-t-elle « d’être seulement un temple où l’on vient adorer l’éternel »? L’amour triomphera-t-il de la mort ?

« Il y a tant d’hommes et de femmes qui se ratent ! Qu’est-ce qu’ils deviennent ? De quoi vivent-ils ? »

Gary, avec sa plume ciselée, son sens de la formule, propose des réponses aux questions de savoir ce qu’est le couple, ce qu’aimer veut dire :

« Le couple, cela signifie un homme qui vit une femme, une femme qui vit un homme. »

« Aimer est une aventure sans carte et sans compas où seule la prudence égare. »

Des mots qui expriment une foi dans le couple plutôt que dans l’accouplement, ce qui est bien différent, vous

Jeanne Lerrante — 14/02/2022

K. TUIL - La décision

Karine TUIL, La décision — Gallimard (296 pages)

Alma Revel, 49 ans, exerce la fonction de coordinatrice du pôle d’instruction antiterroriste. Elle est soumise à une pression constante, reçoit régulièrement des messages de menace («SALE MÉCRÉANTE, ON VA TE DÉCAPITÉ»). Elle instruit le dossier d’Abdeljalil Kacem, un jeune français d’origine algérienne appréhendé par la DGSI à son retour de Syrie. Ordonnera-t-elle la poursuite de son incarcération ou sa libération ?

Alma est mariée à Ezra Halevi, un écrivain sur le déclin avec lequel elle a eu trois enfants. Les apparences les montrent unis, heureux, mais le processus de désagrégation est à l’œuvre, le couple se délite. Alma voudrait se séparer d’Ezra, mais le courage lui manque. Son métier exige un équilibre que le mariage lui apporte. Elle entretient une relation amoureuse avec une figure du barreau parisien. Cette liaison l’insécurise d’autant plus que son amant n’est autre que l’avocat en charge de la défense de Kacem. Tranchera-t-elle en faveur de la sécurité ou de la vie ?

J’ai été subjuguée par la force romanesque de La décision. Karine TUIL nous permet d’entrer dans l’intimité d’Alma. Nous suivons d’une part le raisonnement judiciaire et d’autre part le cheminement personnel qui l’amènent à prendre deux décisions dont l’une se révèlera lourdes de conséquences, avec la peur de se tromper et cette question sans réponse : comment savoir si l’on a pris la bonne décision ?

Aucun magistrat ne dispose de la procédure qui mène à la bonne décision. Aucune femme ne connaît le mode d’emploi de la bonne décision.

J’ai apprécié le réalisme du roman. Karine TUIL montre la rudesse du métier de juge d’instruction à partir du portrait d’une magistrate profondément humaniste confrontée à l’expression de la haine. Elle développe un sujet grave (le terrorisme islamiste) avec rigueur, exposant les divergences sur le sort à réserver aux candidats au djihad, entre les partisans de l’incarcération systématique et les défenseurs du droit à la rédemption. C’est âpre et intense, à l’image de la vie de ces hommes et de ces femmes au service de la justice.

Jeanne Lerrante — 10/02/2022

Inès Bayard-Steglitz

Inès Bayard, Steglitz @editionsalbinmichel (217 pages)

Steglitz est un roman énigmatique. Il m’a obligé à sortir de ma zone de confort. Au début, je me suis sentie perdue dans ce quartier de Berlin aux rues enneigées sous un ciel blanc et bas, nimbé d’une atmosphère brumeuse. Je ressentais le froid et une furieuse envie de rentrer chez moi. Et puis j’ai fait la connaissance de Léni… une femme attachante sous son masque de silence. Elle m’a donné envie de rester à ses côtés, animée par le désir de découvrir son histoire et peut-être de comprendre la cause de sa confusion mentale ; car c’est certain : un trouble perturbe l’esprit de Léni.

Léni est une femme avec si peu de volonté que rien ne semble jamais l’animer. La vie tranquille qu’elle mène auprès de son mari Ivan Müller semble la satisfaire. Elle accomplit chaque jour les mêmes tâches domestiques. Cette routine lui apporte un sentiment de sécurité. Léni aime aussi marcher dans les rues de Berlin, parfois sans but précis. Elle y croise son frère, sa mère, son père alcoolique décédé d’une façon équivoque. Elle échange avec eux des paroles souvent confuses si bien qu’on ne sait pas si elle vit réellement ces rencontres ou si elle les rêve.

La confusion mentale de Léni augmente lorsque son mari l’abandonne, l’obligeant à quitter le domicile conjugal. Elle est prise en charge par son frère Emile, un homme au tempérament rude et aux activités douteuses. Il l’installe dans un bar à l’ambiance glauque, théâtre de prostitution et de commerce illicite. Léni sert les clients, réceptionne les commandes, s’occupe du ménage. Elle semble fermer à la réalité, ne paraît pas la comprendre. D’où vient cette indifférence à la vie ? Alors que la confusion mentale de Léni s’aggrave, son histoire se dessine peu à peu, un événement de l’enfance refait surface, un traumatisme à la suite duquel Léni s’est fermée à la réalité faute de la comprendre.

Steglitz est un roman sombre sur la fragilité psychologique d’une femme qui a assisté à une scène tragique alors qu’elle était enfant. La solitude, le manque d’amour l’entraînent vers la folie. J’ai été émue par cette femme, j’ai aimé ce livre malgré son côté troublant. 



Jeanne Lerrante — 04/02/2022

Romain Gary — Gros-Câlin

Romain Gary (Émile Ajar), Gros-Câlin @editionsfolio (215 pages)

"Élever chez soi dans Paris un python de deux mètres vingt, tout en offrant refuge dans la clandestinité à Jean Moulin et Pierre Brossolette, est une chose difficile, comme tout le monde."

Gros-Câlin est un roman surprenant. Il a une force comique incroyable qui repose autant sur l’histoire que sur la langue.

L’histoire est abracadabrantesque… Michel Cousin, employé de bureau à Paris, adopte un python lors d’un voyage à Abidjan. Il remarque le bestiau devant l’hôtel. " … j’ai tout de suite compris qu’on était fait l’un pour l’autre. Il s’était à ce point enroulé sur lui-même, que je voyais bien qu’il essayait de disparaître à l’intérieur, se refouler, se cacher, tellement il avait peur ". Il le baptise Gros-Câlin, parce que le soir le serpent a rampé sur le lit et lui a fait un gros câlin. Cousin le ramène dans son deux-pièces parisien. S’en suit tout une série de mésaventures plus extravagantes les unes que les autres.
La langue est aussi délirante que l’histoire : calembours à foison, mots employés pour d’autres donnent l’impression de lire les divagations d’un doux-dingue.

Or Michel Cousin est loin d’être dingue. Son problème est de n’avoir personne à aimer, sauf… un python. "Je sais également qu’il existe des amours réciproques, mais je ne prétends pas au luxe. Quelqu’un à aimer, c’est de première nécessité” . Derrière le récit saugrenu se cache une réalité plus sombre : la solitude d’un homme, son besoin d’affection, sa soif de liberté. Si bien que l’on peut se demander si le python n’est pas la métaphore de l’homme seul habitant et travaillant dans une grande ville.

Du fond de sa solitude, Cousin se sent étranger comme un python à Paris. Il a l’impression de vivre dans la clandestinité, comme Jean Moulin et Pierre Brossolette en d’autres circonstances. « Pour les organismes vivants qui n’ont pas d’autres moyens de défense, et qui sont traqués de tous côtés par la liberté qui refuse de s’avouer impossible, la clandestinité est la seule solution ». Le roman révèle alors une dimension émouvante qui transcende sa force comique. J’ai adoré !

Jeanne Lerrante 26/01/2022

Gros Câlin — Extrait

P. Mérot, Pars, oublie et sois heureuse 1

Pierre Mérot - Pars, oublie et sois heureuse @editionsalbinmichel (167 pages)

♥️Pierre Mérot, la soixantaine, enseignant dans un lycée parisien, s’éprend d’une collègue de son âge, Sandy Courbet. Il lui déclare sa flamme par e-mail. Seuls les courriels de Pierre sont divulgués, le lecteur ne connaît des réponses de Sandy que ce que Pierre veut bien en révéler.
Ce qui au début ne semble être qu’une « tendre amitié » évolue rapidement vers une passion dévorante. Pierre s’exalte, se consume, s’égare dans ses fantasmes et ses projections.

«Mon ange,
Ma tigresse (…),
My sex slave,
Ma dominante,
J’ai envie de te faire découvrir des livres, de la littérature érotique - au-delà de l’érotique, en fait, car elle touche les cieux et l’enfer.
» (e-mail du 5 septembre 2020-18h34)

Pierre se laisse emporter par son imagination et lorsque la réalité finit par lui sauter au visage, il souffre comme un martyr.

🎶 On connaît la chanson : les histoires d’Amour finissent mal… en général ! On connaît aussi Goethe et Les souffrances du jeune Werther. Rien de nouveau sous le soleil de la passion amoureuse… Sans compter que P. Mérot fournit d’emblée au lecteur deux indices qui lui permettent de comprendre que l’histoire finira mal: le titre (Pars, oublie et sois heureuse) et l’épigraphe tiré des lettres de Fanny Brawne de John Keats:
«Je ne vous pardonne pas d’avoir joué avec mon cœur comme avec un ballon

L’intérêt du roman est ailleurs…
- dans sa forme tout d’abord : cette suite d’e-mails écrits entre le 28 septembre 2019-19h17 et le 11 janvier 2021-17h47 actualise le genre épistolaire (en 1771, Werther ne pouvait qu’écrire ses lettres sur support papier).
- dans l’évocation du contexte sanitaire ensuite: le Covid et ses périodes de confinement obligent Pierre et Sandy à s’aimer derrière leurs écrans respectifs. Que devient le sentiment amoureux dans ces conditions ? Il peut s’attiser, il peut aussi s’étioler.

♥️ Au-delà du contexte sanitaire, la question de savoir jusqu’à quel point l’Amour virtuel peut fonctionner semble intéressante au regard de la place grandissante des relations sentimentales sur Internet. Du fantasme à la réalité, le chemin peut s’avérer hasardeux…


Jeanne Lerrante — 21/01/2022

Houellebecq - Anéantir

Michel Houellebecq - Anéantir
@flammarionlivres (734 pages)

Michel Houellebecq fendrait-il l’armure dans ce huitième roman ? Anéantir, titre cafardeux, menaçant, pleinement houellebecquien, réserve des surprises. Il laisse entrevoir une sensibilité inhabituelle, une tendresse déroutante, tant et si bien qu’au début je n’avais pas l’impression de lire un Houellebecq : peu de sexe, de sarcasmes, de commentaires impitoyables sur la société. Sont célébrés en revanche la contemplation des couchers de soleil, la compassion d’une épouse pour son mari affecté par l’AVC de son père.
Quant aux cent cinquante dernières pages, celles où le personnage principal lutte contre une maladie incurable, elles m’ont ému aux larmes, j’avais la gorge nouée, une furieuse envie de pleurer. Si quelque chose m’a anéanti dans ce roman c’est… l’émotion ! Je n’avais jamais connu pareil état en lisant un Houellebecq.

Le roman raconte la vie de la famille RAISON confrontée à la maladie et à la mort de plusieurs de ses membres dans un contexte politique et sécuritaire précis: l’élection de 2027 du Président de la République sur fond d’attentats mystérieux.
Le récit est bien mené, la lecture est fluide, je n’ai pas senti passer les 734 pages. Houellebecq est quand même doté d’un sacré savoir-faire romanesque. Il nous embarque d’un côté (un thriller ésotérique, des actes terroristes énigmatiques), puis de l’autre (la vie politique, ses hommes, leurs mensonges, la survie de la République dans la société du spectacle), pour mieux nous ramener au cœur du sujet : la maladie, la vieillesse et la mort.

Houellebecq semble préoccupé par la fin de vie. Il dénonce l’indignité organisée dans les EHPAD, pointe du doigt le rejet de la vieillesse par une société qui valorise uniquement l’efficacité économique et le potentiel érotique des individus. Ces préoccupations nouvelles le rendraient presque sentimental. Le sexe se pratique dans un contexte amoureux : Aurélien et Maryse, Prudence et Paul s’aiment d’un amour sincère.
C’est certain : Anéantir dévoile un nouveau Houellebecq…

Jeanne Lerrante — 17/01/2022

F.H. Désérable - Un certain M. Piekielny

François-Henry Désérable, Un certain M. Piekielny @editions_gallimard @editionsfolio (282 pages). 

@fhdeserable m’a offert un délicieux moment de lecture avec ce roman au charme captivant, tant et si bien que je classe sans hésiter Un certain M. Piekielny parmi les trésors de la littérature contemporaine 💯.

🌟Qui est M. Piekielny ? C’est un personnage de La promesse de l’aube, Romain Gary le dépeint au chapitre VII de son «autobiographie entièrement authentique et nullement romancée».
L’adolescent Désérable a dix-sept ans lorsqu’il lit La promesse pour la première fois, quelque chose a lieu, il est ébloui, fasciné, envoûté presque. Il lit et relit les mots de Gary, le chapitre VII l’intrigue, éveille sa curiosité : «Au n*16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait M. Piekielny.»
L’écrivain Désérable, hanté par celui qui, selon Gary, «ressemblait à une souris triste» découvre un jour qu’il tient le sujet de son prochain livre : partir à la recherche d’un certain M. Piekielny.

A t-il réellement existé ce Piekielny où est-il un personnage d’encre et de papier né sous la plume de Gary? Où s’arrête la réalité, en littérature, où commence la fiction ?

«Chaque fois que j’écris un roman, c’est pour vivre d’autres vies que la mienne.» nous confie Désérable. Qu’en est-il de Gary ? Aurait-il passer sa vie à jouer du pipeau ?

🌟Désérable mène une enquête passionnante…
Il tire un fil qui a pour point de départ le Piekielny du chapitre VII de La promesse de l’aube, un fil qui l’emmène à évoquer le massacre des juifs de la Jérusalem de Lituanie par les Nazis, à raconter son parcours de romancier, la vie de Gary, la naissance d’une œuvre littéraire, les auteurs qui ont inspiré celui qui a reçu le prix Goncourt à deux reprises au premier rang duquel se trouve Gogol (Les âmes mortes, Le Révizor).

… une enquête menée comme une quête littéraire. Elle m’a donné envie de relire La promesse de l’aube de Gary, Gros-Câlin d’Ajar.

… une enquête qui aboutit sur quelle découverte ? Je vous laisse le découvrir… Laissez moi vous dire cependant que cette enquête rend un bel hommage à la littérature.

Jeanne Lerrante — 08/01/2022

Dostoïevski — Les nuits blanches

Dostoïevski, Les nuits blanches
Traduit par A. Marcowicz
Babel

« C’était une nuit de conte, ami lecteur… » Dostoïevski nous met dans l’ambiance dès la première phrase. C’est un doux rêve d’amour… la nuit lui prête son mystère.

Saint Pétersbourg… Un jeune homme rêveur, solitaire, limite asocial, rencontre au hasard de la ville déserte une jeune fille, Nastenka. Il tombe aussitôt amoureux. Il se sentait seul et triste. Soudain tout bascule : la joie inonde son cœur. Il confie : « Et néanmoins ma nuit fut plus belle que le jour! » - Cette phrase est sublime…
Or Nastenka en aime un autre… du moins elle le croit… Les sentiments du jeune homme frôlent donc la contrariété … ou pas… Et Dostoïevski de nous entraîner dans quatre nuits blanches… de romance sentimentale ? Que nenni… les apparences sont souvent trompeuses, surtout en amour.

@jasminebluebooks, chez qui j’ai capturé ces nuits blanches, a très bien cerné le sujet: « Le truc le plus cucul la praloche revêt, sous la plume de Dosto, une authenticité puissante! »

Car derrière l’apparence d’une romance sentimentale, se cache une tristesse, une solitude, une noirceur et au final une histoire d’une cruauté redoutable.

Où se situe la vérité quand on parle d’amour ? L’amour est-il un domaine où la vérité existe ? Ne s’agit-il pas plutôt d’une vaste tromperie véhiculée par les mots, les sentiments ?

« Et moi… je prenais tout pour argent comptant (…) » Erreur funeste…

Comment un cœur qui s’émeut peut-il faire la part des choses ? Peut-être en exprimant clairement ce qu’il éprouve… Or, c’est bien ce qui semble le plus difficile dans l’affaire.
« Pourquoi l’homme le meilleur du monde semble-t-il toujours cacher je ne sais quoi à son voisin, et refuse-t-il de lui parler ? Pourquoi ne peut-on pas dire directement, là, maintenant, tout ce qu’on a sur le cœur, si l’on sait que l’on ne parlera pas pour rien? »

Et les quatre nuits blanches de s’achever un matin. « Un jour sinistre ».
L’amour est un jeu de dupes. Qui est vainqueur, qui est vaincu dans le conte de Dosto? Je laisse le mystère entier, comme une invitation à lire ce bref roman. Il met en garde contre l’élégance trompeuse des mots et des sentiments. 



Jeanne Lerrante — 14/12/2021

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Charles Bukowski, Contes de la folie ordinaire @editionsgrasset

Traduit de l’américain par F.F. Bizot et L. Marcadet

« Alors on baise pour oublier. » Ambiance…


Oublier sa misérable condition humaine, la violence de la rue, la lourdeur du quotidien…

On baise et on se biture. Un programme sans doute respectable, même si je ne prévois pas d’y adhérer. Les femmes y tiennent un rôle de chattes béantes, voire puantes… c’est quand même spécial.

Dans ces Contes de la folie ordinaire, le double fictionnel de Bukowski est alcoolique, misogyne, infect… pitoyable ! Il fornique, il se saoule et il écrit des poèmes ou des chroniques dans un journal underground dans lesquelles il décrit la noirceur de l’existence de ses semblables.

Le regard de Bukowski est-il extra- lucide au fond du noir? Nous montre-t-il le monde tel qu’il est ou tel qu’il le voit? Ce regard perce l’ombre jusqu’au désespoir, jusqu’aux douleurs sans fond. Il peint le néant. Il dévoile un projet d’auto-destruction centré sur le sexe et la beuverie.
« Je ne bois pas, je me saoule. »

Bukowski se dit admirateur de Céline. Il ne lui arrive pas à la cheville. Je préfère le Maître à son disciple. Il y a une force chez Céline que je n’ai pas trouvé chez Bukowski.

J’ai quand même bien ri en lisant La vie dans un bordel du Texas et La machine à baiser. C’est tellement pitoyable que c’en devient comique…

Extraits choisis:

✨ « Et merde bande de crétins! Toutes les femmes sont des machines à baiser, vous ne comprenez donc rien? Elles jouent le gagnant ! L’AMOUR N’EXISTE PAS ! C’EST UN CONTE DE FÉES, COMME LE PÈRE NOËL ! » - La machine à baiser

✨ « À quoi sert le mariage ? À sanctifier la baise, jusqu’à ce qu’elle tombe inévitablement dans l’ennui, jusqu’à ce qu’elle devienne un boulot.»

La différence entre une démocratie et une dictature, c’est qu’en démocratie on vote avant d’obéir aux ordres, dans une dictature, on perd pas son temps à voter.» - La politique est l’art d’enculer les mouches

Jeanne Lerrante — 06/12/2021

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F.H. Désérable, Mon maître et mon vainqueur @editions_gallimard 2021

En principe, je ne lis pas de romans d’amour, ils réveillent en moi une sorte de dépression hostile qui me donne envie de pleurer. Mon maître et mon vainqueur n’a pas fait exception à la règle : j’ai versé un torrent de larmes sitôt la lecture terminée. J’ai le cœur trop fragile pour les histoires d’amour 😂. C’est pourtant un roman pétillant et drôle. La comparaison de l’amour à un coupon de réduction m’a fait hurler de rire: « … il en va de même des coupons de réduction comme de l’amour : ils portent en eux un terme, une échéance, le désamour est immanent à l’amour comme la date d’expiration l’est au coupon de réduction… ».


F.H. Désérable raconte une histoire banale sur un ton original. Tina est déchirée entre deux hommes : Edgar et Vasco. Elle est sur le point d’épouser Edgar, le père de ses jumeaux, lorsqu’elle rencontre Vasco, poète à ses heures, qui la séduit en exploitant avec habileté la poésie de Verlaine et de Rimbaud.

« Il y a une volupté à se laisser ensevelir sous les mots (…). »

Vasco aime Tina qui aime Edgar sans pouvoir renoncer à Vasco.
« (Tina) répétait il me manque, putain, il me manque : il m’envahit l’esprit, s’immisce dans chacune de mes pensées, et l’écoutant je songeais qu’on n’aurait pas pu donner définition plus juste de la passion amoureuse, faite de songerie perpétuelle, de perpétuelle impuissance à détacher sa pensée de quelqu’un. »

Les turbulences du trio amoureux jaillissent au fil des pages d’un cahier de poèmes écrits par Vasco et lus par un juge d’instruction, face au narrateur - témoin chargé de révéler au magistrat «je ne sais quel sens qui aurait pu se dérober à sa lecture.»
Là réside l’originalité du roman: raconter une histoire d’amour rebattue (la femme, le mari, l’amant !) avec en toile de fond la poésie, le cœur de Voltaire et le révolver avec lequel Verlaine a failli tuer Rimbaud. F. H. Désérable livre des réflexions modernes et pertinentes sur la maternité, le couple, la famille, les tourments amoureux. Certains passages sont d’une sensualité torride. Seul bémol : j’ai trouvé la fin décevante; elle respecte un peu trop l’ordre des choses.

Jeanne Lerrante — 02/12/2021

Otaru

Aki Shimazaki, Hotaru (Le poids des secrets 5) - Babel

Le dernier volet de la pentalogie d’Aki Shimazaki présente le témoignage d’une femme, Mariko Takahashi, soumise au désir d’un homme qu’elle n’aime pas et qui ne sait que faire pour se libérer de son emprise. La voix de cette femme est bouleversante, mêlant des accents de tragédie à des notes sensuelles empreintes d’un érotisme raffiné.

Mariko délivre son secret à sa petite fille Tsubaki. Elle lui raconte, sur l’air d’une comptine, l’histoire d’une luciole tombée dans l’eau sucrée :
« Ho… ho… hotaru koï
Venez les lucioles ! L’eau de l’autre côté est salée, l’eau de notre côté est sucrée. Venez les lucioles ! » Elle s’est arrêtée et m’a dit: « quelle chanson cruelle ! C’est un piège! Tsubaki, prends garde de ne pas tomber dans l’eau sucrée. » L’eau sucrée… la méprise entre désirs et sentiments… un cœur de femme opposé à un sexe d’homme…

Mariko a quinze ans lorsqu’elle fait la connaissance de M. Horibe. Ils travaillent dans la même entreprise de produits pharmaceutiques de Tokyo mais à des niveaux différents : lui pharmacologue réputé, homme brillant et respecté ; elle coursière et nettoyeuse sans famille. M. Horibe place Mariko sous son emprise : il la séduit, l’ouvre à la sexualité, mais lorsqu’elle tombe enceinte et accouche d’un fils, il refuse de reconnaître l’enfant. Il est déjà marié et père d’une petite-fille… Mariko rencontre un homme bon et sincère qui l’épouse et adopte le petit garçon. Elle devient Mme Takahashi. M. Horibe intrigue pour se débarrasser du mari encombrant et occuper le logement mitoyen à celui de la famille Takahashi. Il renoue avec Mariko qui subit de nouveau son emprise sans savoir comment mettre un terme à cette relation dont elle ne veut plus.

« J’étais trop naïve (…). J’étais prisonnière de la manipulation du père de mon fils et je ne savais pas comment le quitter autrement qu’en le tuant. Ma naïveté et mon ignorance m’ont causé tellement de soucis et, par ricochet, à mon mari. »

Tsubaki apprendra de sa grand-mère que les sentiments d’une femme se fracassent sur les désirs d’un homme. Elle veillera à ne pas tomber dans l’eau sucrée…. 


Jeanne Lerrante 23/11/2021

Wasurenagusa

Aki Shimazaki, Wasurenagusa (Le poids des secrets 4) - Babel

Wasurenagusa, myosotis (ne m’oubliez pas), le quatrième volet de la pentalogie d’Aki Shimazaki est à ce jour mon préféré. J’ai découvert au fil des pages, au fil des mots, un homme attachant : Kenji Takahashi. La vérité : je suis amoureuse! C’est une situation inattendue : sentir naître et grandir en moi des sentiments tendres et voluptueux pour un homme d’encre et de papier, sentir mon cœur battre la chamade en découvrant son histoire, ses désirs intimes, son aptitude à se remettre en question après l’échec de son premier mariage.

« J’aimerais rencontrer la femme qui a besoin de moi et dont j’ai besoin aussi. J’aimerais dormir en la tenant dans mes bras, en touchant sa peau douce et chaude, en caressant ses cheveux, son visage, son coup… »

J’ai fondu sous l’émotion… une vraie fleur bleue, à l’image du myosotis, petite herbe pilote du roman.
Je ne sais pas ce qui m’a le plus touché chez cet homme:
- le fait qu’il soit victime des traditions familiales (Hou là là! Le poids écrasant des stéréotypes dans la société japonaise semble un obstacle au bonheur individuel), lui l’unique héritier d’une riche famille, l’enfant modéle, le fils poli et obéissant…
- le fait qu’il choisisse de rompre tout lien avec ses parents, au risque d’être déshérité, afin d’épouser la femme qu’il aime malgré «ses origines douteuses»…
- ou sa sensibilité, sa délicatesse lorsqu’il prend celle qu’il aime dans ses bras…
- ou son émotion lorsqu’il retrouve la nurse qui s’est occupée de lui lorsqu’il était enfant avant qu’elle ne soit renvoyée à cause de « ses origines douteuses » (sic) et qu’il découvre le secret de ses origines. Ahah ! Le fameux poids des secrets… 😉

Ce que je sais en revanche c’est que je suis restée sous le charme de la première à la dernière page.

Et vous? Vous est-il arrivé de tomber amoureux-amoureuse d’un personnage de roman?


Jeanne Lerrante — 23/11/2021

Tsubame

Aki Shimazaki, Tsubame (Le poids des secrets 3) - Babel

Tsubame, c’est le nom de l’hirondelle en japonais. C’est aussi le surnom donné à un prêtre: lorsqu’il fend le bois avec une hâche, « son vêtement noir et long s’agite » comme les ailes d’une hirondelle.

Le troisième volet de la pentalogie Le poids des secrets d’Aki Shimazaki raconte l’histoire de Mariko Takahashi, la mère de Yukio. Personnage secondaire dans les deux premiers volets, elle prend ici la première place et donne à découvrir une page de l’histoire nipponne que je ne connaissais pas du tout : la colonisation de la Corée par le Japon et les exactions que les japonais ont commis à l’encontre des coréens.
Aki Shimazaki montre le poids que peuvent revêtir les origines ethniques dans certaines circonstances. Elle amène le lecteur à s’interroger sur l’importance de l’identité à travers le parcours personnel de Mariko. Lors du tremblement de terre de 1923 qui a dévasté la région de Kanto, les japonais emportés par la haine raciale accusèrent les coréens expatriés d’empoisonner l’eau des puits. Le désordre et la panique les amenèrent à commettre un véritable massacre. Mariko y échappera grâce à l’acte d’abnégation de sa mère et à la générosité d’un prêtre catholique, mais elle devra composer avec un douloureux dilemme : renoncer à son identité et survivre ou l’assumer et s’exposer à la répression, voire à la mort ; rester la coréenne Yonhi Kim ou devenir la japonaise Mariko Kanazawa; et une fois mariée et mère de famille, garder le secret sur ses origines ou le révéler à sa famille. Sans doute le conseil donné par sa mère représente une aide effective pour affronter ce dilemme : « Rien n’est plus précieux que la liberté. N’oublie jamais ça, Yonhi. »

Aki Shimazaki nous emporte dans une histoire passionnante et tragique racontée avec pudeur et poésie. L’omniprésence de la nature (les hirondelles sont le fil rouge du récit), la description de scènes de la vie quotidienne (notamment la préparation des repas) confère une tonalité sensuelle malgré le drame vécu par Mariko. Je me suis laissée emporter une fois encore…

Jeanne Lerrante — 23/11/2021

Hamaguri

Aki Shimazaki, Hamaguri (Le poids des secrets, 2) — Babel

Je suis en train de développer une addiction…😂. J’ai lu Hamaguri, le deuxième volet de la pentalogie d’Azi Shimazaki d’une traite. Je n’ai qu’une hâte : attaquer la troisième partie. Chaque roman est bref mais d’une intensité incroyable ; il se lit rapidement mais laisse dans le cœur des frissons éternels.

Petit rappel : le fil rouge de la pentalogie est un drame familial survenu à Nagasaki au moment de l’explosion de la bombe atomique, une histoire de mensonge et d’amour impossible…
Hamaguri nous fait entendre la voix de Yukio, le tetenashigo (bâtard), l’enfant de baïshunfu (putain). Il raconte sa tragédie personnelle, son enfance cruelle et solitaire (« Les enfants des voisins ne jouent pas avec moi. Au contraire, ils me lancent des pierres… »), sa rencontre avec ELLE, une petite-fille dont il ignore le nom, avec laquelle il va sceller un serment d’amour éternel en inscrivant leurs noms à l’intérieur d’une palourde japonaise (« Chez les hamaguri, il n’y a que deux parties qui vont bien ensemble. »), son départ pour Nagasaki avec sa mère et l’homme qu’elle vient d’épouser. Le temps passe, Yukio grandit, le Japon attaque Pearl Harbor. Une famille s’installe dans la maison mitoyenne de celle de Yukio. Yukio retrouve son amie d’enfance (ELLE) sans la reconnaître. Elle s’appelle Yukiko. Les deux adolescents éprouvent l’un pour l’autre des sentiments qui troublent leurs sens. Ses sentiments pourront-ils s’épanouir sereinement ou seront-ils laminés par la découverte d’un terrible secret?

Je découvre une société japonaise pétrie de conventions. Les relations entre les hommes et les femmes étaient codifiées d’une manière incroyable. Ces codes n’empêchaient pas les gens de tomber amoureux mais d’être heureux sûrement. Le mensonge fleurissait derrière les barrières sociales et entraînait des conséquences parfois cruelles.

Jeanne Lerrante 23/11/2021

Tsubaki

Aki Shimazaki, Tsubaki (Le poids des secrets 1) - Babel

«J’aimerais mourir comme tsubaki. Tsubaki, c’est le nom du camélia en japonais.» Yukiko exprime cette étrange lubie à la veille de sa mort.

🌺Tsubaki a ouvert la porte de mes souvenirs… J’avais un jardin… un petit enclos entouré de verdure dont la pièce maîtresse était un camélia rouge somptueux. Le printemps le recouvrait de fleurs. Ces fleurs me fascinaient. Elles tombaient à la fin de la saison, « une à une sans perdre leur forme : corolle, étamines et pistil restent toujours ensemble. » Je les ramassais, je les mettais dans un petit aquarium où elles flottaient quelques jours avant de sombrer.

Je m’égare… Revenons à Yukiko. C’est une survivante de Nagasaki. Sa conscience est lourde d’un terrible et douloureux secret. Elle prend le temps, avant de s’éteindre, de confier à son petit-fils : « Il y a des cruautés que l’on n’oublie jamais. Pour moi ce n’est pas la guerre ni la bombe atomique. » De quelles cruautés veut parler Yukiko? La réponse est révélée au fil du roman sous la forme d’une lettre que la défunte laisse à sa fille Namiko. Elle apporte un éclairage inattendu sur la cause du décès du père de Yukiko. Est-ce réellement la bombe atomique qui l’a tué ? Namiko découvre une vérité qu’elle ne soupçonnait pas. Elle devra à son tour assumer le poids du secret transmis par sa mère, avant de pouvoir à son tour le livrer à son fils lorsqu’il sera en âge de l’entendre.

🌺Je découvre Aki Shimazaki (autrice québécoise d’origine japonaise) avec Tsubaki, le premier volet de sa pentalogie, Le poids des secrets. Cette découverte m’a émerveillée. Tout m’a plu dans ce que j’ai lu: l’écriture, simple et concise, se révèle d’une redoutable efficacité pour susciter des émotions oscillant du plaisir à la douleur ; l’histoire est belle, émouvante, tragique. Je l’ai lue d’une traite tellement j’avais hâte de connaître le secret de Yukiko. Elle mêle habilement drame familial et événement historique. Elle dégage une sensualité troublante (le parfum des camélias ou celui du cyanure de potassium ?)qui m’a souvent ouvert les portes de l’évasion 🔥


Jeanne Lerrante 23/11/2021

K. Ishiguro — Klara et le soleil

K. Ishiguro (prix Nobel de littérature 2017), Klara et le soleil
traduit de l’anglais par À. Rabinovitch
@editions_gallimard

🌇Kazuo Ishiguro nous plonge au cœur d’une société imaginaire. Il ne nous donne aucune indication de temps ni de lieu. L’histoire, racontée par Klara, se déroule dans une ville à forte densité de population, à l’environnement dégradé par une intense pollution où une étrange machine, la machine Cootings, semble conçue pour polluer encore plus. Les humains font l’objet d’une sélection sociale drastique. Ils mènent une existence ultra connectée, leur «oblong» (sans doute l’équivalent d’un smartphone) toujours à portée de main. Ils entretiennent entre eux des relations codifiées, ce qui fertilise dans leur cœur un sentiment de grande solitude.

🤖Klara est une A. A., une amie artificielle, un robot très performant conçu et programmé pour aider les adolescents dans leur vie quotidienne. Son fonctionnement dépend des rayons du soleil : Klara doit les capter régulièrement pour recevoir les nutriments indispensables à sa marche. Elle est adoptée par Josie, une jeune-fille malade qui vit seule avec sa mère. Klara témoignera une dévotion sans faille à Josie, elle utilisera tous les moyens dont elle dispose pour l’aider à guérir. En retour, Josie témoignera-t-elle à Klara de la reconnaissance ? Rien n’est moins sûr… Et l’on se demandera avec une note d’effroi qui de l’humain ou du robot est capable d’humanité.

🌞J’ai trouvé formidable que la narratrice soit un robot. Klara décrit l’environnement dans lequel elle évolue à l’aune de ce que son intelligence artificielle lui permet de découvrir. J’ai trouvé son regard fascinant, sa voix pertinente. Elle ne porte aucun jugement sur les humains, elle se contente de décrire leur comportement. À nous de nous interroger, de réfléchir sur notre vivre-ensemble, nos sentiments, le contenu pas toujours très net de notre cœur d’homme et de femme (le rôle que la mère de Josie entend faire jouer à Klara est un indicateur intéressant).

Jeanne Lerrante — 30/10/2021

Amélie Nothomb — Premier sang

Amélie Nothomb, Premier sang - @editionsalbinmichel 2021

J’ai acheté tous les livres d’Amélie Nothomb avec une rigueur de comptable jusqu’à Ni d’Éve ni d’Adam et puis j’ai arrêté, fatiguée.
Je ne voulais plus lire Amélie Nothomb : un boycott motivé par la présence de l’autrice à chaque rentrée littéraire. Cette ponctualité insolite consécutive à une surproduction littéraire m’agace… Je soupçonne une histoire louche derrière ce phénomène, une stratégie marketing orchestrée par une maison d’édition soucieuse de ses finances. J’avoue nourrir aussi une vieille rancune : lors d’une séance de dédicaces, la Nothomb qui se prend pour une star ne s’est pas montrée très gentille envers moi. Je l’ai mal pris…

J’ai lu Premier sang influencée par vos retours positifs. Que puis-je vous en dire, sinon que cet opus m’a conforté dans mon désir de boycott pour les prochaines années.
Le roman a occupé ma soirée d’hier. Il se lit vite et bien. Les personnages sont attachants : cette horde d’enfants affamés suscite la sympathie ; pour autant, j’ai eu du mal à comprendre l’engouement du jeune Patrick Nothomb (futur père d’Amélie) à fréquenter cette bande de sauvages. Les pages consacrées à la prise d’otages de Stanleyville se sont révélées insuffisantes à mon goût : j’aurais aimé en apprendre davantage. C’est bien là le reproche principal que je formule à l’encontre d’Amélie Nothomb : le caractère superficiel de ses textes. La prose de la star est légère, facile à lire, sans doute pleine d’humour mais les histoires qu’elle raconte sont inconsistante. Et c’est bien dommage…

Jeanne Lerrante — 15/10/2021

E. Kern — Les envolés

Etienne Kern, Les envolés — Gallimard

Connaissez vous l’histoire de Franz Reichelt? Je l’ai découverte en lisant le roman d’Étienne Kern. Elle est incroyable! 

Reichelt est un inventeur. Il a mis au point une sorte de parachute qui tient davantage du costume d’oiseau ou de chauve souris. Son idée: incorporer l’accoutrement à l’habillement des pilotes d’avion afin de leur sauver la vie en leur permettant de sauter de l’appareil avant le crash fatal, hélas fréquent à l’époque. Nous sommes au début du XXème siècle : l’aviation est à ses balbutiements ; pour un Louis Blériot qui traverse la Manche, beaucoup de pilotes trouvent la mort aux commandes d’engins improbables. Le «4 février 1912 au petit matin», Franz Reichelt, porté par son rêve, se jette de la Tour Eiffel afin de tester l’efficacité de son invention. Malheureusement son appareillage ne fonctionne pas comme espéré et Reichelt s’écrase au sol. Une caméra filme la scène.

Étienne Kern découvre le film sur internet, se pique de passion pour l’inventeur, collectionne les photos de lui. Il raconte l’histoire de cet homme originaire d’Autriche qui s’installe à Paris en 1900 où il exerce le métier de tailleur pour dames. Il déroule ses amitiés, ses amours, ses joies et ses peines jusqu’à ce matin fatidique de février 1912. Quelle signification donner à ce geste fou? Est-ce un suicide ? Un acte d’amour ?

«Tu y crois. Tu y crois en cette chose, dans ton dos, qui, vingt, trente minutes plus tard, ne s’ouvrira pas.
Au fond vous y croyez tous. Non pas à ton parachute, mais à la gloire, à la nation, au progrès, à l’idée même d’un avenir


Ce court roman m’a séduit. L’écriture est belle, simple, langoureuse. Étienne Kern raconte l’histoire de Reichelt et par le jeu des associations d’idées évoque d’autres envolés : son grand père tombé d’un balcon, une amie qui a sauté d’une fenêtre une nuit de mai. Il interroge sur la part d’espoir et d’obscurité que chacun porte en soi. Il dessine l’empreinte laissée par ceux qui prennent leur vol sans équipement approprié. Une émotion passe, un charme s’installe. Une belle découverte de la rentrée littéraire 2021 ❤️…

Jeanne Lerrante — 17/09/2021

R. Merle — La mort est mon métier

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Robert Merle, La mort est mon métier — Folio

La mort est mon métier retrace la vie de Rudolf Lang de 1913 à 1947, son enfance, sa jeunesse miséreuse, son adhésion au parti National Socialiste (parti nazi), sa montée en grade au sein du mouvement, ce qui lui permet d’obtenir un poste dans l’administration du KL de Dachau puis, en 1936, d’être choisi pour édifier le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, son arrestation par les américains en 1946, son procès en Pologne et son exécution par pendaison au camp d’Auschwitz, sur les gibets qu’il avait lui-même fait construire pour les détenus. 

La mort est mon métier retrace la vie d’un homme qui a pensé, organisé et mis en œuvre l’extermination de plusieurs millions d’êtres humains. Merle s’est inspiré des entretiens du psychologue américain Gilbert avec Rudolf Hoess, commandant du camp d’Auschwitz-Birkenau.

Le récit, écrit à la première personne du singulier sur un ton neutre, nous donne à entendre la voix de Lang, sa parole froide, sans empathie, dépourvue d’émotion. «Je pensais aux juifs en termes d’unités, jamais en termes d’êtres humains. Je me concentrais sur le côté technique de ma tâche

J’ai apprécié ce roman. R. Merle nous aide à cerner le profil psychologique d’un homme qui a envoyé dans les chambres à gaz des femmes, des enfants, des bébés dans les bras de leur mère, avec une froideur émotionnelle incroyable. Mauriac prétendait que « l’enfance est le tout d’une vie puisqu’elle en donne la clé ». L’enfance de Lang donne des indices pour comprendre l’horreur : il a grandi dans une atmosphère familiale pesante, sous l’autorité d’un père inflexible rongé par la culpabilité d’une faute mystérieuse (on la suppose charnelle). Il est soumis à une discipline de fer, subit des violences psychologiques à répétition. À l’âge adulte, Rudolf trouve sa vocation dans l’obéissance au chef. Obéir le rassure et lui évite d’avoir à penser par lui-même. Dans sa cellule à Nuremberg, il répond à l’officier américain en charge de l’interroger: «Je n’ai pas à m’occuper de ce que je pense. Mon devoir est d’obéir. »

L’Histoire nous livre là une leçon qui nous invite à nous interroger sur notre propre capacité de soumission. À nous de savoir l’utiliser…

Jeanne Lerrante — 09/09/2021

A. Choplin — Le héron de Guernica

Antoine Choplin, Le héron de Guernica — Points 

🌟Une amie m’a prêté Le héron de Guernica: lis-le, tu devrais aimer… Elle me connaît bien mon amie… Je l’ai savouré ce héron, relisant plusieurs fois certains passages: une nécessité pour laisser l’émotion décanter.

🎨Paris, 1937: Basilio, jeune peintre amateur, se rend à l’Exposition universelle son carton à dessin sous le bras. Il espère rencontrer Pablo Picasso qui présente sa toile sur le bombardement de Guernica.

⚡️Guernica, lundi 26 avril 1937… le ciel est rempli de guerre et la nature est en paix…
Basilio s’installe au bord de la rivière, près du pont de Renteria pour s’adonner à sa passion : peindre les hérons. C’est une journée parfaite, le marais respire la tranquillité, la lumière est idéale pour la mission que Basilio s’est donné. « Et il pense à Célestina, ce qu’il va pouvoir faire pour elle. » Basilio est amoureux, il peindra le héron pour celle qu’il aime, il le lui a promis. Et puis les avions… «D’abord, c’est juste un faible ronronnement au lointain […] un panache noirâtre en forme de virgule et des odeurs de graisse chaude […] » puis « les bombes qui se détachent doucement du ventre de l’appareil […] des bruits de tonnerre sur la ville ».

Antoine Choplin raconte la destruction de Guernica, le massacre de la population, à travers la vision de deux artistes :
- celle, engagée, de Picasso qui représentera l’indicible sur une toile impressionnante, devenue l’un des tableaux les plus connus au monde;
- celle, décalée, de Basilio, jeune peintre naïf présent à Guernica le jour du massacre, observant un paysage impassible puis une ville en feu et en sang.
Chacun à sa manière captera le chaos, chacun à sa manière dénoncera la barbarie.

💁🏻J’ai été séduite par l’écriture d’Antoine Choplin, sobre, visuelle. Elle lui permet de créer des images d’une violence saisissante (un cheval calciné agonisant sur la chaussée, des taurillons en proie aux flammes) et d’autres d’une sérénité inouïe (la description du marais). Le héron de Guernica est un très beau texte sur la fureur de la guerre et le rôle de l’art, l’art perçu comme instrument de dénonciation et de survie.

Jeanne Lerrante — 03/09/2021

Kafka — La métamorphose

Kafka, La Métamorphose — Folio classique

«Lorsque Gregor Samsa s’éveilla un matin au sortir de ses rêves agités, il se retrouva dans sont lit changé en un énorme cancrelat


Gregor Samsa exerce le métier de voyageur de commerce. Quand il n’est pas en voyage d’affaires, il partage un appartement avec ses parents et sa jeune sœur Grete. Son salaire constitue le seul revenu de la famille. Un matin, il lui est impossible de se lever pour se rendre au travail. Il découvre stupéfait les transformations de son corps survenues pendant la nuit: «son dos, dur comme une carapace», «un ventre brun, bombé, partagé par des indurations en forme d’arc» et de «nombreuses pattes pitoyablement minces». Il prend conscience qu’il est changé en un énorme cancrelat.

La métamorphose de Gregor en insecte a des répercussions sur l’équilibre familial. Le père, la mère, la sœur sont effrayés par la bête. Ils ne savent pas quoi en faire, ni comment se comporter en sa présence. Ils l’enferment dans sa chambre. Cachons cette bestiole que nous ne saurions voir! Les premiers temps, seule Grete fait preuve d’humanité et tente d’apporter un peu de bien-être à son frère mais ses efforts s’amoindrissent au fil du temps, elle finit par le rejeter plus violemment que ses parents. Gregor est laissé sans soin, abandonné à son sort. Il se laisse mourir en pensant «à sa famille avec une tendresse émue».

Wouah ! Quelle histoire !

Le cancrelat m’a fait penser au vieillard que l’on rejette, que l’on délaisse, que l’on abandonne dans un mouroir sordide.

La Métamorphose me laisse des images d’horreur et les frissons qui vont avec. Je pense à cette scène où le père lance des pommes sur Gregor le cancrelat pour l’obliger à regagner sa chambre. Il le bombarde avec une telle énergie que l’un des fruits vient s’encastrer dans le dos de Gregor, reste incrusté dans la carapace où il pourrit sans que personne ne s’en soucie. Au moment de sa mort, Gregor «ne sentait plus qu’à peine la pomme pourrie incrustée dans son dos ni l’inflammation des parties environnantes, maintenant recouvertes d’une fine poussière.» Ce passage m’a fait grincer des dents. J’ai perçu en le lisant la sensation d’une pomme sertie dans mon dos. C’était horrible !

Jeanne Lerrante — 19/08/2021

J. D'Amérique — Soleil à coudre

Jean D'Amérique, Soleil à coudre — Actes sud

Soleil à coudre m’a coupé le souffle. @jeandameriqueprécipite le lecteur dans l’enfer d’un bidonville haïtien d’une façon déconcertante. La réalité est sordide, le propos est poétique. Les descriptions sont crues, les mots sont lumineux. 


« Moi, Tête fêlée, allégorie des mille et une peine du ghetto… Ma quête de symphonie vitale échoue. La voix naufragée, maintenant, mon souffle résonne dans une spirale de maux. Étrange cacophonie. Mon nom est un poème de fin du monde. »

Jean D’Amérique dévoile la misère de la Cité de Dieu à travers le regard d’une fille de 12 ans: Tête fêlée. L’enfant « dérive dans les méandres de la cité », investit « les entrailles de la rue ». Elle observe cet univers de bruit, violence, fureur, angoisse, dénuement, fuite, désespoir, terreur, mort. Elle vit dans un taudis avec Fleur d’Orange, sa mère, qui n’a que son corps à vendre, le rhum pour unique réconfort, et un homme qu’elle appelle Papa même s’il n’est pas son vrai père. Elle occupe le temps entre l’école et les missions spéciales que lui confie Papa : repérer le matériel électronique de ses camarades de classe fortunés, organiser le guet-apens à la sortie de l’école et dérober les objets convoités.
Tête fêlée rêve de « fuir ce monde mal parti, échapper à ces plaies qui marquent les interstices du rêve… ». C’est grâce à l’école qu’elle parvient à concrétiser ce désir d’évasion, non par le biais de l’instruction (« M’instruire? Je suis bien instruite des dégâts de ce monde, de son allure décadente et de ses ébats obscènes qui traquent le dernier rempart humain. »), mais avec l’amour qu’elle porte à l’une de ses camarades de classe. Elle lui écrit inlassablement une lettre, cherchant les mots susceptibles de retranscrire fidèlement ses rêves, sa vérité. L’histoire se termine d’une façon impitoyable, à l’image de la réalité du bidonville et des mots que Papa répète à Tête fêlée, refrain lancinant : « Tu seras… Tu seras seule. Tu seras seule dans la grande nuit. »

La poésie de Jean D’Amérique ne cache ni la misère ni la violence d’une humanité à la dérive. Elle dénonce l’indicible.

Jeanne Lerrante — 13/08/2021

H. Le Tellier—L'anomalie

Hervé Le Tellier, L’anomalie - @editions_gallimard
#prixgoncourt 2020


«Tous les vols sereins se ressemblent. Chaque vol turbulent l’est à sa façon

L’âme de Tolstoï plane aux côtés du vol AF006 Paris-New York soumis aux affres d’un énorme cumulonimbus comme Anna Karénine l’a été à celles de la passion. J’ai adoré ! Je me suis amusée comme une folle en lisant L’anomalie. Blake, le tueur à gages père de famille, m’a fait hurler de rire, surtout dans la scène où il entreprend de découper son double en petits morceaux. «Il n’y avait pas d’autre voie. La mouche ne prend jamais rendez-vous avec l’araignée.» Ce passage est remarquable 😂! Il m’a rappelé une scène de Nikita, celle où Jean Reno se présente dans l’embrasure d’une porte en tenant un cadavre par la cheville : « Victor, nettoyeur. » J’en étais toute remuée 🙃😂.

Le mystère du Boeing 747 m’a tenu en haleine du début à la fin grâce à une construction narrative habile. Je regrette seulement que la dynamique initiale s’étiole vers la fin: les cinquante dernières pages m’ont paru un peu poussives, même si ce changement de rythme n’a pas gâté mon plaisir.

L’anomalie a suscité moult commentaires divergents entre ceux qui ont aimé, ceux qui ont détesté, ceux qui ont abdiqué dès les premières pages, lassés par cette galerie de personnages disparates et sans lien évident. C’est vrai que le lecteur doit consentir à suivre plusieurs récits simultanés. J’en ai compté dix!
J’ai réussi à entrer dans le jeu dès la première phrase: «Tuer quelqu’un, ça compte pour rien.» Je me suis sentie tirée hors de la réalité car enfin… cela n’est pas sérieux! C’est pour rire!
Le Tellier m’a emmené dans d’autres mondes, celui de Rencontres du troisième type et celui qui permettrait de découvrir son double dans un face à face inattendu.

La fin est surprenante sur la forme : les lettres se perdent dans un sablier. Celui ou celle qui parviendra à les ordonner trouvera peut-être l’explication de l’anomalie survenue au cours du vol AF006 Paris-New York.

Jeanne Lerrante — 04/08/2021

Pour passer le temps

Jean Forton, Pour passer le temps — Finitude

@ego_lector_ a évoqué Jean Forton dans l’une de ses dernières story. Je me suis rappelée que ma bibliothèque hébergeait l’un des ouvrages de l’écrivain bordelais, un recueil de douze nouvelles, intitulé Pour passer le temps.


- Tiens, me suis-je dit, et si je le relisais ? Comme ça… pour passer le temps.

Chose dite, chose faite…
Les histoires de Jean Forton sont ma foi bien sympathiques. Elles évoquent une photographie de la première moitié du vingtième siècle, tout une époque où on tuait le cochon, où un vieux monsieur très digne convie ses souvenirs devant les gravats d’un immeuble qui abritait le bordel de sa jeunesse (« Nous y allions en bande… Quelle jeunesse /…/! Quelle saine gaité !… Ah, j’en suis tout remué, je l’avoue… J’en ai les larmes aux yeux. C’était le bon temps. »). Il y a aussi l’Alphonse qui pour échapper à sa mégère grimpe dans un poirier et refuse d’en descendre, le vieux Léon et son épouse, cinquante ans de mariage, qui s’injurient à tout va pour passer le temps, avant de dresser la table et déguster un succulent dîner.

Jean Forton peint des tranches de vie, des situations cocasses, avec humour et sensibilité. C’est souvent drôle, parfois cruel, jamais prétentieux. Il paraît qu’il a écrit ces nouvelles sans songer à une quelconque publication, juste pour passer le temps. L’éditeur bordelais Finitude a publié en 2002 ces textes restés jusqu’alors inédits. Il nous offre en toute simplicité un moment de lecture agréable.

Lire La Cendre aux yeux, réédité par @editionsledilettante
Jeanne Lerrante — 02/08/2021

J. Forton

Elle voulait vivre dans un tableau de Chagall

Gaëlle Fonlupt (@gaelle_fonlupt) Elle voulait vivre dans un tableau de Chagall - Les éditions d’vallon (@editions_davallon).

Elle voulait vivre dans un tableau de Chagall est l’un de ces romans qui vous emportent avec force sur le chemin des émotions, l’un de ces romans qui vous empoignent, vous bouleversent, vous ébranlent. J’ai ressenti le désir de Louiza pour Nils dans une chambre bleue de Hanoï, la souffrance de Lou dans un hôpital psychiatrique sordide. J’ai vibré de la première à la dernière page, ma gorge s’est parfois nouée et mes yeux mouillés, mais mon cœur s’est empli souvent d’une douce gaité. 


Louiza et Nils se rencontrent à Hanoï lors d’un vernissage à l’Alliance française. Tout semble les opposer (l’un a « la jeunesse conquérante et l’assurance des élites », l’autre vit « avec l’humilité timide de ceux qui ne sont jamais à leur place. »). Ils se laisseront pourtant happer par la poésie de leurs étreintes, du Vietnam à la Bretagne, de Paris aux sentiers de l’Ariège, ils se laisseront emporter par les flots bouillonnant de la passion amoureuse.

Lou est hospitalisée dans un service de psychiatrie - ambiance froide et gluante, odeur d’urine, lumière blafarde. Le personnel fait ce qu’il peut avec les faibles moyens dont il dispose. Les soins sont dispensés mécaniquement, l’humain est relégué à l’arrière-plan. Lou, perdue dans ce souterrain de neige, saura-t-elle tenir bon jusqu’à réinventer le Tout?

Quel lien unit Louiza et Lou? Un lien frotté de couleurs, celles de Chagall, de l’enfance, de la perte… celles de la renaissance au bout du tunnel…

J’ai tout aimé dans ce que j’ai lu. Les citations au début de chaque chapitre donnent le ton et réunissent un fameux Panthéon d’artistes et d’auteurs (Chagall, Tesson, François Cheng, Jack London…). La construction narrative est habile : les histoires de Louiza et Lou évoluent en parallèle avant de se rejoindre pour un final inattendu. Gaëlle Fonlupt exprime le violent, le difficile, comme une nécessité, sans pathos. Sa plume est aérienne, poétique. Elle nous plonge dans un voyage sensoriel où les couleurs et les parfums se répondent avec douceur. Une merveille !

Jeanne Lerrante — 27/07/2021

Bleu Calypso roman

Charles Aubert, Bleu Calypso — Pocket
#bleucalypso de @charles.w.aubert est une jolie surprise. Si l’énigme policière est de facture classique (la recherche de l’auteur d’une série de crimes commis dans un étang près de Sète), les personnages , le décor, l’ambiance, auréolent l’intrigue d’un charme délicat.

Niels, le personnage principal, est un adepte d’Henry David Thoreau. Il a quitté la ville où il était « enfermé à double tour dans ses obligations professionnelles » pour une vie simple au milieu de la nature. Il habite une cabane de pêcheur à l’abri des gens. Il se retrouve malgré lui confronté à la violence de plusieurs meurtres. Il va devoir enquêter avec Lizzie, une journaliste au caractère bien trempé. Le couple suit ses propres pistes en parallèle de la gendarmerie.

Les protagonistes évoluent dans le milieu de la pêche. Niels fabrique et vend des leurres, dont le Bleu Calypso qui va jouer un rôle décisif dans la neutralisation du criminel. Il est aussi féru de culture japonaise. J’ai adoré découvrir le rituel du thé et la poésie : au début de chaque chapitre, un haïku donne le ton. C’est apaisant: l’harmonie des poèmes tempère la cacophonie due aux meurtres.

La nature est omniprésente, éclatante, sauvage. Un « vol de flamants roses dans le bleu teinté de parme de l’azur » offre, entre deux cadavres, un espace de respiration bienvenue.

L’écriture de Charles Aubert est soignée. Il utilise des formules pleines d’humour qui entretiennent le charme du roman. Le suspens s’accélère vers la fin, le rythme devient haletant. Les coupables ne sont identifiés que dans les dernières pages. Honnêtement, je n’ai rien vu venir. Aubert distille pourtant des indices, à la manière d’un jeu de piste, mais je ne les ai repérés qu’après coup.

Seul bémol : la relation de Niels et Lizzie est cousue de fil blanc. Le début de l’histoire les montre sous l’angle des rapports humains impossibles, ça se chamaille à tout va… mais on devine assez vite que l’étincelle du désir va jaillir de ces chamailleries et qu’ils vont tomber dans les bras l’un de l’autre. M’enfin… un peu de romance ne peut faire que du bien.

Jeanne Lerrante — 12/07/2021

Bleu Calypso Haïku

Le désert sans retour

Mohamed Dib, Le désert sans détour, illustré par Jacques Ferrandez — Acte sud BD


Je ne connaissais aucun titre de Mohamed Dib avant de découvrir Le désert sans détour chez mon libraire. J’ai été séduite par les illustrations de J. Ferrandez plus que par le texte dont j’ignorais tout.
Le même jour, @jasminebluebooks publiait un post sur le roman de Dib😻. J’ai été emballée par sa présentation : l’errance de deux hommes dans le désert, un maître, Hagg-Bar et son fidèle valet, Sikklist. On ne sait pas ce qui les a amenés là. Ils semblent être à la recherche de quelque chose qu’ils ne trouvent pas. Je me suis dit: hâte-toi de rejoindre ces hommes dans leur déambulation, tu trouveras sûrement auprès d’eux des réponses à tes questions. Mouais… Si je cherchais une explication à l’énigme du monde, je ne l’ai pas comprise.

Le texte de Mohamed Dib recèle bien des mystères. Il s’apparente à une fable ou à un conte oriental. Hagg-Bar et Sikklist marchent dans le désert, ils échangent des propos bizarres. Leurs paroles semblent absurdes, sans queue ni tête. J’avoue avoir eu du mal à suivre leur conversation. Je suppose que l’intérêt de leur errance réside davantage dans les questions qu’elle suscite que dans les éventuelles réponses. J’ai ressenti la vacuité, l’ennui, la solitude au côté de ces deux hommes. Ils semblent ignorer d’où ils viennent, où ils vont, depuis combien de temps ils sont là. Ils cherchent sans savoir s’il y a quelque chose à trouver. Ils paraissent marcher vers eux-mêmes.

J’ai pourtant été conquise par la dimension poétique du texte, le désert omniprésent. Les illustrations de Ferrandez apportent une lumière bienvenue. Le dessinateur a été invité par l’institut français d’Alger, dans l’oasis de Taghit, dans la partie occidentale du Sahara algérien, à l’occasion du centenaire de la naissance de Dib. Le fait d’avoir réalisé les dessins sur place lui a permis de restituer l’immensité des paysages du Sud algérien. Les couleurs sont splendides ! Les illustrations de Ferrandez permettent d’adoucir l’énigme du roman de Dib, sans en percer pour autant le mystère 🏜. 

Jeanne Lerrante — 12/07/2021

La princesse au petit moi

Jean-Christophe Rufin, La princesse au petit moi - @flammarionlivres

🎹 Quel plaisir de retrouver Aurel Timescu dans de nouvelles aventures ! Je suis fan de ce consul loufoque, à la dégaine improbable, plus agile à résoudre des énigmes policières qu’à exercer son métier de diplomate. Dans ce quatrième opus, nous découvrons un Timescu fatigué par ses choix professionnels : «Fonctionnaire calamiteux mais titulaire, il était condamné à enchaîner les postes subalternes et ingrats. Ne rien faire ne va pas de soi, même dans l’administration. Cela requiert une constance, une énergie, une aptitude à affronter le mépris et la colère des chefs qu’Aurel avait certes porté à leur plus haut niveau, mais au préjudice de sa santé. » J’adore! Les défauts d’Aurel me charment quand ils devraient m’exaspérer…

🎹 Aurel va vite reprendre l’avantage… Le prince de Starkenbach, micro-État imaginaire situé quelque part en Europe, lui confie une mission : retrouver son épouse Hilda, mystérieusement disparue. S’est-elle enfuie ou a-t-elle été enlevée ? Timescu mène l’enquête… une enquête pleine de péripéties rocambolesques et souvent hilarantes. Il devra faire équipe avec Shayna, une réfugiée syrienne « au physique de guerrière » rescapée des geôles d’Assad, une femme truculente au caractère bien trempé. Le duo s’envolera pour Paris et la Corse à la recherche d’une souveraine qui cache bien des secrets sous les apparences protocolaires.

🎹 Rufin prend cette principauté imaginaire à prétexte pour livrer de savoureuses descriptions du Gotha. Qu’elles doivent être malheureuses ces personnalités qui se cachent sous des artifices et s’adonnent à des jeux de rôle qui étouffent leur vrai « moi » (une référence au titre). Il est aussi question de manipulations psychologiques, d’escrocs aux sentiments et de guerre du Kosovo. Aurel Timescu résout brillamment l’enquête. Il perce le mystère de la princesse au petit moi en restant fidèle à sa méthode de travail : jouer du piano en buvant une bouteille de Tokay. C’est ainsi que lui viennent ses meilleures idées…

Jeanne Lerrante — 20/06/2021

Rufin auteur

Un été à Miradour

Florence Delay

Florence Delay, Un été à Miradour - @editions_gallimard


Miradour est le nom d’une maison de vacances située à la campagne, au bord de l’Adour, quelque part entre les Landes et le Pays basque. Madeleine, la maîtresse de maison, y réunit son monde le temps de la saison estivale: Nenette l’amie intime, Paul le mari, Marianne la fille et son ami Octave, Albert le valet de chambre et son compagnon Philibert, Claudio l’étudiant italien qui se place pendant l’été afin de financer ses études et Capucine le vieux teckel.
Que fait-on à Miradour ? «Bains de soleil sur la terrasse, lectures à l’ombre, balades dans la propriété, les après-midi on flâne.» On discute poésie et littérature. On écrit : Octave un scénario, Marianne un roman qui l’amène à passer et repasser le répertoire de Salvatore Adamo, Serge Lama, Claude François. On se déplace à Hasparren pour assister à une partie de rebot (un sport basque). On mange des rillettes d’oie, du poulet basquaise, un gâteau basque aux cerises, on boit du vin d’Irouléguy. Le temps passe paisiblement à Miradour.

Miradour est un livre de souvenirs imaginaires, un conte poétique. Florence Delay ne s’embrasse pas de préliminaires : elle entre dans le cœur du sujet, plante le décor et ses personnages vont et viennent, stimulés par une énergie joyeuse. Il n’y a pas d’intrigue, pas d’action, mais une succession de scènes remplies d’émotion. La nature est présente à chaque page: le paysage d’une colline, le fleuve, une chouette hulotte. L’écriture est belle et une large place est laissée à la poésie. J’ai beaucoup aimé la scène où, tard dans la nuit, Madeleine traduit un poème de Hölderlin avec sa fille, l’exposé de leurs doutes sur les mots: « Au ciel du soir se lève un printemps. Du soir ou du couchant? Le moment où le soleil se couche n’est pas encore le soir. Innombrables s’ouvrent les roses. Innombrables ou incalculables ? S’ouvrent-elles, ce qui suppose qu’elles seraient déjà là, où fleurissent-elles tout soudain? » Un whisky pour l’une, une vodka pour l’autre, la douceur d’une terrasse ouverte sur l’Adour, une discussion sur les mots : qu’il fait bon d’exister ici, à Mirador…

Jeanne Lerrante — 11/06/2021

Le procès

Le procès éd. Gallimard

Franz Kafka, Le procès - @editions_gallimard, collection Du monde entier- traduction Alexandre Vialatte. 


🙀Le procès conserve son mystère, même après deux lectures... je me suis posée beaucoup de questions, j’ai trouvé peu de réponses. Les intentions de Kafka sont décidément difficiles à percer.

🙀L’histoire est connue: Joseph K., fondé de pouvoir dans une banque, est appréhendé à son domicile le jour de ses trente ans par des individus (des policiers ?), sans qu’il sache pourquoi. L’incipit est célèbre : « Quelqu’un avait dû calomnier Joseph K. car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin ». Suite à cette arrestation, le rouleau compresseur d’une justice absurde avance inexorablement vers l’issue fatale et rien ne semble pouvoir y résister.
L’atmosphère du récit est opaque. J’ai eu la sensation d’étouffer sous un voile de brume tant les personnages sont insaisissables, à commencer par Joseph K. lui-même. Celui-là, j’ai eu envie à plusieurs reprises de lui donner des coups de pieds aux fesses! Il affiche une attitude ambiguë. Certes, il se voit accuser d’une faute imprécise par des juges étranges qui appliquent une Loi obscure, mais au lieu de prendre les faits au sérieux, il les traite avec une légèreté qui m’a laissée perplexe. Par exemple, son oncle lui présente un avocat qui serait susceptible d’arranger son procès, au lieu d’écouter ses conseils il drague la bonne... Peut-être y-a-t-il là un message: vu que rien ne sert à rien, autant assouvir une pulsion sexuelle plutôt que d’entendre ergoter un vieil homme malade? Peut-être K. refuse-t-il les contraintes, il préfère suivre son désir quitte à bousculer les conventions ? Peut-être cette attitude est-elle à l’origine de la faute qui lui est reprochée ?

🙀Le chapitre V, intitulé Le fouetteur, m’a intrigué. K. découvre un étrange spectacle, un soir, à la banque, en ouvrant la porte d’un débarras: deux des gardiens venus l’arrêter sont fouettés nus pour s’être mal conduits à son égard... Que vient faire une scène SM à ce moment-là de l’histoire ? J’ai perçu une tension sexuelle qui mériterait sans doute une explication. Bref... je pense qu’une troisième lecture me sera nécessaire... 

Jeanne Lerrante — 01/05/2021

Jean Echenoz — Gérard Fulmard

Jean Echenoz, Vie de Gérard Fulmard — Les éditions de minuit. 

🔩L’histoire débute par un fait divers pour le moins étrange : un boulon géant provenant d’un «fragment de satellite soviétique obsolète» provoque la mort d’un certain Robert D’Ortho. L’événement est porté à notre connaissance par Gérard Fulmard, « né le 13 mai 1974 à Gisors (Eure). Taille : 1,68 m. Poids: 89 kg. Couleur des yeux : marron ». Nous comprenons vite que D’Ortho est le bailleur de Fulmard, lequel rencontre des difficultés de trésorerie le mettant dans l’impossibilité de payer son loyer: le décès du susdit arrange donc ses affaires. 


📖La suite du récit est à l’image de son commencement. Jean Echenoz nous entraîne dans une succession de faits plus loufoques les uns que les autres. Nous suivons les mésaventures de Fulmard, un type qui « ressemble à n’importe qui en moins bien. Taille au-dessous de la moyenne et poids au-dessus, physionomie sans grâce, études bornées à un brevet, vie sociale et revenus proches de rien, famille réduite à plus personne ». Il rate tout ce qu’il entreprend, rien ne marche comme il le souhaiterait. Il tombe entre les mains d’un psychiatre manipulateur qui le met en relation avec un parti politique mineur (un de ceux qui n’a « jamais dépassé 2 à 2,2 % des suffrages exprimés »), dont les dirigeants n’ont aucune bienveillance les uns pour les autres et n’œuvrent que pour leurs ambitions personnelles. Fulmard y perdra le peu qui lui reste...

Jean Echenoz déploie son talent de conteur avec cette Vie de Gérard Fulmard. Il propose une histoire burlesque, divertissante à souhait. J’ai souvent ri aux éclats devant les ratages de ce pauvre Fulmard tellement ils sont causasses. Ils donnent au romancier l’occasion de livrer, avec une ironie parfois grinçante, une critique sociale englobant les laissés-pour-compte, les médias, la pauvreté de la pensée politique. Echenoz nourrit son récit de détails qui, sur le moment paraissent insignifiant, mais qui se révèlent décisifs par la suite. Au lecteur de suivre... Il joue aussi avec les codes cinématographiques. Plusieurs passages sont dignes des Tontons flingueurs, un autre semble tout droit sorti des Dents de la mer. Je me suis bien amusée...

Jeanne Lerrante — 17/04/2021

LGM — Je relis un classique

🌟Alain Fournier, Le grand Meaulnes - @flammarionlivres1962, illustrée par Paul Durand🌟

Je vous propose un post un peu particulier aujourd’hui, puisqu’il est basé sur la relecture d’un « Classique »: Le grand Meaulnes d’Alain Fournier (1913). J’ai eu envie de refaire ce voyage en Sologne sous l’impulsion de @charlottelectures qui transmet sa passion pour la littérature avec une énergie admirable.

J’ai récupéré mon vieil exemplaire à la couverture maladroitement recollée, aux pages jaunies, au parfum de grenier humide... j’ai immédiatement été plongée dans l’ambiance d’une salle de classe de la campagne solognote du début du vingtième siècle.

Je gardais du roman le souvenir d’un jeune homme qui se perd dans la forêt... et découvre au détour d’un sentier un vieux domaine perdu où une fête extraordinaire rassemble des individus étranges et mystérieux. J’avais oublié l’histoire d’amour entre Augustin Meaulnes et Yvonne de Galais, j’avais oublié l’histoire d’amitié entre François Seurel et Augustin Meaulnes.

Trente ans plus tard, j’ai retrouvé intacte la magie de la fête mystérieuse. J’ai aussi ressenti la solitude et l’ennui de François Seurel: « les journées qui s’écoulent tout entière comme une eau jaunie dans un caniveau. » Je dirais que Le grand Meaulnes raconte l’histoire d’une solitude (celle du narrateur F. Seurel) qui trouve un réconfort dans une amitié teintée de mystère (celle d’Augustin Meaulnes) et se perd dans la folie amoureuse (le rendez-vous manqué d’Augustin et d’Yvonne) à cause d’un serment d’adolescent. Quand j’ai tourné la dernière page, j’avais les larmes aux yeux et le cœur en miette. Je pensais à ce poème d’Aragon:
Rien n’est jamais acquis à l’homme
Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son cœur. Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
Et quand il croit serrer son bonheur
Il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce

Il n’y a pas d’amour heureux (…). 

Jeanne Lerrante — 13/04/2021

Le grand Meaulnes

LGM — Illustrations

E. de Turckheim — Lunch box

🌟Émilie de Turckheim, Lunch box @editions_gallimard 🌟

Lunch box est un roman captivant. Émilie de Turckheim m’a tenu en haleine du début à la fin de l’histoire...
... l’histoire se déroule à Zion Heights, dans le Connecticut, sur la baie du détroit de Long Island. Sarah enseigne le solfège, le chant et monte la comédie musicale de fin d’année dans l’une des écoles de la ville. Plusieurs personnages gravitent autour de cette école, surtout les mères de famille qui préparent chaque matin la lunch box de leurs enfants tout en dissimulant leurs fêlures sous l’apparence de la réussite sociale. Les pères sont absents ; quand ils sont présents, ils semblent s’ennuyer dans le bonheur familial.
Revenons à Sarah. Les enfants l’adorent. Ses spectacles ont acquis une renommée régionale grâce à leur originalité. Sarah est « une vraie petite star ». Elle jouit de ce succès jusqu’à ce matin fatal où survient un drame atroce, un drame qui va bouleverser plusieurs vies, à commencer par la sienne.

🌟Quelle est l’étendue exacte de la responsabilité de Sarah ? Quels sont les éléments précis qui ont concouru à la réalisation de l’accident ? Et si une lunch box avait joué un rôle décisif ?🌟


Émilie de Turckheim étudie le lien de causalité entre le drame et son fait générateur. Elle remonte la chaîne des causalités, envisage les circonstances qui se sont succédées jusqu’à la tragédie. Elle permet ainsi au lecteur « de voyager dans le temps, de cause en cause ». J’ai trouvé ce cheminement passionnant. Une philosophie émerge de cet enchaînement causal, très bien résumée par Sarah: «un accident est un problème de tempo. Un décalage. Il aurait suffit d’un battement supplémentaire de métronome pour que nos vies soient sauvées.» L’étude de cet enchaînement causal est menée en même temps que la description des émotions ressenties par les acteurs du drame, à commencer par le sentiment de culpabilité : culpabilité des responsables, culpabilité des survivants. L’autrice montre avec talent la dichotomie entre l’apparence du bonheur et la réalité de la souffrance.

Lunch box m'a permis de découvrir Emilie de Turckheim et m'a donné très envie d'explorer l'œuvre de cette autrice.

               Jeanne Lerrante — 05/04/2021

Andrée Chédid — Le message

Andrée Chédid, Le message - @flammarionlivres @jailu_editions


Le message d’Andrée Chédid est une pépite. Le récit est bref, mais d’une intensité saisissante. Il allie la tragédie de la guerre, la magie de l’amour et la maîtrise du suspens.

Nous sommes en été, dans un pays en guerre, un pays broyé par la haine des hommes. Marie et Steph s’aiment depuis l’enfance. Leur amour est conflictuel mais tenace. Steph veut y croire encore. Il se voit avec Marie, au bout de leurs chemins, se tenant par la main. Il désire apaiser le tumulte, juguler la passion. Il renonce pourtant à venir chercher Marie chez elle, il souhaite lui laisser la liberté du choix. Alors il lui écrit une lettre : «Je t’attendrai dans une semaine, ce sera un dimanche, à midi. Je serai assis sur le muret à l’angle du grand pont, comme à notre premier rendez-vous d’adolescents (...). Mais au bout d’une heure d’attente, si tu ne viens pas, je comprendrai que tout est définitivement rompu. Que tu as pris d’autres décisions, d’autres chemins. Je t’aime.» Le dimanche, au lieu indiqué, Steph attend, attend, attend... Marie tarde à venir, elle si ponctuelle.
Comment Steph pourrait se douter que Marie a été atteinte par la balle d’un franc-tireur alors qu’elle tentait de le rejoindre ? Comment pourrait-il se douter que Marie, malgré une blessure qui semble fatale, déploie une énergie prodigieuse pour lui faire parvenir un message, pour lui dire qu’elle vient, qu’elle l’aime... Marie parviendra-t-elle à transmettre le message à Steph ? Andrée Chédid tient le lecteur en haleine jusqu’à la fin.

La beauté de ce roman m’a bouleversée. Il dégage une puissance inouïe, une force sublime. Andrée Chédid livre une analyse d’une grande finesse sur l’absurdité des conflits humains, la vanité des ambitions. J’ai décelé une part d’Homère dans son récit, peut-être parce que toutes les guerres sont des Iliades (@jasminebluebooks 😉). Andrée Chédid transmet cependant un message d’espoir, sachons l’entendre : «Parfois un geste, un paysage, une rencontre, une parole, une musique, une lecture ; surtout l’amour, rachetaient ces ombres. Il fallait savoir s’en souvenir, parler de ces clartés-la, les attiser sans relâche."

Jeanne Lerrante — 24/03/2021

Le message (1)

Le message (2)

Le message (3)

Juan José Saer—Les nuages

LECTURE DÉCOUVERTE 


Juan José SAER, Les nuages-Le Tripode, traduction de Philippe Bataillon

Les nuages nous portent en 1804, en Argentine, dans la région du Rio de la Plata alors sous domination espagnole. Le docteur Weiss, psychiatre, charge son assistant Real d’une mission spéciale : convoyer cinq aliénés depuis Santa Fe, une ville située en bordure du Paraná, jusqu’à la Maison de santé qu’il a fondé près de Buenos Aires. La mission se révélera périlleuse. Real se heurtera à des conditions météorologiques désastreuses (la crue du fleuve, un été inattendu) et devra affronter Josesito, un chef indien qui sème la terreur dans la Plaine en perpétuant moult massacres.
Juan José Saer signe un roman intense, à mi-chemin du traité sur les maladies mentales et du récit d’aventure. Il interroge sur la place des fous dans une société normée, un questionnement pertinent qui permet de prendre conscience du flou de la frontière entre folie et normalité.
Les nuages m’ont permis de découvrir cet auteur argentin reconnu, lauréat du Prix Nadal en 1987 pour le roman intitulé L’occasion. J’avoue avoir été déroutée par son style. J’ai achoppé sur plusieurs phrases, gênée par leur longueur démesurée. J’ai dû relire certaines deux fois, ne sachant plus à la fin de quoi il était question au début. Je me suis sentie perdue au milieu des mots de SAER, comme Réal au milieu de la pampa argentine. C’est dommage car la folie est un sujet qui me tient à cœur. Et j’ai beaucoup aimé le personnage de Teresita, la nonne nymphomane, auteure d’un «Manuel d’amours» très explicite sur ses convictions, notamment celle «qu’après sa résurrection le Christ était monté au ciel, séparant l’amour divin de l’amour humain, ne laissant que leurs étincelles parmi les hommes, et qu’elle avait pour mission de les réunir à travers l’acte de chair pour fusionner à nouveau le divin et l’humain.» La sœur, avec des idées pareilles, causera du souci à Réal pendant la longue traversée de la Plaine, jusqu’à la maison de santé du docteur Weiss!

Jeanne Lerrante — 14/02/2021

ZWEIG — Amok

Stephan ZWEIG, Amok — Traduction d'Alzir Hella, Le livre de poche.

🔥 Amok nous emporte dans le tourbillon d’une passion destructrice... À vos amarres matelots ! Roulis et tangage annoncés...
🔥 Le récit débute sur le pont d’un transatlantique en partance de Calcutta vers l’Europe. Le narrateur rêve sous le clair de lune quand un homme à l’allure fantomatique l’aborde et lui confie le secret qui le tourmente. Le narrateur lui offre son écoute bienveillante à la manière d’un psychanalyste et l’homme s’épanche. Écoutons-le...
🔥 Il raconte avoir quitté le poste qu’il occupait dans une clinique allemande en qualité de médecin pour rejoindre les Indes. Il a été nommé «dans une de ces stations de district» perdues dans les marais, «un trou maudit» à deux journées de voyage de la ville la plus proche. L’isolement social étouffe peu à peu la force vive du médecin. Ce dernier, démoralisé par l’uniformité lassante des jours et le manque d’interactions culturelles, se laisse gagner par le découragement. Il se met à boire, «se recroqueville dans des rêveries solitaires.» Et soudain... l’électrochoc : une femme paraît, belle, altière, l’âme forte, décidée à obtenir ce qu’elle veut sans pour autant se soumettre. Elle vient solliciter l’aide du praticien. Elle souhaite qu’il mette un terme à la situation compromettante dans laquelle elle se trouve. C’est alors que l’amok se réveille dans le cœur de l’homme. Il devient la proie d’un brusque accès de folie, sauvage, violent, incontrôlable, alimenté par «un désir mauvais». Une énergie destructrice s’empare de lui et l’emmènera jusqu’à la tragédie finale.
🔥 Zweig n’a pas son pareil pour raconter l’enfer de la passion, décrire sa force dévastatrice, la flamme qui consume les êtres jusqu’au tréfonds de leur âme. L’histoire est dense, plusieurs thèmes s’emboîtent les uns dans les autres comme des poupées russes : la passion bien-sur, mais aussi le poison de l’isolement social, la place de la femme dans la société patriarcale des Indes coloniales, le poids des conventions, la tragédie des avortements clandestins, l’impossible rédemption de l’amour.

🔥J’ai lu Amok d’une seule traite. L'intensité de ce moment de lecture me marquera longtemps, j'en suis certaine.

Jeanne Lerrante — 11/02/2021

Elfie Canva

Elfie avec dessins

Gabrielle Dubois, Elfie Saison 1. @gabrielleduboisromanciere

Ce livre est un petit bijou:  d'abord parce qu'un dessin à l'encre de chine illustre chaque début de chapitre, ce qui attise la sensualité du récit, ensuite parce que l'histoire est passionnante. 

Nous sommes en 1865. Elfie, 15 ans, mène « une vie réglée comme du papier à musique » entre sa famille et le pensionnat à Clamart. Elle affecte les manières de jeune fille rangée qui répondent aux attentes de ses parents alors qu’elle sent émerger des désirs plus personnels: le désir d’étudier, de lire, de découvrir le monde. Et puis un jour, sa mère lui annonce qu’elle ne retournera pas au pensionnat parce qu’elle va se marier... avec un prétendant choisi par son père et pour lequel elle n’éprouve aucune attirance. Une vague de désespoir déferle sur Elfie. Que faire pour ne pas se laisser emporter par la déferlante ? Se soumettre ou résister ? Elfie choisit la résistance et s’enfuit à Paris. Elle y rencontre Angus King. Angus écrit des pièces de théâtre à succès. Il fréquente un milieu d’artistes, de poètes, de courtisanes, un milieu qui semble propice à l’expression des libertés individuelles. Et pourtant, Angus a un secret à protéger s’il ne veut pas avoir d’ennuis avec les défenseurs de la morale dominante. Ces deux êtes qu’en apparence tout oppose vont se reconnaître et s’apprivoiser. Le désir de mener une vie comme ils l’entendent et non comme on leur impose, le désir d’aimer qui ils veulent scelleront leur entente.

Gabrielle Dubois signe une histoire captivante. Elfie et Angus sont très attachants. J’ai suivi leurs aventures d’une traite et je n’ai qu’une hâte : les retrouver dans la saison 2. Gabrielle Dubois émet avec justesse une critique de la société patriarcale du XIXe siècle. Les femmes ne décident pas de leur destin. Elles doivent être des saintes ou des pouliches... le couvent à vie ou le mariage et la maternité. Si elles osent un autre chemin, leur famille et la morale les jugeront perdues. Les hommes, s’ils disposent de davantage de libertés, n’en restent pas moins prisonniers des conventions. Angus King rappelle Oscar Wilde sous bien des aspects. Il conclut un marché avec Elfie, un deal qui vise la lune, mais Wilde n’a-t-il pas écrit : « il faut toujours viser la lune, car même en cas d’échec, on atterrit dans les étoiles. »

Jeanne LERRANTE — 23/01/2021

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Rivage de la colère m’a été conseillé par La librairie des Marquises (Arcachon). Le conseil s’est révélé judicieux. J’ai aimé ce roman. Il a réveillé en moi des émotions contrastées: j’ai été heurtée par le massacre du bœuf, l’exil forcé des chagossiens, l’extermination de leurs chiens, mais éblouie par la force des chagossiens, leur volonté de se battre pour la reconnaissance de l’injustice dont ils ont été victimes. J’ignorais tout de cette page d’histoire concernant l’indépendance de l’île Maurice. Elle illustre une fois encore l’absence de scrupule des hommes qui détiennent le pouvoir. Caroline Laurent a été bien inspirée d’aborder ce sujet. Elle le traite avec beaucoup de sensibilité. Elle raconte une magnifique histoire d’amour avec pour toile de fond l’indépendance de l’île Maurice. 

Je remercie chaleureusement le personnel de la librairie des Marquises pour sa gentillesse et sa grande disponibilité 👍💯.

Jeanne Lerrante — 18/08/2020

LFOG0186

“Un mal qui répand la terreur, (...)
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés (...)”
Vous reconnaissez-là les premiers vers de la fable de La Fontaine: Les animaux malades de la peste. Ils donnent le ton du dernier roman d’Ilan Duran Cohen: le petit polémiste. Le héros, Alain Conlang, pourrait être l’âne de la fable. Son histoire débute au cours d’un dîner entre amis, lorsqu’à la suite d’une phrase mal comprise, les convives, à ces mots, crièrent haro sur le baudet. Il s’en suit pour Alain Conlang une longue descente aux enfers. Pour expier son forfait, il est mis au ban de la société : il perd son emploi de polémiste à la télévision, sa petite amie le quitte, ses amis se détournent de lui, sa mère, son frère hésitent à lui apporter leur soutien. Tous craignent pour leur « mapping », une sorte de carte à points attribuée à chaque citoyen dès sa naissance afin de permettre une évaluation du comportement. Si l’individu se soumet aux diktats sociétaux, son « mapping » est excellent, dans le cas contraire, gare à la chute...


J’ai beaucoup aimé l’histoire et sa portée: Ilan Duran Cohen décrit une société où le respect de l’autre et de sa différence est imposé à coup d’injonctions de comportement (injonctions qui prennent leur source dans des règlements tellement hétéroclites que personne ne s’y retrouve), une société qui incite les individus à se montrer responsables envers la planète en créant des taxes sur tout et n’importe quoi (taxe sur les cheveux longs...), une société où les chiens sont davantage respectés que les vieillards et qui encourage la délation.
Ilan Duran Cohen décrit une société malade de son intolérance naturelle, qui se soigne en imposant la bienveillance de manière autoritaire. Là se trouve le paradoxe... comme si l’être humain était incapable d’éprouver spontanément du respect et de la bienveillance.
Le style est vif, le récit est clair, bien construit. Ilan Duran Cohen nous interroge sur la question de savoir si nous préférons être un homme, une femme libre dans un monde pollué plutôt qu'un esclave respirant de l’air pur...

Jeanne Lerrante — 29/08/2020

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Belles journées de lecture sur la plage d’Arcachon, au côté d’Aurel Timescu, consul adjoint auprès de l’ambassade de France... J’ai aimé le deuxième volet de ses enquêtes. Sans doute serait-il honnête d’avouer que je suis davantage captivée par Aurel Timescu que par l’énigme policière. Le personnage a su me séduire avec son talent de « pianiste mercenaire », son goût prononcé pour le vin blanc et surtout son art de cultiver l’incompétence, art qui lui vaut la mise à l’écart de toutes missions diplomatiques sérieuses. 

Aurel présente la particularité d’aimer sa mise au placard car, ainsi relégué, il peut s’adonner à sa passion: rêver. Je me dis: ce gars a tout compris ! Il sait se tenir à l’écart des contraintes professionnelles en toute impunité pour vivre sa vie tranquille. Son goût pour les énigmes policières et son amour de la justice savent cependant le ramener à la réalité, mais une réalité dans laquelle ses intuitions prennent une large place. Avec Aurel, la rêverie devient une compétence professionnelle: c’est en laissant libre cours à ses pensées qu’il résout les enquêtes dont il se charge. Cette fois-ci, un jeu d’échec (auquel il manque deux pions...), devient le support privilégié de sa rêverie et lui permet de lever le mystère sur l’assassinat du patron de l’hôtel dos Camaroes situé au cœur de Maputo, capitale du Mozambique.

Cher Aurel, tu devrais sortir de ton placard, t’improviser conseiller auprès de tous les managers du monde et leur exposer les bénéfices de la rêverie au travail.

Jeanne Lerrante — 20/08/2020

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J’ai découvert Stephan Zweig grâce à Dominique Bona. Elle consacre à l’écrivain une biographie fameuse. Je l’avais apprécié sans avoir rien lu de lui. C’est le confinement qui m’a offert l’occasion de combler (en partie) cette lacune: j’ai lu Le monde d’hier. J’ai aimé ce récit, j’ai aimé le parfum de nostalgie qui s’en dégageait, il prenait une odeur singulière dans mon univers chamboulé par la crise sanitaire, comme si ma vie, celle que j’avais vécu jusqu’à ce jour particulier, le 17 mars 2020, se rapportait désormais au monde d’hier...
J’ai eu envie d’explorer l’œuvre de Zweig. J’ai choisi, pour commencer, Vingt quatre heures de la vie d’une femme. Le titre a piqué ma curiosité... Le récit a éveillé mon intérêt. Il aborde la question du coup de foudre. Zweig raconte comment une femme peut être emportée par la passion amoureuse. Il montre la puissance du désir féminin, un désir entaché d’une mauvaise réputation car il est susceptible de perturber l’ordre social. Il questionne sur la libido féminine: une femme peut-elle suivre librement ses instincts ou doit-elle les réprimer au nom de la morale, du respect des convenances et de la sauvegarde du foyer familial ? Je n’ai aucune réponse à proposer. Je suis comme le narrateur : je me refuse à juger ou à condamner.

Le passage du livre que j’ai préféré c’est la description du héros, le jeune polonais qui éveille le désir de Mrs C. Le lecteur le découvre à travers ses mains et leur mouvement sur la table de jeu du casino. La description est fascinante. Il y a dans la plume de Zweig une sensualité troublante. Extrait: « Et je vis- vraiment, c’était à frémir !- deux mains comme je n’en avais jamais vu, une main droite et une main gauche cramponnées l’une à l’autre comme des bêtes qui se mordent; elles s’enchevêtraient et s’agrippaient en s’imposant une telle tension que les jointures des doigts émettaient le bruit sec d’une noix qu’on casse. »

Jeanne Lerrante — 10/10/2020

Le joueur d'échec

Je poursuis la découverte de l’œuvre de Stephan Zweig. J’ai lu Le joueur d’échecs d’une traite... Tout m’a plu dans ce que j’ai lu : l’histoire, la construction du récit (un texte gigogne comme celui de Vingt-quatre heures de la vie d’une femme), la psychologie des personnages, le parfum de mystère qui émane de chaque page. Zweig tient le lecteur en haleine. Il alimente le suspense comme un maître du polar alors même que Le joueur d’échecs ne relève pas du genre.


L’histoire se déroule sur un paquebot reliant New-York à Bueno Aires. Le narrateur relate sa rencontre avec Mirko Czentovic, champion du monde d’échecs et le Dr B. victime d’une « intoxication » au jeu d’échecs à la suite de son emprisonnement dû aux nazis dans une chambre d’un hôtel de Vienne. Les deux hommes s’affrontent dans une partie mémorable. Le lecteur devra attendre la dernière page pour savoir qui de Czentovic ou du Dr B. battra l’autre, mais une question demeure : qui est, au final, le vrai vainqueur ? Zweig est un maître qui du fond de sa brume laisse entrevoir un rayon de soleil.

Le joueur d’échecs est un récit intense et profond. Le passage que j’ai préféré c’est le témoignage du Dr B. sur le sort que les nazis lui réservèrent à l’hôtel Métropole. Les bourreaux avaient réussi à construire autour de leurs victimes le néant parfait, « une méthode diabolique destinée à perpétrer des meurtres psychologiques »: « On ne nous faisait rien-on se contentait de nous placer dans le néant le plus total, et tout le monde sait qu’aucune chose sur terre n’exerce une telle pression sur l’âme humaine que le néant. En nous enfermant chacun dans le vide total, dans une pièce qui était hermétiquement coupée du reste du monde, la pression (...) viendrait de l’intérieur et forcerait nos lèvres à s’ouvrir. » Le Dr B. devra son salut au vol d’un livre. Il espérait Goethe ou Homère, il aura un manuel d’échecs...

Jeanne Lerrante — 15/10/2020

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Un écrivain en mal d’inspiration descend dans la rue, aborde la première personne venue et en fait le sujet de son livre. C’est ainsi que commence l’histoire de la famille Martin. Nous découvrons tout d’abord Madeleine la grand mère, sa fille Valérie, Patrick le mari de Valérie et les deux adolescents du couple, Jérémy et Lola. L’irruption d’un écrivain dans leur quotidien va avoir des répercussions sur l’équilibre familial et sur l’existence des uns et des autres pour la plus grande joie du lecteur.
J’ai aimé le point de départ du roman. L’idée selon laquelle les inconnus ont une histoire me parait follement excitante.
David Foenkinos nous entraîne dans la vie de la famille Martin avec habileté. Le style est clair, le rythme enjoué. Le roman est d’une légèreté bienvenue dans le contexte sanitaire que nous connaissons. L’histoire est distrayante et facile à suivre. Elle m’a permis de me changer les idées, ce qui est déjà une excellente chose.

La famille Martin est un roman divertissant. Les adeptes de Foenkinos (dont je suis 😉) y trouveront leur bonheur.

Jeanne Lerrante — 11/11/2020

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