
Christian Bobin, Louise Amour — Gallimard (Folio) 2004 (149 pages)
Une lecture impromptue sous l’influence de @lego.ergo.cogito : son retour réservé sur Louise Amour m’a incité à me forger une opinion par moi-même.
Le narrateur, un écrivain passionné de théologie, est contacté par une créatrice de parfum, Louise Amour, afin qu’il l’autorise à citer l’une de ses phrases pour une brochure publicitaire concernant le lancement de sa dernière fragrance : Madone. Le nom de ce parfum révèle le ton du roman : le narrateur développe de tels sentiments pour Louise Amour qu’il lui voue un amour idolâtre, à la manière des admirateurs d’Anna Pavlova, une danseuse étoile du dix-neuvième siècle : « un jour ils s’étaient procurés un de ses chaussons, l’avaient cuit et mangé en public. Ils avaient aussi, un autre jour où elle revenait dans un fiacre de l’Opéra à son hôtel, détaché les chevaux et pris leur place. »
Une lecture décevante : je me suis surprise plusieurs fois à rêvasser faute d’être tenue par le texte. Le narrateur idéalise la femme aimée jusqu’à la déifier. Je n’ai pas été réceptive à cette expérience mystique. Bobin n’a pas su éveiller de réelles émotions en moi. La lecture de Louise Amour confirme ma préférence pour l’essayiste sur le romancier.
Certains verront dans ce roman une jolie histoire d’amour platonique, d’autres un conte mièvre et sans intérêt. Quant à moi, j’ai surtout pris plaisir à retrouver l’univers de Bobin à travers ses évocations de la nature et des livres :
« Ma vie s’était passée dans les livres, loin du monde, et j’avais, sans le savoir, fait avec mes lectures ce que les oiseaux par instinct font avec les branches nues des arbres : ils les entaillent et les triturent jusqu’à en détacher une brindille bientôt nouée à d’autres pour composer un nid. »
« Par une fenêtre en ogive je vis un rouge-gorge sautiller sur un muret. Le petit écolier de Dieu, avec son tablier orangé, donnait à voir des lumières plus chaudes et subtilement dégradées que tous les chefs d’œuvre de la peinture italienne. »
« Les livres sont de vieux serviteurs sur le dos desquels nous disposons, afin qu’ils les portent à notre place, nos craintes et nos espérances. Le temps passé à lire (…) est du temps changé en lumière (…). »
Jeanne Lerrante — 08/04/2023


C. Bobin, Ressusciter — Gallimard 2001 (165 pages)
Ressusciter est sans doute l’un des plus beaux recueils de Bobin. Il commence et finit sur les yeux d’Agnès, la sainte milliardaire tuée par la maladie. Sa bonté avait su la préserver des écueils de la richesse. Son regard immortalisé par un dessinateur de talent essaie d’attirer notre attention.
« Des yeux brûlent dans le noir.»
Bobin suit le feu de ce regard. Il nous montre les sources de lumière et les puits de ténèbres dans lesquels on tombe si l’on perd le combat contre soi-même — « nous sommes à nous-mêmes nos pires adversaires ». Il nous montre les écueils qui nous guettent mais aussi la direction de la vie si par mégarde on s’égare sur un sentier toxique.
« Quelque chose vient à tout instant nous secourir.»
On découvre le cheminement d’une pensée, faite de réflexions personnelles et d’anecdotes tirées de la vie quotidienne, qui illustre successivement
La vie — Elle se cache souvent dans des détails que seul un cœur pur sait déceler.
« Un rouge-gorge, au pied du tilleul, saute à la corde avec un rail de lumière. »
La mort — À quoi ressemble-t-elle ?À celle du père ? Pas si sûr : « Aujourd’hui, mon père récemment disparu se tenait à mes côtés. Comme moi il n’a rien fait de la journée. Il souriait, c’est tout. »
La mort s’apparenterait plutôt à nos renoncements, à notre incapacité à dire non.
« J. a été élevé par une mère institutrice qui le retenait dans la classe pour lui donner des cours supplémentaires, quand les autres enfants couraient sous le soleil. Les années ont passé. J. est devenu un intellectuel, c’est-à-dire quelqu’un que sa propre intelligence empêche de penser. Il écrit des livres sur les vagabonds du dix-neuvième siècle, cherchant en vain dans la poussière des archives la lumière qui enflammait la cour d’école à cinq heures sonnantes. »
Et nous montre une possibilité de rester vivant :
« L’histoire de L. est une des plus belles que je connaisse. C’est l’histoire d’une femme qui s’est entêtée à dire “non” toute sa vie, portant sur les êtres comme sur leurs actes un regard sans faiblesse, afin de préserver un “oui” à la vie quand celle-ci, miraculeusement, se révélait aussi pure qu’un bleuet illuminant le ciel. »
Jeanne Lerrante — 28/03/2023


Christian Bobin, La vie passante — FATA MORGANA 1990 (42 pages)
J’ai découvert La vie passante chez mon libraire, par hasard, tandis que je cherchais un autre titre de Bobin: Les poètes sont des monstres. Celui-ci n’étant pas disponible, j’ai pris celui-là. L’indisponibilité de l’un, qui n’a été que momentanée, s’est révélée heureuse en fin de compte, puisqu’elle m’a permis de découvrir l’autre, dont j’ignorais tout.
La Vie passante est un long poème, qui est devenue une lettre, puis un petit livre. Bobin écrit à Nella Bielski, actrice et écrivaine française d’origine russo-ukrainienne. Il lui écrit «au pied de cet arbre », après que l’orage soit venu d’un seul coup. Il lui parle de la pluie, de l’âme, d’une histoire qu’on lui racontait quand il était petit garçon, des livres, de la solitude, de poésie, du poète Guennadi Aïgui, du travail des anges et « d’un carnet écrit pas une Juive quelques jours avant sa mort » en déportation. L’absence de ponctuation demande au lecteur de choisir ses temps de respiration, d’exercer sa liberté pour trouver le rythme qui conviendra à sa sensibilité.
EXTRAITS CHOISIS
« Les livres sont des enfants
qui consolent les grandes personnes
en leur chantant un air
Comme des enfants l’été
impatients des longues siestes
les mots entrent dans la chambre
et nous tirent par la main
par la main bleue du songe
réclamant suppliant
alors quand est-ce qu’on se baigne »
« Les livres même les plus sombres
amènent la vie la joie
chassent la tristesse »
« On fait sa vie
comme l’enfant fait sa punition
On s’emmure dans un travail une maison un âge
on fait comme les autres »
« La solitude
je l’aime comme une femme
ou peut-être un peu plus qu’une femme
je l’aime comme une mère
aime son enfant
perdu au milieu de tous les autres
du même âge du même rire
dans la cour de l’école »
Jeanne Lerrante — 27/01/2023

Christian Bobin, Les poètes sont des monstres — Éditions Lettres Vives 2022 (58 pages)
« Les poètes sont des monstres d’aimer la vie qui les brise. Même leurs malédictions sont plus belles que nos sourires. »
Les poètes sont des monstres… La phrase revient au fil des textes, leitmotiv percutant afin de réveiller les consciences.
Bobin nous dit la puissance de la poésie, la force des poètes. Il raconte la Russie des années trente et quarante… « L’ours Staline n’aime pas la poésie. L’ancien séminariste qu’il est flaire le dieu vivant, sait qu’il peut faire son terrier dans un poème d’amour, prêt à bondir sur toutes les conventions. » Il raconte Anna Akhmatova, le pouvoir de sa poésie.
« Staline a toujours craint Anna Akhmatova. »
« Elle balaie sa chambre — son étroit infini. Elle balaie ses jeunes années. Un rayon de soleil tombe en oblique sur la valise éventrée. La poussière est une juive. Sa vie est d’être traquée par le balai, et d’inventer des caches légendaires. Les poèmes sont ces caches. »
A. Akhmatova a fait œuvre de résistance au stalinisme en continuant d’écrire inlassablement malgré les pressions et les menaces du régime. Elle a gagné : Staline est mort, elle reste vivante…
La tyrannie subsiste pourtant : « l’Argent-Roi », la technologie, la vitesse sont les oppresseurs du XXIème siècle. Nous courrons à notre perte, nous sommes seuls responsables.
« Nous inventons un homme nouveau qu’il n’est nul besoin d’envoyer dans les ateliers de glace pour le refaire. Chacun, de lui-même, fabrique avec candeur un homme conforme aux ordonnances démentes de la Raison technologique. L’humain perd son éclat, le robot s’assouplit. La jonction va bientôt se faire. »
Et si Bobin nous annonce notre mort, il nous délivre un message d’espoir doublé d’un conseil : résister, faire cesser « notre rage à détruire l’amour », car à la fin ce n’est pas la mort qui gagne mais la poésie et ses passeurs.
« Les poètes sont des monstres. Ils nous aideront à traverser la nuit qui vient. »
Il s’agit-là peut-être du dernier message de Christian Bobin. Sachons l’écouter et l’entendre…
Jeanne Lerrante — 22/01/2023

Christian Bobin, Le muguet rouge — Gallimard 2022 (79 pages)
« La poésie est don de lire la vie. Est poétique toute concentration soudaine du regard sur un seul détail, que provoque notre désir enfantin de ne jamais mourir. »
Si vous avez envie de ralentir, de vous offrir une pause, un temps d’apaisement, lisez Le muguet rouge, le dernier opus de Christian Bobin. Ce livre ne peut vous faire que du bien. Il vous déposera sur une terre où « les vaches ruminent un poème ». Il vous aidera à supporter le métier de vivre, un métier de plus en plus difficile à exercer sous les coups de boutoir du Progrès qui rend fou à cause de la grande hâte qu’il impose.
Bobin est l’antithèse de l’homme pressé. Ses mots rares et délicats ouvrent une porte sur un monde où la lenteur est une merveille, où les rafales de joie font s’envoler les soucis du quotidien. Il nous invite à regarder des choses que l’on pourrait croire inutile alors qu’elles nous aident à sentir que nous avons le cœur vivant.
« Le chat sauvage boit l’eau de pluie dans l’assiette sur la terrasse, puis s’éloigne noblement comme s’éloignent les morts. »
Le muguet rouge est composé de textes courts qui suivent le rythme d’un mouvement alternatif de l’obscur vers la lumière. L’un évoque les veaux menés à l’abattoir dans des conditions atroces, l’autre invite à « quelques pas dans la campagne. Les volets clos des petites maisons parfaites nous jugent. Leurs hortensias au ventre bleu-rose de femmes enceintes nous acquittent. Le cheval s’approche pour recevoir notre bonjour en feignant l’indifférence. » Bobin semble nous montrer ainsi que le paradis voisine l’enfer, il nous suffit de faire un pas pour aller de l’un dans l’autre. À nous de faire le bon pas. Il paraît que « la porte du paradis grince merveilleusement ».
Ce livre est bienfaiteur. Il nous aide à retrouver l’humanité que le progrès écrase. Il nous permet de respirer. Il nous fait voir un halo poétique dans la nuit du monde.
« Éclairer une seconde, c’est éclairer pour toujours. »
Jeanne Lerrante — 27/10/2022


Christian Bobin, La femme à venir — Folio (139 pages)
La femme à venir est un roman empreint de tristesse, du moins c’est ainsi que je l’ai ressenti. Nous suivons Albe sur son chemin de vie, depuis sa naissance jusqu’à l’âge adulte, un chemin parsemé de grandes douleurs et de petits délices. La fillette apprend la fragilité de la vie lorsque ceux qu’elle aime disparaissent prématurément : d’abord Guillaume, l’ami de ses parents, puis sa mère.
« C’est une chose fragile que la lumière du jour. On y marche. On y attend quelque chose, on ne sait pas trop quoi. Oui, mais voilà : où trouver la force d’attendre, quand le visage aimé est recouvert de terre ? »
Albe invente sa vie malgré les absents. Elle va à l’école, étudie, s’éveille au désir charnel, tombe amoureuse de son professeur de littérature, trouve un travail. Les années passent comme une traversée du désert jusqu’à la rencontre avec l’ange, le bien-aimé, celui sur lequel on peut s’appuyer. Le roman s’achève sur cette rencontre.
L’histoire d’Albe est sombre, douloureuse. Je n’ai pas aimé suivre cette vie de solitude et de souffrance. J’ai préféré le parcours de Lucie dans La folle allure, quand Bobin célébrait une ode à la liberté des femmes. Je n’ai pas bien compris ses intentions lorsqu’il évoque Albe, même s’il nous offre de beaux moments de lecture, comme ce passage sur l’adolescence :
« C’est l’adolescence, la fin du premier mouvement. La scène est vide. Les musiciens ne reviendront plus. La suite de la partition fait défaut : à toi d’inventer le mouvement suivant, l’adagio, l’amoureuse lenteur, le sacre immobile. À toi de l’écrire puis de le jouer, toute seule. Toute seule, comprends-tu. Toute. Seule. Devant toi, la terre promise : mariage, enfants, travail. Ce désert. Après quoi, silence. Vers la mort, très chère, nous allons. Tous. En dansant ou en boitant, en riant ou en geignant, peu importe, puisque c’est là que nous allons. »
Jeanne Lerrante—31/07/2022


C. Bobin, La folle allure @editionsfolio (173 pages).
Bobin a écrit beaucoup de très beaux livres, mais pour moi La folle allure rejoint l’étage de mes préférés.
La folle allure est un roman écrit à la première personne : Lucie, vingt sept ans, s’isole dans un lieu tranquille pour écrire son histoire.
« Je cherchais un endroit où il ne se passe rien. J’ai trouvé. L’hôtel des abeilles, près de Foncine-le-Bas, dans le Jura. J’aime bien les abeilles. Je me suis arrêtée là pour faire mon miel d’encre, de solitude et de silence. »
Le miel de Lucie a la couleur de la liberté. Ses mots chantent son désir de vivre libre, vivre sa vie comme elle l’entend, non comme les autres l’entendent. Elle y parvient. Renoncer n’est pas dans la nature de celle qui «commence (…) à naître vers les deux ans, deux ans et demi, dans le berceau d’un loup.»
Lucie raconte ses parents, son enfance nomade dans un cirque, ses fugues, ses rencontres, ses audaces. Elle se marie, prend un amant, mais pas n’importe lequel : « Mon amant est à plein temps sous mes fenêtres. (…) Le matin, le soir, mes pensées volent vers mon amant, mes yeux brillent de lui et mon cœur chante ses louanges : un érable. »
Ses pensées s’appuient sur la force inépuisable de l’enfant dont le premier amour a été un loup.
« … je pense que le grand art est l’art des distances, trop près on brûle, trop loin on gèle, il faut apprendre à trouver le point exact et s’y tenir, on ne peut que l’apprendre à ses dépens comme tout ce que l’on apprend vraiment, il faut payer pour savoir, c’est ma première leçon d’enfance …»
« Il y a partout, mélangées aux particules de l’air que nous respirons, des particules d’amour errant. Parfois elles se condensent et nous tombent en pluie sur la tête. Parfois non. C’est aussi peu dépendant de notre nature qu’une averse de printemps. Tout ce qu’on peut faire, c’est de rester le mois souvent à l’abri. Et c’est peut-être ça qui cloche dans le mariage : ce côté parapluie. »
« … si on disait vraiment, partout et toujours, ce qui nous chante dans la tête, la vie serait plus drôle, plus déchirée peut-être, bien plus vivante … ».
La folle allure est une ode à la liberté des femmes. Un grand Bobin ❤️!
Jeanne Lerrante — 06/02/2022


Christian Bobin, Un assassin blanc comme neige, Gallimard 2011 (94 pages).
«Le rouge-gorge trouvé mort devant la porte du garage retient sous son duvet la chaleur des jours heureux. Dieu est un assassin blanc comme neige.»
Bobin nous aide à traverser l’hiver, celui qui endort la nature, celui qui éteint une vie, en nous montrant les jolies choses de cette saison si peu aimable : « les feuilles du chêne tombe, le nid du geai apparaît », deux vieilles dames en train de boire leur chocolat fumant dans un salon de thé sont « des miracles qui s’ignorent ».
Un assassin blanc comme neige est un recueil de pensées sur la vieillesse inspirées par la mère de l’auteur « en marche vers le sacre de ses cents ans ». Bobin lui rend régulièrement visite à la maison de retraite où elle séjourne. Il porte sur le grand âge un regard empreint de bienveillance. C’est bouleversant.
« Vieillir est une illumination. »
Quand il ne rend pas visite à sa mère, Bobin trouve du réconfort auprès de ses amis d’éternité : Jean-Sébastien Bach, un lézard, Maître Eckhart, une libellule, Marceline Desbordes-Valmore.
« J’attends d’un poème qu’il me tranche la gorge et me ressuscite. »
Il évoque plusieurs lieux : le monastère de Semur-en-Brionnais, sa chère ville du Creuzot, le monastère d’Uchon « grand comme un nid d’hirondelle ». Il les décrit à partir d’un détail insignifiant et pourtant essentiel puisqu’il révèle l’immensité de leur charme et la richesse des émotions qu’ils sont susceptibles de susciter dans un cœur à l’écoute.
« Nous ne disposons que d’une seconde pour voler à la vie les bracelets de lumière qui tintent à ses poignets. »
Nous vivons dans une société qui n’aime pas la vieillesse. Cachez ce vieux que je ne saurais voir ! Bobin, à l’inverse de cette doxa, accorde au grand âge une place en pleine lumière.
J’ai aimé tout particulièrement les dernières pages consacrées au peintre japonais Hokusai. Bobin lui rend un très bel hommage, reconnaissant par-là la valeur de l’œuvre de toute une vie.
Un Assassin blanc comme neige est un livre lumineux…
« Une montagne de découragement s’élève devant moi, je cherche le chemin de contrebandier qui permettra de le franchir. » Belle Maxime!
Jeanne Lerrante—29/01/2022

Christian Bobin, L'enchantement simple Le temps qu'il fait
« Quelque chose a eu lieu.
Quelque chose a eu lieu dont j’ignore tout.
Quelque chose a eu lieu dont j’ignore tout et je voudrais écrire ce livre pour dire cette chose, pour que l’évènement qui m’a une première fois aveuglé dans la vie revienne une seconde fois m’éblouir sur la page.»
L’épuisement débute comme ça… C’est un incipit magnifique… Ces premières phrases contiennent une promesse, recèlent un mystère et attisent l’envie de lire les 116 pages suivantes d’une seule traite.
À quoi ressemble ce livre? À l’orage, répond Bobin. Il nous invite à une promenade sous la pluie, sachant qu’ «une promenade sous la pluie n’est jamais mauvaise, la joie y vient avec la peur.»
Nous retrouvons les thèmes chers à l’auteur :
✨La solitude choisie et assumée
« La solitude est une maladie dont on ne guérit qu’à condition de la laisser prendre ses aises et de ne surtout pas en chercher le remède, nulle part. »
✨L’amour
« L’amour n’est pas un sentiment. Tous nos sentiments sont imaginaires et, si profonds soient-ils, nous n’y rencontrons que nous-mêmes c’est-à-dire personne. »
✨L’écriture
«L’écriture c’est le cœur qui éclate en silence.»
Ce livre occupe une place à part dans ma vie. Il m’a aidé à prendre une décision, une de ces décisions qui permettent d’avancer. Je subissais une situation, une amie m’a prêté L’épuisement, j’ai lu cette phrase:
🌟«Il me semble que nous ne disposons dans la vie que d’une quantité limitée de « oui » et qu’il nous faut les protéger par une quantité illimitée de « non.»🌟
Le pouvoir des mots est incroyable… Quelques phrases d’un livre peuvent décider de l’orientation d’une vie. J’ai senti quelque chose de débloquer en moi… j’ai trouvé le courage d’agir, je me suis libérée du poids qui m’alourdissait. Fin de l’épuisement…
Jeanne Lerrante —30/12/2021

@christianbobin.fr- L’enchantement simple et autres textes @editions_gallimard
La poésie de Bobin est un centre vital. Elle nous offre un espace de respiration dans une époque soumise à l’obsession de la performance et de la rentabilité. Sa lecture nous redonne la générosité et la sensibilité qui nous humanisent.
Ses admirateurs le savent, mais il peut être utile de l’apprendre aux autres: Bobin n’est pas un poète béat qui s’émerveille devant un brin d’herbe mouillé par la pluie. Si Bobin nous invite à découvrir l’invisible, c’est bien parce qu’il voit le monde tel qu’il est, avec ses tragédies et son lot de désespoir. Seulement il a le courage de ne pas se complaire dans le tragique, de ne pas ruminer sa misère humaine. Il préfère nous apprendre qu’après la pluie vient « la fraîcheur ressuscitée du lilas contre la fenêtre. » Il préfère inventer des contes et s’émerveiller de la joie de la petite fille qui les écoute. « C’est un écureuil, il s’appelle Mozart. Il a un pelage roux et ses yeux sont de toutes les couleurs… » C’est ça, l’enchantement simple. Il préfère nous délivrer le secret qui nous permettra, si on sait l’entendre, d’accéder à ce Huitième jour de la semaine « qui commence et ne s’épuise dans aucun temps. ».
Ce Huitième jour de la semaine, cet état de grâce dans lequel nous rencontrerons peut-être l’amour…
Car «l’amour ne vient que par grâce et sans tenir aucun compte de ce que nous sommes. D’ailleurs, si c’était le cas, il ne viendrait jamais.»
Jeanne Lerrante — 24/11/2021

Christian Bobin — Un livre inutile, Fata Morgana
C’est une chronique inutile… C’est quoi une chronique inutile ?
C’est une chronique qui parle d’un livre inutile.
«C’est quoi un livre inutile ?
- C’est un livre qui ne parle que des livres, comme celui-ci.
- Alors pourquoi l’écrire?
- Les livres sont des boîtes à musique remplies d’encre. J’ai voulu recueillir, juste avant qu’elles s’éteignent, quelques notes grêles, quelques airs de berceuse.»
Dans ce livre inutile, Christian Bobin recueillent les «notes grêles» de sept poètes qu’il affectionne entre tous: Paul Claudel, Franz Kafka, Ramuz, Becket, Ponge, Apollinaire, Gustave Roud. Je suis loin de tous les connaître… les mots de Bobin m’ont donné envie de relire les connus et de découvrir les inconnus, notamment Gustave Roud.
Bobin lui consacre un très beau texte, le plus long du recueil, intitulé Le pain sur la table. J’ai beaucoup aimé le passage qu’il consacre à définir «un grand auteur» qu’il oppose à «un écrivain».
«Un grand auteur n’a pas d’idées. Il ne fait pas un métier intellectuel. Un grand auteur n’écrit pas avec des idées. Un grand auteur écrit avec ses mains. Je veux dire : il écrit des livres faits à la main, des livres singuliers, des livres à un seul exemplaire. On les ouvre et c’est comme un morceau de colline, comme une mésange dans la clairière, comme le chant de la pluie sur la terre. C’est physique, la lecture des grands auteurs. C’est même à ça qu’on les reconnaît, d’emblée : leurs phrases ne vont pas vers l’abstraction. Elles opèrent suivant une physique mentale, suivant une sensualité de la pensée. Par un côté elles touchent aux anges. Par un autre côté, elles touchent à la chair.»
Et vous? Quels sont les grands auteurs qui vous permettent de voir un morceau de colline et d’entendre le chant de la pluie sur la terre?
Connaissez-vous Gustave Roud?
Jeanne Lerrante — 16/10/2021

Jean-Marie Kerwich, L’Évangile du gitan, @mercuredefrance 2008
«Où est-il, ce gitan? Certains ont aperçu sa caravane près de la Seine. Il marche en évitant les feuilles mortes, de peur de blesser leur doux sourire immortel. Il va de saison en saison, ses pas sont des poèmes. Qu’importe s’il n’écrit pas selon les règles : mieux vaut ne pas faire de fautes d’âme que de fautes d’orthographe.» - L’étang
Lire L’Évangile du gitan m’a incité à sortir de ma zone de confort, découvrir un monde où la cruauté côtoie la poésie, rencontrer un homme habitué des terrains vagues qui change en or les mots qu’il trace sur le papier, un homme à la sensibilité hors du commun, un homme solitaire fatigué des humains sans humanité.
Les textes sont rudes à l’image de la vie qu’ils décrivent. L’écriture est belle, faite de mots simples qui touchent le cœur. Christian Bobin a rédigé la quatrième de couverture, rien que ça!
Je vous ai déjà parlé de J.M. Kerwich dans un précédent post, le poète gitan dont la famille tenait un cirque. Son père le battait pour l’obliger à exécuter des sauts périlleux. Il raconte, dans cet Évangile, sa jeunesse misérable, la caravane mal chauffée, les boulots mal payés, les prostituées qui lui prêtaient leur lit pour qu’il dorme au chaud «pendant une heure, le temps qu’elles aillent manger». Il dévoile sa rencontre avec l’écriture: elle lui a permis de transcender la misère, de crier sa souffrance, d’exprimer sa vérité.
«Ma pensée prendra la pioche et creusera mon esprit jusqu’à épuisement pour trouver les mots de la vérité. Je ne sais pas mettre des dentelles à mes phrases, j’écris comme on arrache des poireaux à la terre. /…/ J’écris sur un humble bout de papier trouvé sur le trottoir souillé de la banlieue. Peut-être vaudrait-il mieux le remettre là. Est-ce que le coin d’un caniveau ne serait pas la plus grande maison d’édition ?» - Le caniveau
Jeanne Lerrante — 15/08/2021




Christian Bobin, Les ruines du ciel - @editionsfolio
🌟Les ruines du ciel ou « l’obstination du monde à courir vers le rien, malgré les feux allumés de toutes les fleurs. » Il ne tient qu’à nous de modifier nos comportements…
🌟Christian Bobin ressuscite le temps d’un livre le monastère de Port-Royal des Champs, détruit sur ordre de Louis XIV en 1711. Le monarque n’admettait pas l’insoumission des religieuses à son autorité. L’âme de la résistance au pouvoir en place déploiera ses ailes sur les ruines du monastère. Il deviendra le symbole de la contestation politique et religieuse face à l’absolutisme royal.
🌟Les ruines d’une abbaye face à la déliquescence de notre société… les ravages de l’argent (« On dirait que les riches sont à un centime près. »), la fascination de la frivolité (« Les mannequins de seize ans avec leurs yeux d’assiettes creuses sont les martyres du rien. »). Pour autant, Bobin discerne « ce besoin de ciel qu’il y a partout, même dans les pierres. »
🌟Et Bobin sait rassasier cet appétit d’idéal. Il nous offre une dose de vitamines spirituelles avec ce croisement de portraits du XVIIème siècle (l’abbesse Angélique Arnault, Saint François de Sales, l’abbé de Saint-Cyran, Pascal, Racine…) et du XXème siècle (ses parents, Dhôtel, un clochard, Jean Genet, une amoureuse dans la rame du métro…). Il nous fait entendre leur voix sur des airs de Bach et de Haendel.
Bobin a trempé sa plume dans un encrier de lumière. Ses mots tracent le passage d’un univers à un autre, du visible vers l’invisible. Il utilise des paraboles nées de la vie ordinaire, notamment pour évoquer sa mère, l’usine du Creuzot. Son texte est fragmenté, ses phrases ressemblent à des éclairs, ses mots nous atteignent au cœur comme des fulgurances. J’ai fermé les yeux et je me suis abandonnée…
🌟Les textes de Bobin peuvent me nourrir pendant des jours, des semaines. Ce sont des textes qui débroussaillent la route. Ils éclairent mon cœur malhabile dans la perception de l’invisible…
« On vole d’erreur en erreur jusqu’à la vérité finale. »
« Il y a toujours dans un livre, même mauvais, une phrase qui bondit au visage du lecteur comme si elle n’attendait que lui. »
Jeanne Lerrante — 13/07/2021



Jean-Marie Kerwich, Le livre errant - @mercuredefrance
Si vous aimez les textes de Christian Bobin, vous aimerez ceux de Jean-Marie Kerwich.
🎪J.M. Kerwich est né à Paris en 1952 dans une famille de gitans Piémontais. Il a fait très tôt l’apprentissage de la cruauté. Sa famille dirigeait un cirque. Enfant, son père le brutalisait pour qu’il exécute des sauts périlleux. Un dressage brutal… Il a passé une partie de sa vie à écumer les cabarets pour y présenter des numéros de trapéziste, d’acrobate, de clown. Une vie de misère… Pour conjurer la souffrance, il lit Rimbaud, écrit des poèmes.
🎪J’ai découvert J.M. Kerwich grâce à Christian Bobin. Il le cite notamment dans Prisonnier au berceau parmi ses auteurs de prédilection tels Jean Grosjean et André Dhôtel. Il ne m’en a pas fallu davantage pour que naisse en moi l’envie de lire ses textes. J’ai été séduite: le coup de cœur d’emblée ! Kerwich trouve son inspiration dans la nature: une feuille d’automne, une goutte d’eau trouvent vie sous sa plume. Ses mots viennent du vent, son cœur crache du feu.
🎪Le livre errant est un recueil de textes courts : un par page. Il y a une intensité de fond malgré la brièveté de forme. Kerwich y révèle la beauté des choses enfouie sous la cruauté de la vie. Ses mots tracent une image privilégiée des souffrances et des joies de l’existence. Ils resteront gravés longtemps dans mon cœur.
Rendez-vous sur mon compte Instagram (@jeannelerrante) en story permanente pour la lecture de quelques textes à voix haute.
Jeanne Lerrante — 02/07/2021




Christian Bobin, Prisonnier au berceau - @mercuredefrance, collection Traits et portraits
« J’écris ce livre pour tous ces gens qui ont une vie simple et très belle, mais qui finissent par en douter parce qu’on ne leur propose que du spectaculaire. »
🌟Ouvrir ce Prisonnier au berceau, c’est entrer dans l’univers intime de Christian Bobin, le parcourir avec un bonheur qui va crescendo au fil des pages et le quitter avec une indicible joie au fond du cœur.
Bobin raconte sa vie de captif au Creuzot. « Je suis né dans une ville qui pondait des œufs en acier. J’ai grandi dans une famille où les personnes - quand on les pressait trop de questions - se révélaient en acier trempé. J’ai entendu les hommes éventrer le ciel pour le vider de ses éclairs. À ma naissance on m’a couché à l’intérieur d’un berceau de fonte, un demi-obus. Allongé sur le dos, prisonnier au berceau, je contemplais le ciel, ses forges angéliques et ses nuages qui, en se délitant, me déchiraient le cœur. »
Osera-t-on s’étonner que dans cette ville «à l’âme métallique» du Creuzot une graine de délicatesse ait poussé ?
🌟Christian Bobin, prisonnier volontaire de la cité, trouve le chemin de l’évasion dans la contemplation des marguerites d’un jardin ouvrier, d’un rouge-gorge, d’un papillon. Il mène une vie contemplative qui lui ouvre les portes de l’invisible. Et c’est de cet invisible que naissent ses livres à la poésie si délicate. Quelques camarades égaillent sa solitude. Ils s’appellent Jean Grosjean, André Dhôtel, Jean-Marie Kerwich. Ils sont poètes.
🌟Prisonnier au berceau fait partie de la collection Traits et portraits des éditions Mercure de France. J’aime beaucoup cette collection dont les livres mêlent l’écrit à la photographie, ce qui donne une dimension supplémentaire au texte. Ici, on peut voir les façades du Creuzot, l’église Saint Charles, un marteau-pilon. On peut sentir la présence d’une autre prisonnière volontaire grâce à une robe, un berceau. C’est Émily Dickinson. La poétesse nimbe les pages de sa lumière. Deux gravures de Dürer ajoutent un degré à l’émotion. C’est tout un univers tissé de délicatesse et de simplicité qui nous est ainsi offert.
Jeanne Lerrante — 05/06/2021

🌟Christian Bobin, Noireclaire précédé de Carnet de soleil
@editionsfolio 🌟
Les éditions Folio ont eu la bonne idée de rassembler dans le même recueil deux textes de Christian Bobin : Carnet de soleil et Noireclaire. Leur point commun : Ghislaine, la femme aimée dont la mort brutale, consécutive à une rupture d’anévrisme, avait inspiré La plus que vive, « ce petit jardin d’encre » bouleversant de délicatesse, défriché à l’ombre de la défunte tant regrettée. Plusieurs années après le drame, Bobin trempe sa plume dans l’encrier du souvenir. Il écrit à Ghislaine. Les mots dansent dans la nuit du cœur, légers comme des rayons de lune.
« Je t’avais promis dans la plus que vive de t’écrire dix ans plus tard. Quinze ans ont passé avant que je lance ce caillou de papier contre la fenêtre de ta maison au fond des cieux (...). » - Carnet de soleil
« Je t’écris pour t’emmener plus loin que ta mort. » - Noireclaire
« Vingt ans après ta disparition les archives de mon cœur me sont accessibles. » - Noireclaire
Deux textes comme deux lumières susceptibles de guider notre cœur égaré dans l’obscurité...
Comment évoquer la femme aimée plusieurs années après sa mort ? Bobin trouve la manière juste. Il ranime le sourire de Ghislaine, son rire, sa voix. Il se rappelle leurs promenades dans la forêt, les livres qu’il lisait lorsque Ghislaine vivait, les livres qu’il lit maintenant qu’elle est morte. Il raconte cette nuit de neige où les poètes russes sont venus le voir et lui ont parlé de Ghislaine.
Tout m’a plu dans ce que j’ai lu: les mots de Bobin déchirants et purs, l’ambiance tendre et mélancolique, enfin cet amour au-delà de la mort m’a chaviré le cœur.
« Quand tu avançais c’est un monde qui avançait avec toi, comme avec la mariée sa traîne, injuste et sainte. Noireclaire. Ta mort n’y change rien: je te vois en mouvement, toujours avançant, et la vie surabondante te suit, le printemps arrive avec ton nom. »
Jeanne Lerrante - 14/05/2021




Christian Bobin, La plus que vive — Folio
Le 12 août 1995, au Creusot, la mort est descendue sur Ghislaine «sans prévenir comme l’aigle noir de la chanson de Barbara.» Les médecins nomment l’indicible «rupture d’anévrisme». Celui qui a aimé Ghislaine débute l’apprentissage de son absence...
Celui qui a aimé Ghislaine c’est Christian Bobin. Il écrit : «L’automne et l’hiver qui ont suivi ta mort, je les ai occupés à défricher pour toi ce petit jardin d’encre.» Ce petit jardin d’encre c’est La plus que vive, un texte d’amour d’une rare beauté. J’en suis encore éblouie.
Comment parler aux morts tant regrettés? Comment parler de la femme aimée à jamais disparue ? Christian Bobin trouve les mots en faisant preuve d’une retenue admirable. Il offre un texte d’une subtilité aussi délicate qu’un envol de papillons. Il y a ceux qui définissent l’autre à l’aide de son état civil, sa situation professionnelle, son utilité technique. Christian Bobin n’est pas de ceux-là. Quand il aime une femme, il l’a fait entrer dans son cœur, pas dans des cases. C’est pourquoi il retient de Ghislaine ses petites manies, sa manière de parler «avec un mouvement du poignet, une danse légère de la main», sa manière d’éclater de rire. Il s’arrête aux détails de la vie quotidienne, il revient sur les lieux de leurs promenades. Il ouvre un livre et Ghislaine est là, «dans la gaité de quelques mots.» Il lui parle à travers les limbes du néant. Prenons le temps de l’écouter :
«Je n’ai jamais pu supporter la moindre critique te concernant. Que l’on prononce sur toi la moindre parole blessante, la plus légère réserve, je l’entends, je n’oublie pas, je garde. Je ne m’en sers pas mais c’est là, comme un abîme entre moi et ceux qui, un jour, ne serait-ce qu’une fois, auront émis un doute sur toi. C’est ma façon d’aimer. C’est la seule que je connaisse.» Écoutons-le encore : «J’ai au cœur un tourment de bois noir, je vais laisser tout ça virer au rouge et au clair. Je n’ai aucun doute de l’endroit où tu es réellement : tu es cachée dans le cœur des roses rouges.»
Jeanne Lerrante — 03/02/2021

Une biographie toute en poésie d’Émilie Dickinson.
Émilie Dickinson : une femme fascinante, incroyablement mise en lumière sous les mots de Christian Bobin. Il dévoile l’âme de la poétesse avec une grande finesse et une infinie douceur.
« Bien avant d’être une manière d’écrire, la poésie est une façon d’orienter sa vie, de la tourner vers le soleil levant de l’invisible ». Christian Bobin

Pierre,... c’est l’homme qui « aura (...) passé sa vie à étaler du noir sur des toiles tendues »... Pierre, c’est Soulages... c’est le peintre.
Le 24 décembre 2018 Christian BOBIN monte dans un train qui le « crachera comme un pépin sur le quai de la gare de Sète vers 22h30 ». Il monte dans un train pour aller « voir le peintre ». Il tient à lui remettre La nuit du cœur pour son anniversaire. La nuit de l’anniversaire de Pierre Soulages c’est le 24 décembre 2018, la nuit de Noël...
Christian BOBIN écrit le songe d’une nuit d’hiver. Le récit de ce songe est une déclaration d’amour, une déclaration d’amour au peintre Pierre Soulages. «Écrire, c’est le voir. Penser à sa pensée. Penser qu’un homme a passé sa vie à chercher quelque chose dans sa nuit - par brisures, fractures, féroces patiences - de la lumière.» Christian BOBIN nous entraîne à le suivre dans ce train. Il a fourré dans un sac un livre de Dhôtel et un recueil d’entretiens entre un étudiant et Kafka. Nous prenons place à ses côtés sur le siège d’un compartiment. Nous n’avons pas eu le temps de préparer de sac. C’est aussi bien: nous sommes libres de tout embarras matériel, entièrement disponibles pour entendre sa déclaration d’amour. « Pierre, tu me touches malgré ta gloire car la gloire éloigne infiniment de nous ceux qu’elle sacre. Ce que tu as peint est devant mes yeux de pensée. Tu as peint des portraits. Tu n’as même fait que ça: tes noirs, parfois scarifiés de bleu, de rouge ou de brun, sont les visages des juges de l’au-delà - ces grands oiseaux égyptiens qui règnent dans l’entre deux de vivre et mourir.»
La magie de BOBIN a opéré sur moi, une fois de plus... Je ne pensais pas prendre le train avec lui aujourd’hui moi, j’avais formé d’autres projets... J’ai attrapé Pierre, comme ça, en passant... j’ai lu la première page, je me suis retrouvée embarquée dans un voyage au bout du songe d’une nuit d’hiver... Et j’ai aimé ça...
Jeanne Lerrante — 27/09/2020

« Le silence d’un citron. Si nous avions l’oreille fine, nous entendrions le ronronnement de l’absolu sous l’écorce jaune. Mais nous n’avons pas l’oreille fine. Nous ne voyons qu’un citron et sa dureté joviale caractéristique des fils du soleil. »
Christian Bobin-La muraille de Chine

Une petite robe de fête de Christian Bobin.
🌱Ce livre est un bijou d’une infinie délicatesse. Il prend la forme d’un recueil de textes. Christian Bobin réunit ses personnages familiers, la pluie, le vent, un brin d’herbe, la lumière. Il propose une promenade littéraire jalonnée de neuf étapes (chaque texte marque une étape) où le lecteur rencontre successivement Rilke, Racine et Iphigénie, Perceval le Gallois, Pasternak et Le docteur Jivago. Chacune de ces étapes ouvre le cœur et l’esprit à une méditation sur la lecture, l’écriture, l’amour. La fragilité de l’amour semble le fil rouge du recueil.
🌱Une petite robe de fête (le texte final) est la petite robe d’amour portée par la femme aimée et aimante. Cette petite robe de fête remplie d’espérance n’échappe cependant pas à l’usure du temps. L’amour meurt, la solitude se réveille et Bobin écrit : « Avec la fin de l’amour, apparaissent les rois mages: la mélancolie, le silence et la joie. Ils avancent lentement dans l’air bleu. Ils emmènent avec eux une couronne d’ombre, une larme d’or. Ils viennent de l’enfance. Ils pénètrent dans l’âme. Lentement. Jour après jour. La mélancolie, le silence et la joie. Dans cet ordre là, toujours: le silence au milieu, au centre.
La petite robe claire du silence.»
Jeanne Lerrante — 25/11/2020

🌱Tout le monde est occupé est « un livre où il y a beaucoup de personnes très intéressantes. » Paroles de chat... Le chat s’appelle Rembrandt. Il lit Thérèse d’Avila pendant que Van Gogh le canari prend la lumière et la transforme en chanson.
🌱Tout le monde est occupé... Christian Bobin nous entraîne dans le tourbillon d’une tribu loufoque qui collectionne les perles d’humanité. Il y a Ariane dont la fraîcheur, la plénitude « simplifiante » allège les âmes de plomb. « Il y a ainsi des gens qui vous délivrent de vous-même-aussi naturellement que peut le faire la vue d’un cerisier en fleur ou d’un chaton jouant à attraper sa queue. Ces gens, leur travail, c’est leur présence.» Il y a les enfants d’Ariane: Manège, Tambour et Crevette, conçus à la suite d’un seul baiser d’amour. Il y a M. Gomez, Mme Carl et M. Lucien, les employeurs d’Ariane, le chat Rembrandt, le canari Van Gogh, Melle Rosée la professeure de dessin de Manège et M. Armand l’instituteur. Il y a enfin Marie bleue, Marie de plâtre, Sainte Marie mère de Dieu qui veille sur tout ce petit monde.
🌱Comment qualifier ce livre? Bobin propose une réponse : il s’agit d’ « une pièce inédite de Racine: monsieur Lucien aime mademoiselle Rosée qui aime monsieur Gomez qui aime sa mère.» J’en suggère une autre: il s’agit d’un conte d’amour... car l’amour se cache derrière chaque phrase avec ses multiples visages : l’amour d’une mère pour ses enfants, d’un fils pour sa mère et celui d’un chat pour un canari. Il s’agit d’un conte d’amour avec un brin de folie. Un chat noue un dialogue avec un canari au sujet d’une sainte. Ariane vole, dort, ronfle lorsqu’elle est amoureuse. Marie bleue, Marie de plâtre sort de sa chapelle pour entreprendre un tour du monde parce qu’elle est fatiguée de veiller sur tout un chacun, parce qu’« une mère a droit à des congés, la mère de Dieu comme les autres.»
🌱Bobin m’a surprise avec son histoire de fou et j’ai aimé ça... C’est qu’ « il y a des fous tellement fous que rien ne pourra jamais leur enlever des yeux la jolie fièvre d’amour. Qu’ils soient bénis. C’est grâce à eux que la terre est ronde et que l’aube chaque fois se lève, se lève, se lève. »
Jeanne Lerrante — 27/11/2020

Christian BOBIN - L’éloignement du monde, collection entre 4 yeux.
La nuit dernière a été troublée par l’insomnie. Je n’aurais pas dû regarder le journal télévisé. L’actualité change le paradis en enfer. Par chance, « le poète apparaît en ce monde ennuyé ». Christian Bobin a sauvé ma nuit, à défaut de sauver mon sommeil ...
L’éloignement du monde est un recueil de pensées sur l’amour, la solitude, l’écriture. Le lecteur découvre « le fragment d’une lettre qu’on n’enverra pas », « le fragment d’une lettre envoyée », « une lettre longtemps retenue ». Les mots de Bobin nourrissent notre cœur. Ils « nous donnent une joie aussi pure que celle prodiguée par la vue d’un petit nuage blanc dans le ciel bleu. » Et la nuit passe, aussi légère que le sautillement d’un moineau.
Extrait : « Le vent heurte un feuillage de la même façon que la parole d’amour touche le visage de l’amoureuse, provoquant même grâce d’abandon, même petite fièvre radieuse. Le vent et la parole d’amour disent la même chose. »
Jeanne Lerrante — 21/12/2020

Christian BOBIN, Souveraineté du vide, suivi de Lettres d’or-Folio
Les heures sont douces à lire les lettres de Christian Bobin, celles qu’il adresse à ses lecteurs dont il ne sait rien (Souveraineté du vide), celles qu’il adresse à une jeune femme dont les lecteurs ne sauront rien (Lettres d’or). Que raconte -t-il dans ses lettres? Il raconte une vie passée loin du monde, une vie passée dans les livres, une vie passée à écrire, une vie de solitude où l’amour étincelle « comme le vent sur la neige ». Les extraits suivants vous diront mieux que moi à quel point Bobin excelle dans l’art épistolaire.
« Il y a ces lettres que je vous écris. Je m’adresse en vous au plus indifférencié de vous, à ce plus faible dénominateur commun, la nuit, la table rase de la nuit. » - Souveraineté du vide
« Je vous parle à partir de ce don d’inexistence également réparti entre chacun de nous. Cet héritage de la plus pauvre folie. Cette inaliénable égalité devant le vide, l’horreur du vide, la souveraineté du vide. Que nous la reniions ou non, peu importe. C’est là que nous sommes. C’est là qu’adviennent les rencontres. » -Souveraineté du vide
« Il y a ces choses en nous : l’amour et la solitude. Elles sont entre elles, comme deux chambres reliées par une porte étroite. Écrivant, on va de l’une à l’autre, incessamment. On ramasse ce qui est sous le ciel, ce qui brûle dans le sang. On en fait un bouquet de fleurs géantes, semblables à celles que découpent les enfants dans du papier peint. On l’offre à une jeune femme. » -Lettres d’or.
Quand Christian Bobin m’écrit une lettre, je suis partagée entre la politesse qui commande de répondre et la timidité qui conseille le silence. J’ai privilégié la politesse...
Cher Monsieur Bobin,
Je lis vos mots comme j’absorberais une cuillerée de miel... et vos mots apaisent mon âme comme le miel ma gorge écorchée, et vos mots abreuvent mon cœur d’une joie inégalée. J’ai envie de vous murmurer : Merci... Encore...
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Remarque : ce recueil rassemble deux textes de Bobin choisis parmi les premiers qu’il a publié : Souveraineté du vide (1985) et Lettres d’or (1987).