
Sei Shônagon, Notes de chevet — Gallimard/unesco, Connaissance de l’Orient
Traduction et commentaire par André Beaujard (367 pages)
Je me suis procurée le texte intégral des Notes de chevet, de Sei Shônagon. La version éditée par Folio sagesse, présentée dans mon précédent post, n’en donne qu’un aperçu, un aperçu suffisant, cependant, pour me mettre l’eau à la bouche, susciter mon envie d’en apprendre davantage.
Le début est très beau. Il paraît que les japonais l’apprennent encore à l’école et le connaissent par cœur. Je vous laisse le découvrir…
« Au printemps, c’est l’aurore que je préfère. La cime des monts devient peu à peu distincte et s’éclaire faiblement. Des nuages violacés s’allongent en minces traînées. En été, c’est la nuit. J’admire, naturellement, le clair de lune ; mais j’aime aussi l’obscurité où volent en se croisant les lucioles. Même s’il pleut, la nuit d’été me charme. En automne, c’est le soir. Le soleil couchant darde ses brillants rayons et s’approche de la crête des montagnes. Alors les corbeaux s’en vont dormir, et en les voyant passer, par trois, par quatre, par deux, on se sent délicieusement triste. Et quand les longues files d’oies sauvages paraissent toutes petites ! c’est encore plus joli. Puis, après que le soleil a disparu, le bruit du vent et la musique des insectes ont une mélancolie qui me ravit. En hiver, j’aime le matin, de très bonne heure. Il n’est pas besoin de dire le charme de la neige ; mais je goûte également l’extrême pureté de la gelée blanche ou, tout simplement, un très grand froid ; bien vite, on allume le feu, on apporte le charbon de bois incandescent ; voilà qui convient à la saison. Cependant, à l’approche de midi, le froid se relâche, il est déplaisant que le feu des brasiers carrés ou ronds se couvre de cendres blanches. »
Jeanne Lerrante — 14/04/2023


Sei Shônagon, Choses qui rendent heureux et autres notes de chevet (extraits)— Folio sagesse (111 pages) ; traduit du japonais par André Beaujard ; préface de Corinne Atlan.
« Au printemps, c’est l’aurore que je préfère. »
Sei Shônagon est une femme de lettres réputée parmi les plus illustres de la littérature japonaise classique. Elle a été l’une des dames d’honneur de l’impératrice Teishi (également nommée Sadako) durant les années 990 et au début du XIème siècle de l’époque de Heian. Les notes de chevet ont été rédigées au moment de la plus haute splendeur de la civilisation de Heian, lorsque Kyôto s'appelait Heiankyô, c'est-à-dire " Capitale de la Paix ". Elles appartiennent au genre sôshi, c'est-à-dire " écrits intimes ".
Les éditions Folio Sagesse offrent, avec cet ouvrage intitulé Choses qui rendent heureux, des morceaux choisis des Notes de chevet. C’est un petit livre plein de charme composé de listes de choses hétérogènes : choses qui font battre le cœur, choses élégantes, choses peu rassurantes, choses qui emplissent l’âme de tristesse, choses qui ne servent plus à rien mais qui rappellent le passé… ces listes sont entrecoupées de récits sur le premier jour de l’an, les insectes, les sujets de poésie, le vent, le soleil, la lune…
Je n’avais encore rien lu de tel ! C’est curieux, délicat, apaisant comme une gorgée d’eau fraîche après une journée aride. Sei Shônagon nous ouvre les portes d’un univers brillant et raffiné. Elle nous donne à voir une conception de l’existence fondée sur l’observation du vivant. Ses descriptions poétiques de la nature, la simplicité désarmante de ses mots touchent le cœur. Elle semble suivre le fil de sa pensée, énumère une liste de choses avant d’exprimer « des remarques sur ce qui relève ou non du bon goût en matière de mode vestimentaire, de comportement ou encore de décoration » (Corinne Atlan).
Un petit livre à emporter partout avec soi « pour éclairer une attente » dont la durée est souvent indéterminée (d’après C. Bobin).
Jeanne Lerrante — 12/04/2023

Quand ma lecture du moment interagit avec une photo personnelle et que cette interaction me donne envie de partager avec vous un extrait du livre une fois celui-ci terminé, j’ai le cœur charmé.
Peut-être le début d’une liste des « choses qui égayent le cœur » ?
Sei Shônagon propose une liste des CHOSES SANS VALEUR. En découvrant son premier item (Un grand bateau, à sec dans une baie, à marée basse), j’ai vu apparaître dans mon esprit cette photo prise il y a quelques jours sur la plage de l’Aiguillon, à marée basse. Cette association d’idée et d’image m’a paru intéressante…
CHOSES SANS VALEUR
Un grand bateau, à sec dans une baie, à marée basse.
Le temps qu’une femme dont la chevelure courte se met à peigner après avoir ôté ses faux cheveux.
Un grand arbre renversé par le vent et couché sur le sol, les racines en l’air.
Le dos du lutteur qui se retire après avoir été battu.
Un homme sans grande autorité qui réprimande un serviteur.
Un vieillard qui découvre sa chevelure.
Une femme s’est fâchée à propos de quelque bagatelle, puis est allée se cacher. Elle pensait que son mari ne manquerait pas de se précipiter à sa recherche ; mais il ne s’inquiète pas tant qu’elle l’avait espéré, il se conduit d’une façon blessante à son égard. Cependant, comme elle ne peut-hélas ! rester toujours dehors, elle quitte d’elle-même sa retraite, et revient à la maison. (…)
Sei Shônagon, Choses qui rendent heureux et autres notes de chevet (extraits)— Folio sagesse (111 pages) ; traduit du japonais par André Beaujard ; préface de Corinne Atlan.
#japon #litteraturejaponaise
Photo personnelle #arcachonmaville #plagedelaiguillon
Jeanne Lerrante — 13/04/2023

Julie Otsuka, Certaines n’avaient jamais vu la mer — Folio (170 pages)
Traduit de l’anglais (États-Unis par C. Chichereau)
Prix Femina étranger 2012
Julie Otsuka propose une histoire poignante qui m’a permis notamment de découvrir le sort que les États-Unis réservèrent aux japonais installés sur leur sol pendant la seconde guerre mondiale.
Au début du XXème siècle, des japonaises émigrent aux États-Unis dans l’espoir que le rêve américain devienne une réalité. Elles viennent d’horizons divers, ville, campagne, « certaines descendaient des montagnes et n’avaient jamais vu la mer, sauf en image ». Toutes ont épousé un compatriote. Par procuration. Elles connaissent leur mari à travers une photo, forcément flatteuse, et quelques lettres qui leur font miroiter une existence douillette et confortable. Elles veulent y croire à cette vie… mais elles vont déchanter… évidemment !
Dès leur arrivée à San Francisco, elles comprennent que le banquier attendu est en réalité un fermier, que l’existence promise est en réalité une vie de labeur dans les champs. Elles se soumettront à leur sort, malgré la déception.
Julie Otsuka nous fait entendre avec délicatesse et poésie la voix de ces femmes, leurs paroles se mêlent et s’entrecroisent, nous découvrons leurs destins liés : la nuit de noce, le travail harassant, l’arrivée des enfants, le racisme des « Blancs », les souffrances mais aussi les petites joies qui parviennent malgré tout à égayer leur existence.
J’ai admiré le courage et la dignité de ces femmes qui ont enduré sans se plaindre leur vie d’exilées.
« Et nous comprenions que jamais nous n’aurions dû partir de chez nous. Mais nous avions beau appeler notre mère de toutes nos forces, nous savions qu’elle ne pouvait nous entendre, aussi essayions-nous de tirer le meilleur parti de ce que nous avions.»
Le destin ne leur fera aucun cadeau : après l’attaque de Pearl Harbor le 7 décembre 1941, ces femmes subiront le sort de milliers de japonais expatriés sur le sol américain : la déportation en camp d’internement et puis le silence et l’oubli. Un sentiment d’injustice est né dans mon cœur devant la férocité de ce qui est arrivé à ses femmes dont le plus grand tort a été de croire en leur rêve d’une vie meilleure.
Jeanne Lerrante — 11/03/2023

Toshikazu Kawaguchi, Tant que le café est encore chaud — Albin Michel 2021 (239 pages)
Traduit du japonais par Miyako Slocombe
Une légende urbaine s’est propagée dans les rues de Tokyo : le café Funiculi Funicula vous propose non seulement de déguster un moka incomparable mais aussi et surtout de voyager dans le temps : vous pouvez, soit retourner dans le passé, soit visiter l’avenir. Cependant, « pour pouvoir le faire, il faut accepter des règles contraignantes » dont l’une concerne la durée du voyage : celui-ci doit se poursuivre le temps que le café refroidisse, une fois le breuvage froid, il faut le boire et rentrer au risque de se métamorphoser en fantôme. Très peu de monde a réussi à voyager dans le temps. Quatre femmes vont pourtant tenter cette singulière expérience…
Si j’ai été séduite par l’idée de départ, j’ai été déçue par le contenu du récit. Je l’ai trouvé simpliste voire indigent. L’auteur présente les personnages à l’aide d’une brève description de leur tenue vestimentaire et fait d’incessantes répétitions sur les caractéristiques physiques de chacun. Lire plusieurs fois la même chose m’a agacé. Sinon, c’est gentil à lire, les pages se tournent facilement.
J’ai cherché à comprendre les raisons de ma déception pour un roman encensé par la critique, vendu à plus d’un million d’exemplaires au Japon et traduit dans plus de trente langues. L’auteur, Toshikazu Kawagughi, est un dramaturge reconnu. Tant que le café est encore chaud est l’adaptation d’une pièce de théâtre qui a remporté le grand prix du 10e Festival dramatique de Suginami. Tout s’éclaire ! J’ai compris le pourquoi de l’unité de lieu (le café Funiculi Funicula), le nombre limité de personnages (j’en ai compté dix) et l’absence de dimension psychologique des uns et des autres. Je ne doute pas que la pièce de théâtre soit excellente mais le roman manque d’ampleur. C’est dommage… surtout qu’il y a une suite — Le café du temps retrouvé et que j’ai commis l’erreur de me faire offrir les deux volumes pour mon anniversaire… Quand je pense que l’an dernier à pareille époque je me régalais avec La papeterie Tsubaki, ma déception augmente d’un cran.
Jeanne Lerrante — 09/02/2023

Durian Sukegawa, Les délices de Tokyo — Le livre de poche (221 pages)
Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako
Dans une rue commerçante de Tokyo, Sentarô, un homme solitaire, vend sans conviction des dorayaki (gâteaux fourrés à la pâte de haricot rouge). Un jour, une veille femme nommée Tokue lui propose son aide, à condition de préparer les pâtisseries à sa façon. Contre toute attente, Sentarô accepte…
Durian Sukegawa m’a offert mon premier bonheur de lecture de l’année. Les délices de Tokyo racontent une histoire qui touche le cœur. Il y est question d’un canari blessé baptisé Marvy, d’une lycéenne égarée prénommée Wakana, d’un marchand de dorayaki au passé douteux (Sentarô) et d’une veille femme dissimulant un lourd secret (Tokue). Ces êtres écorchés par la vie vont faire connaissance chez Doraharu, une boutique de dorayakis devant laquelle se dresse un cerisier, baromètre émotionnel et messager du passage des saisons.
Le roman est riche de contrastes. La tendresse des personnages s’oppose à leurs souffrances intimes : le passé de mauvais garçon de Sentarô qui l’a conduit à faire de la prison, la maladie de Tokue qui ouvre une page douloureuse de l’histoire du Japon, celle où le pays condamnait à l’enfermement les malades de la lèpre. Derrière l’apparente candeur du récit se cache une réflexion sur la possibilité de surmonter les épreuves.
Tokue est rayonnante. Son énergie, sa force de vie m’ont conquises. Elle guide Sentarô vers la grâce. Elle l’invite à écouter les haricots rouges en même temps que sa voix intérieure, lui dispensant cours de pâtisserie et leçons de vie avec une joie désarmante.
« Quels que soient nos rêves, un jour, on trouve forcément ce qu’on cherchait grâce à la voix qui nous guide, j’en suis convaincue. Une vie est loin d’être uniforme. Parfois sa couleur change du tout au tout. »
Voir le film réalisé par Naomi Kawase…
Jeanne Lerrante — 02/01/2023

Hiro Arikawa, Les mémoires d’un chat — Babel (325 pages)
Traduit du japonais par Jean-Louis de La Couronne
« Je suis un chat. Je n’ai pas encore de nom. »
Un chat de gouttière raconte son histoire. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’a pas la langue dans sa poche ! Il parle sans détour et sans ménagement. Il est attaché à sa liberté et assume avec fierté sa vie d’errant jusqu’à cet instant fatidique où une voiture le percute et lui abime une patte. Un jeune-homme, Satoru, le recueille, le soigne et lui donne un nom : Nana. Il s’en suit cinq années de cohabitation heureuse ; mais le bonheur est éphémère et pour une raison que nous découvrons au fur et à mesure du récit, Satoru est obligé de se séparer de Nana. Il contacte ses amis afin de placer Nana dans le foyer le plus propice à son épanouissement. Commence alors un voyage à bord du monospace de Satoru avec Nana aux aguets, curieux de tout, ne perdant pas une miette des conversations des humains.
« C’est en énumérant les souvenirs de voyage qu’on se dirige vers le voyage suivant. »
Au fur et à mesure des étapes, le chat raconte l’histoire de Satoru, une histoire qui révèle bien des surprises.
Ces mémoires d’un chat m’ont déçu. J’avoue que le voyage à travers le Japon m’a ennuyé. Le chat anthropomorphe, ses commentaires sur les défauts des humains et l’éternelle querelle entre chats et chiens… c’est parfois cucul la praloche. Le roman prend de l’ampleur dans la dernière partie, lorsque le voile sur les secrets de Satoru est levé peu à peu. Les cent dernières pages m’ont tenu en haleine, je les ai lues d’une traite, l’émotion au bord du cœur.
Si on fait abstraction de quelques passages à la limite de la niaiserie, on pourra apprécier ce roman qui magnifie l’amitié et l’amour pour les chats. Le personnage de Satoru est un modèle de sensibilité, de savoir vivre et de générosité. Il assume les saloperies de la vie avec un courage qui suscite l’admiration. La fin de l’histoire peut amener de la tristesse, mais cette tristesse est atténuée par la force du lien entre l’humain et l’animal qui domine l’ensemble du récit.
Jeanne Lerrante — 19/12/2022


Ito Ogawa, Le goûter du lion — Éditions Picquier (259 pages)
Traduit du japonais par Déborah Pierret-Watanabe
« Nous autres, les malades en phase terminale qui résidions à la Maison du lion, étions appelés des invités. Et lorsqu’un invité quittait ce monde, une bougie brûlait devant l’entrée pendant vingt-quatre heures. »
Le goûter du lion raconte les derniers jours de Shizuku, jeune-femme de 33 ans sans mari ni enfant, atteinte d’un cancer en phase terminale. Elle a choisi de vivre pleinement ses derniers moments dans une maison de fin de vie située sur l’île aux citrons, dans la mer intérieure de Seto : la Maison du lion. Les pensionnaires sont choyés par Madonna, la pétulante maîtresse des lieux. Ils bénéficient d’une ambiance chaleureuse où l’okayu du matin et le goûter du dimanche après-midi tiennent une place de choix. Pour l’anecdote, des canelés sont proposés à l’un des goûters. J’ai été agréablement surprise de découvrir que cette spécialité bordelaise semblait très appréciée au Japon.
Ito Ogawa a choisi d’aborder un sujet grave : la fin de vie. Comment s’y préparer ? De quelle façon la vivre ? Quels proches choisir d’informer ou pas de la situation ? Quelles affaires emporter avec soi ? Nous sommes loin de la légèreté de La papeterie Tsubaki ! Le goûter du lion a pesé son poids de tristesse sur mon cœur : j’ai eu du mal à tenir mes émotions à distance. J’ai eu envie de pleurer page après page. Je sentais ma gorge se nouer, les larmes mouiller mes yeux.
L’itinéraire de Shizuku, depuis son arrivée à la Maison du lion jusqu’à son décès, ressemble à une sacrée leçon de courage. Comment passer le temps en sachant que l’on est sur le point de mourir ? Écoutons la jeune-femme :
« Je devais faire de mon mieux jusqu’à ce que ma vie s’éteigne. Parce que je n’étais pas encore morte.
Mon but était de mourir joyeusement, en lançant un “à bientôt !” avec un petit salut de la main. De quitter ce monde avec un sourire aux lèvres. »
De fait, Shisuku goutera la beauté du paysage et partagera l’amitié des autres pensionnaires, l’affection de la chienne Rokka et un dernier baiser d’amour avec un charmant viticulteur. Quant à moi, j’ai croqué plusieurs canelés pour me remettre de mes émotions…
Jeanne Lerrante — 20/11/2022


Michiko Aoyama, La bibliothèque des rêves secrets — NAMI (347 pages)
Traduit du japonais par Alice Hureau
« Il y aura toujours des personnes pour qui les livres sont une nécessité et des rencontres importantes en librairies entre un livre et un lecteur. »
Quel est le point commun entre Tomoka, 21 ans, vendeuse en prêt à porter féminin, Ryô, 35 ans, comptable pour un fabricant de meubles, Natsumi, 40 ans, ex-membre du service éditorial d’un magazine, Hiroya, 30 ans, sans emploi et Masao, 65 ans, retraité ? Ils ont fréquenté la bibliothèque du centre social de l’arrondissement de Tokyo où ils habitent. Ils ont demandé des conseils de lecture à la bibliothécaire, Sayuri Komachi, une étrange femme « toute blanche » au physique imposant qui pratique le feutrage à l’aiguille en attendant de prodiguer ses conseils. Ils sont repartis avec une liste de livres correspondant à leur demande, plus un titre totalement inattendu et un ouvrage en laine feutré. Ce titre inattendu et cet ouvrage en laine feutré vont les aider à puiser en eux l’énergie nécessaire pour prendre un nouveau départ.
La bibliothèque des rêves secrets est un joli roman plein de charme, de poésie et de tendresse.
Je me suis laissée emporter par la plume réconfortante de Michiko Aoyama, agréablement surprise d’éprouver un sentiment de bien-être au fil de ses mots. Si le message est bienveillant il ne tombe pas dans l’écueil de la mièvrerie. La bibliothèque des rêves secrets tient du conte philosophique. Michiko Aoyama a su trouver le bon dosage de douceur et de puissance. Elle dévoile des talents de conteuse extraordinaires, sachant tisser un lien subtil entre ses différents personnages sans lien apparent, qui pourtant se croisent à la bibliothèque du centre social de leur arrondissement. J’ai pris un réel plaisir à lire cette histoire basée sur les livres, leur force, leur capacité à aider le lecteur à choisir un nouveau chemin de vie.
Jeanne Lerrante — 03/10/2022

Kawabata, Nuée d’oiseaux blancs — Éditions 10/18 (206 pages)
Prix Nobel de littérature 1968
« À trop s’attacher aux défunts, on s’expose à finir par croire qu’on n’existe plus soi-même. »
Nuée d’oiseaux blancs transporte le lecteur dans un univers raffiné et sensuel où la cérémonie du thé sert de fil rouge à une histoire d’adultère et de rivalités féminines. L’amour et la mort s’entremêlent tout au long d’un récit parsemé de symboles aux nuances d’une blancheur éblouissante mais tragique : le blanc, au Japon, est signe de mort.
Rien de macabre pour autant… L’histoire débute dans l’enceinte du temple Engakuji, à Kamakura. Kikuji hésite à assister à une réunion de thé organisée par Chikako, une ancienne maitresse de son père décédé. La vision d’une jeune-fille portant « un furoshiki de soie rose avec le motif de sembazuru en blanc » (grosse symbolique, comme on l’a vu…), le décide à pénétrer dans le pavillon où doit se tenir la cérémonie. Là, il croise Mme Ota (une ancienne maitresse de son père elle aussi…) et sa fille Fumiko. Un étrange ballet va alors se déployer entre Kikuji et ces quatre femmes, un ballet où le plaisir charnel, la jalousie, le poids des remords et de la culpabilité vont emporter les corps et les esprits vers leur destin teinté de blanc.
Kawabata signe un roman dense, très prenant. Son ballet charnel englobe un arrière-plan métaphysique mêlant le poids de la culpabilité à la destinée mortelle de l’humain. Kawabata suggère plus qu’il ne dit, parvenant à créer une ambiance de brume sensuelle tout à fait fascinante.
Deux images hantent encore mon esprit : les tâches de naissance de Chikako, « violacées et noirâtres, grandes comme une main ouverte, qu’elle avait sur le sein gauche et au-dessous, avec leurs touffes de poils » et la marque « à la nuance de rouge à peine perceptible » sur une petite tasse de shino blanc écru, marque laissée par le thé, « mais peut-être aussi le rouge des lèvres féminines tant de fois et tant de fois posées là ».
Traduit du japonais par Bunkichi Fujimori
Jeanne Lerrante — 25/09/2022

Anthologie du poème court japonais, présentation choix et traduction de Corinne Atlan et Zéno Bianu — Gallimard Poésie (240 pages)
Du rouge aux lèvres, Anthologie Haïjins japonaises, traduit du japonais et présenté par Dominique Chipot et Makoto Kemmoku (édition bilingue) — Points (266 pages)
Ces deux recueils devraient séduire les amoureux du haïku, ce poème court «pas plus long qu’une respiration », composé de 17 syllabes réparties sur 3 vers.
J’ai aimé, dans l’Anthologie du poème court japonais, le texte d’introduction de Corinne Atlan et Zéno Bianu qui débute allégrement par la question de savoir « Pourquoi aimons-nous le haïku ? », ainsi que le dossier final sur l’histoire du haïku. J’y ai pioché des informations passionnantes sur les concours de poésie, en vogue à la Cour impériale entre le IXè et le XIè siècle, qui amenaient les participants à créer des enchainements de poèmes (Renga) d’une longueur étonnante, « ce qui n’est pas sans rappeler les cadavres exquis chers aux surréalistes ».
Les haïkus du recueil sont plus inspirants les uns que les autres.
Certains m’ont fait rire…
Je plains les puces
de ma cabane
elles vont bientôt maigrir (K. ISSA)
Deux seins
superbes —
et un moustique ! (O. HÔSAI)
D’autres m’ont fait rêver…
Sans souci
sur mon oreiller d’herbes
je me suis absenté (RYÔKAN)
Des îles
des pins sur les îles
et le bruit frais du vent (M. SHIKI)
Du rouge aux lèvres rend hommage aux femmes haïkistes. Le haïku est resté l’apanage des hommes pendant plusieurs siècles. BASHÔ, BUSON et ISSA ont su préserver leur terrain de poésie de toute incursion féminine. C’est seulement au début du XXème siècle que les haïjins ont pu faire entendre leurs voix et publier leurs poèmes. Leur plume sensible darde sur le haïku une lumière bienvenue, source d’une nouvelle richesse.
Je bois de la bière
avec un homme
qui ne m’embrassera pas (M. SUZUKI)
Suis-je restée seule
ou suis-je abandonnée ?
Canard printanier. (H. OKAMOTO)
Jeanne Lerrante — 19/07/2022




Maxence Fermine, Neige —
Points (96 pages)
« - Qu’est-ce que la poésie ? demanda le prêtre.
- C’est le mystère ineffable, répondit Yuko. »
Dans le Japon de la fin du XIXème siècle, Yuko, dix-sept ans, a deux passions : le haïku et la neige. Lorsque son père, prêtre shintoïste, l’interroge sur son projet professionnel il lui répond : « je veux apprendre à regarder passer le temps. » C’est bouleversant de sincérité mais on imagine aisément le désarroi du père… Il respecte pourtant le choix de son fils, le laisse entreprendre le long voyage vers la ville de celui qui possède l’Art absolu, Soseki, afin de suivre ses enseignements. Yuko traverse le Japon du Nord au Sud, un voyage initiatique (la traversée des Alpes Japonaise est épique !) qui le mènera vers le Maître, l’Art et l’Amour.
Ce roman est de l’or transformé en mots. Il offre une parenthèse poétique d’un raffinement incroyable. Il parle de la vie avec une grâce divine : l’Amour côtoie la mort, la magie d’une rencontre frôle le récit d’une atroce bataille, la beauté d’un paysage accompagne les affres d’un jeune-homme en quête de lui-même. Et la neige en toile de fond : la neige comme un poème, « un poème qui tombe des nuages en flocons blancs et légers »… Neige comme un prénom de femme, une femme funambule, une femme des glaces.
Maxence Fermine livre aussi une belle réflexion sur la création poétique. Le passage où Soseki conseille à Yuko de maîtriser l’art du funambule s’il veut devenir un poète accompli est sublime !
« En vérité, le poète, le vrai poète, possède l’art du funambule. Écrire, c’est avancer mot à mot sur un fil de beauté, le fil d’un poème, d’une œuvre, d’une histoire couchée sur un papier de soie. Écrire, c’est avancer pas à pas, page après page, sur le chemin du livre. Le plus difficile, ce n’est pas de s’élever du sol et de tenir en équilibre, aidé du balancier de sa plume, sur le fil du langage. (…) le plus difficile, pour le poète, c’est de rester continuellement sur ce fil qu’est l’écriture, de vivre chaque heure de sa vie à hauteur du rêve, de ne jamais redescendre, ne serait-ce qu’un instant, de la corde de son imaginaire. En vérité, le plus difficile c’est de devenir un funambule du verbe. »
Jeanne Lerrante — 14/07/2022


Yôko Ogawa, Petites boîtes — Actes sud (202 pages)
Roman traduit du japonais par Sophie Refle
Petites boîtes, petites boîtes
Petites boîtes toutes pareilles…
L’auditorium de l’ancienne école maternelle abrite une étrange collection de boîtes en verre, chacune dotée d’un numéro et bien rangée sur des étagères. Les boîtes « ont été apportées de l’ancien musée d’histoire locale », des vestiges qui « continuent à avoir une utilité inattendue » : « toutes offraient un lieu où un enfant mort pouvait grandir ». Les parents apportent régulièrement un jouet, des friandises, un livre, qu’ils rangent précautionneusement dans la boîte de leur petit décédé. C’est une façon d’alimenter le souvenir, mais une façon qui va au-delà d’une simple conservation de la mémoire puisqu’il devient possible de perpétuer la vie du défunt, de lui faire suivre un cours normal, bien qu’imaginaire, par l’intermédiaire de la boîte et des objets disposés à l’intérieur.
Ce récit m’a perturbé. Il est difficile d’accès. La délicatesse avec laquelle il est écrit n’en ouvre pas pour autant facilement les portes. Yôko Ogawa semble habile pour créer un malaise. Je la découvre virtuose du récit trouble, un brin pervers. J’ai dû chercher la clé qui me permette d’accueillir ses mots avec l’émotion juste. Je ne suis pas sûre de l’avoir trouvée même si, au fil des pages, j’ai ressenti une certaine joie à explorer l’univers de l’autrice. J’ai rencontré des personnages étranges mais fascinants. La plupart d’entre eux ont perdu un enfant et vivent dans la perpétuation de son souvenir, comme cette mère qui refuse de fréquenter des lieux où son fils n’est pas allé de son vivant.
La narratrice, la gardienne des petites boîtes, est au centre du récit. Elle vit dans l’ancienne école maternelle et force son corps à s’adapter au mobilier conçu pour des enfants, à l’image de la mante religieuse qu’elle a enfermé dans « la boîte d’un gadget offert avec un paquet de bonbons ».
Il est aussi question d’une maternité détruite à l’explosif, de concerts de soi à soi, de lyres miniatures sculptées par un ancien dentiste dans des fragments de bois flotté et dont les cordes sont confectionnées à l’aide de cheveux d’enfant mort. Un récit insolite et troublant…
Jeanne Lerrante—12/07/2022

Yasushi Inoué, Le maître de thé — Le livre de poche (158 pages)
Le maître de thé est un roman historique: Yasushi Inoué nous amène dans le Japon féodal de la fin du XVIème et du début du XVIIème siècle. Le voyage est dépaysant. Il permet de découvrir, à travers le témoignage d’un vieux moine, Honkakubo, disciple du grand Maître de thé Rikiü, l’univers du thé, un univers lyrique et sensuel mais aussi rude et impitoyable. Un monde d'hommes : le roman ne comporte aucun personnage féminin…
Le Taïko Hideyoshi, mécène de Rikyü, condamne ce dernier à se donner la mort, probablement à la suite d’un désaccord. Rikyü obéit à cette injonction alors qu’il aurait pu échapper à cet ordre funeste s’il avait présenté des excuses à son puissant protecteur. Honkakubo n’a de cesse de chercher à comprendre la décision de son Maître. Pourquoi a-t-il choisi le suicide au lieu de formuler une demande de pardon qui lui aurait été accordée ? Il consacre trente ans de sa vie à mener une sorte d’enquête afin de trouver une réponse à la question qui le hante. Il rencontre, au fil des années, plusieurs personnages qui ont côtoyé son Maître. Il les écoute inlassablement raconter les moments de vie qu’ils ont partagé avec Rikiü. Il tire de ces échanges une méditation sur le sens de la vie et la mort. Parviendra-t-il pour autant à percer le secret de son maître ?
« Monsieur Rukyü était extraordinaire ! Il suivait sa propre route. Il avait sa propre vision du thé. Il avait fait du thé d’agrément quelque chose de plus sérieux. Cela ne veut pas dire qu’il avait fait de la salle de thé un temple zen, mais un lieu pour s’y donner la mort. »
Le Maître de thé n’est pas un roman sur la cérémonie du thé, même si ce rituel apparaît en toile de fond dans toute sa complexité raffinée. C’est le récit de la quête spirituelle d’un homme de thé, Honkakubo. Il révèle les rivalités entre Maîtres, les négociations secrètes qui pouvaient se tenir pendant une cérémonie, les dessous d’un univers susceptible d’abriter des intrigues politiques au-delà de l’expérience sensorielle. La Voie du thé, dans le Japon féodal, se confondait avec celle du pouvoir. C’est passionnant !
Jeanne Lerrante — 18/06/2022


Akira Mizubayashi, Reine de cœur (roman) — Gallimard (239 pages)
J’ai découvert Akira Mizubayashi récemment avec son essai intitulé Petit éloge de l’errance. J’ai tellement aimé son écriture que j’ai eu envie d’explorer son œuvre. J’ai opté pour son dernier roman, Reine de cœur, trouvé chez mon libraire en cherchant autre chose…
Reine de cœur m’a ramené au Petit éloge de l’errance. J’ai reconnu des références cinématographiques et un thème qui semblent cher à l’auteur : les films de Kurosawa et la mainmise d’un système autoritaire sur l’individu au détriment de ses aspirations personnelles, le risque de déshumanisation contre lequel l’individu doit lutter s’il ne veut pas se perdre, le traumatisme psychique souvent irréversible lorsque la pression autoritaire est tellement forte qu’elle empêche l’acte de résistance qui aurait permis de conserver sa dignité d’Homme.
Jun, jeune altiste japonais, étudie la musique au Conservatoire de Paris. Il prend sa pause déjeuner Chez Fernand, un bistrot situé à proximité de son lieu d’étude. Il y rencontre Anna, la serveuse, nièce de Fernand et élève de l’École normale primaire. Les jeunes gens se plaisent, s’aiment, auraient pu envisager un avenir commun fait d’amour et de musique. L’Histoire les oblige à prendre un autre chemin : nous sommes en 1939, l’Allemagne envahit la France, le Japon mène une politique coloniale expansionniste. Jun doit rentrer dans son pays. Sans Anna. Les jeunes gens promettent de se revoir à la fin du conflit…
Des années plus tard, au début des années 2000, Mizuné, une jeune altiste parisienne, découvre le roman d’un auteur japonais qui lui rappelle le parcours de ses grands-parents, Jun et Anna.
« Je dirais que c’est un roman qui cherche à brosser le portrait d’un musicien résistant broyé par la violence de l’Histoire… »
Akira Mizubayashi promène le lecteur d’une époque à l’autre pour montrer la folie des hommes, les atrocités de la guerre, les soldats broyés sous le joug de chefs pervers, mais aussi et surtout la possibilité d’une résilience par les générations postérieures. La musique, en particulier la symphonie no 8 de Chostakovitch, sert de fil rouge à ce roman bouleversant. Je suis sortie de ces pages, secouée par l’émotion.
Jeanne Lerrante—03/06/2022

Ornella Civardi, Le Japon des femmes du IIe siècle à nos jours — nuinui
Illustrations Ayano Otani et Kaori Yamaguchi
Le Japon des femmes est une petite merveille. Tout m'a plu : les illustrations colorées, à la fois poétiques et sensuelles ont su me faire rêver ; les textes clairs et synthétiques ont su retenir mon intérêt.
Soixante portraits de femmes toutes plus extraordinaires les unes que les autres sont présentés.
Murasaki Shikibu (Xe-XIe siècle), la première romancière. Et oui… le premier roman au monde est né au Japon il y a plus de mille ans, sous la plume d’une femme !
Kaga no Chiyo (XVIIIe siècle), la précurseure du haïku féminin : lorsqu’elle naquit en 1703, le haïku, lancé par Bashö quelques décennies plus tôt, était l’apanage des hommes. Elle contribua, par la force de son talent, à ouvrir la voie de cette forme poétique à de nombreuses poétesses.
Sadako Sasaki (XXe siècle), la fillette rescapée d’Hiroshima qui luttera avec un tel courage contre la leucémie consécutive aux radiations qu’elle « est devenue le symbole de tous les hibakusha, les victimes de la bombe, mais aussi une icône de la paix ».
Sada Abe (XXe siècle), le côté obscur du désir, la protagoniste de l’un des plus grands chefs-d’œuvre cinématographiques de tous les temps, L’Empire des sens de Nagisa Öshima (1976).
Nous rencontrons aussi au fil des pages la première femme samouraï, la Jeanne d’Arc japonaise, la fondatrice du Kabuki, la pionnière du féminisme, l’actrice fétiche d’Ozo, la muse de John Lennon, la star du roman noir, la magicienne des fourneaux, la poétesse du numérique et tant d’autres qui ont contribué au rayonnement du Japon dans des domaines divers, de la littérature aux réseaux sociaux, en passant par la mode, la musique, la bande dessinée.
Les illustrations sont magnifiques ; elles mêlent des reproductions d’estampes japonaises aux créations de deux dessinatrices talentueuses : Ayano Otani et Kaori Yamaguchi. Les textes, très synthétiques, savent capter l’intérêt du lecteur.
Ce livre m’a fait voyager, ce livre m’a fait rêver. C’est un plaisir de chaque instant de le feuilleter, pour la beauté des images et l’intérêt suscité par ces femmes héroïques. Elles ont su, chacune à sa façon, aller au bout d’elles-mêmes et faire bouger les lignes d’une société pétrie de morale confucéenne où la femme est reléguée à une position subalterne.
Jeanne Lerrante — 22/05/2022


Akira Mizubayashi, Petit éloge de l’errance — Folio (132 pages)
Un petit livre remarqué par hasard dans une librairie, posé sur le comptoir près de la caisse où j’attendais de payer mes achats… Je l’ai choisi de l’œil, à cause de son titre : Petit éloge de l’errance. Ces quelques mots ont éveillé mon intérêt, surtout un : « errance ». L’errance est un sujet qui me captive, ce n’est pas pour rien si j’ai choisi comme pseudonyme « Lerrante ». J’ai embarqué le livre comme une assoiffée l’aurait fait d’une bouteille pleine. J’ai pensé à cette phrase de Bobin : « Les livres sont des âmes, les librairies des points d’eau dans le désert du monde. »
Ce livre emmené de façon imprévue a étanché ma soif de lectrice.
J’ai d’abord découvert un auteur. Akira Mizubayashi (août 1951 — 70 ans) est un écrivain japonais. Il a enseigné le français à l’Université de Tôkyô. Ce passionné de JJ Rousseau écrit directement en français.
J’ai aimé ensuite la vision profondément humaniste que Mizubayashi transmet à travers ses développements sur l’errance. Il propose une réflexion exigeante sur la situation de l’individu à l’intérieur d’un groupe, réflexion illustrée par des références cinématographiques (les films de Kurosawa), littéraires (les écrits de JJ Rousseau) et des témoignages tirés de sa vie personnelle. Il compare la société japonaise où le groupe prime sur l’individu, où le conformisme est privilégié aux initiatives individuelles (un fameux proverbe donne le ton : « Laisse toi enrouler par ce qui est long » !), à une société qui reposerait sur un contrat social calqué sur le modèle proposé par Rousseau.
L’individu confronté à un groupe fondé sur l’obéissance, un groupe qui sanctionne toute remise en cause de la pensée dominante, a le choix d’opter pour « l’isolement, la solitude, le renoncement, l’errance »… une errance qui l’amènera peut-être à rencontrer d’autres errants avec lesquels il pourra fonder une nouvelle société basée sur la reconnaissance et l’acceptation des particularités de chacun, une société « plus soucieuse de la valeur de chaque voix singulière et, par conséquent, de chaque individu », une société qui procédera d’un « acte d’association librement consenti ». Une belle leçon d’humanisme…
Jeanne Lerrante—20/05/2022


Mayumi INABA, La péninsule aux 24 saisons — Picquier poche (271 pages)
Roman traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu
« Je me lève et je me couche au grès de mon humeur. »
Si ce programme vous fait rêver, ce roman vous séduira. Il dégage une tranquillité telle que je l’ai lu avec une exquise lenteur. J’ai cheminé paisiblement à travers les pages, sans me presser, goûtant chaque phrase avec délectation, savourant pleinement mon plaisir.
Une femme dans la plénitude de l’âge quitte Tôkyô en compagnie de son chat pour s’installer dans une petite maison de la presqu’île de Shima, au milieu de la nature, entre océan et forêt. Elle suit son désir d’adopter un rythme différent de celui de la ville, un rythme moins précipité qui corresponde à ce qu’elle est.
« Les journées que je passe dans la péninsule sont comme les blancs de ma vie. J’en ai par-dessus la tête des journées remplies du matin au soir de choses à faire. Je voudrais ici autant que possible vivre des journées en blanc. »
Le décès brutal de son amie intime, celle qui a vécu sa vie trop vite, l’incite à « se laisser aller à un moment de tranquillité solitaire ». Elle adopte un calendrier spécial : « le calendrier qui divise chaque mois en deux et fait d’une année vingt-quatre saisons ».
« Les saisons sont au cœur de notre vie quotidienne, ce ne sont pas quatre mais vingt-quatre saisons qui scandent nos journées. Les choses changent, les choses passent, et c’est bien ainsi.»
La péninsule aux 24 saisons raconte le quotidien de cette femme, un quotidien souvent âpre lorsqu’elle doit se battre contre la végétation luxuriante du lieu (plusieurs allusions sont faites à Walden ou la Vie dans les bois de Thoreau), parfois enchanteur lorsqu’elle se promène dans la forêt, attentive à chaque son, chaque parfum, chaque couleur ; ou lorsqu’elle se baigne dans des endroits vides d’humains mais peuplés d’innombrables être vivants venus de la mer ; ou encore lorsqu’elle rencontre les habitants du hameau pour échanger des conseils de jardinage. Elle livre ses réflexions avec lucidité, mettant en lumière les bienfaits de la vie en pleine nature tout en révélant les difficultés et les contraintes. « Le paradis n’existe nulle part.» On s’en approche pourtant en lisant le roman de Mayumi. Inaba.
Jeanne Lerrante—14/05/2022


Mon année de printemps, ISSA — Picquier poche (162 pages)
Beau dimanche de poésie avec ISSA et ses haikus. Ah ! Cette magie de créer un univers en seulement dix-sept syllabes…
L’univers d’ISSA est parfois étrange…
« La tortue aussi
veut bien annoncer l’heure
sous la lune du printemps »
… marqué d’instants fugitifs…
« Dessinant des ronds
entre les arbres passent
les mésanges »
… et de lourds chagrins.
« Dans la nuit de l’amour maternel
pitié pitié
l’aube naît des pleurs enroués du corbeau »
Mon année de printemps est une sorte de journal poétique qui raconte le drame d’une enfance sans mère (la maman d’ISSA meurt alors qu’il n’a que trois ans), la perte d’un enfant (la petite fille d’ISSA est emportée par la variole alors qu’elle n’a que deux ans), mais aussi le cheminement intérieur d'un homme vers la sérénité.
Malgré les souffrances qui ont abimé son cœur, le poète parvient à franchir les frontières des passions humaines, trouver la force d’aimer sa vie grâce à la méditation qu’il pratique en sillonnant les chemins de temple en temple, tout en observant les hommes et les animaux. Ce qu’ISSA appelle son printemps, c’est sa découverte de la sérénité.
« C’est un enseignement de ce monde inconstant qu’à la suite d’une joie sans borne, apparaisse le chagrin. »
« Je songe à la destinée humaine et alors ma souffrance me semble naturelle. »
J’ai lu deux fois ce récit et j’ai été convaincue qu’il livrait un secret. Un secret de printemps?
Jeanne Lerrante—03/04/2022





Haruki Murakami, Première personne du singulier — Belfond (151 pages)
Haruki Murakami a su me séduire avec ce recueil de nouvelles écrites à la première personne du singulier. Les huit récits se présentent comme autant d’épisodes d’une vie marquée par la poésie, l’écriture, les femmes, le jazz, les Beatles et les matchs de base-ball des Yakult Swallows, une équipe dont la particularité est discernable dans ses défaites récurrentes.
« J’exultais quand mon équipe, contre toute attente, était victorieuse, et quand elle était battue, je me disais que perdre, c’était aussi une part importante de la vie. »
Une justesse d’analyse qui emporte mon adhésion…
Murakami convoque sa mémoire pour retracer de «minuscules événements qui se déroulèrent au cours de (son) existence insignifiante », des détours qui s’ils ne s’étaient pas produits, n’auraient pas changé le cours de sa vie mais qui s’imposent pourtant à lui avec une violence inattendue. Ce sont souvent les détails anodins qui font le sel de la vie, n’est-ce pas ?
Parfois, le récit sort du cadre de la réalité pour flirter avec les frontières de l’étrange, de l’irrationnel : dans La crème de la crème, un vieil homme transmet au narrateur le secret de l’existence ; mais ce vieil homme a-t-il existé ou sort il de l’imaginaire du conteur ? La même question peut se poser à propos du vieux singe qui confie au romancier immergé dans un bassin d’eau fumante voler le nom des femmes qu’il voudrait séduire. Illusion due à l’engourdissement provoqué par l’eau brulante ou réalité ? Murakami joue avec le lecteur et laisse planer le mystère…
La nouvelle que j’ai préférée est celle intitulée Sur un oreiller de pierre. Le narrateur a, le temps d’une nuit, une relation charnelle avec une femme qui lui confie écrire des tankas. Elle a composé un recueil qu’il recevra par courrier quelques jours plus tard. Il tombe sous le charme. Des années plus tard, il prend conscience qu’il a oublié le visage de cette femme alors que les poèmes sont toujours présents dans sa mémoire. Les mots seraient-ils plus persévérants que les visages ? Une question à méditer…
Jeanne Lerrante 23/03/2022


La République du bonheur, Ito Ogawa — Editions Picquier (282 pages)
Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako
Quel bonheur de retrouver Poppo, ses amis et les clients de La papeterie Tsubaki ! Ce second volet m’a plu autant que le premier. Je l’ai lu avec gourmandise, les sens en éveil, prête à savourer la douceur des personnages et la poésie des lieux.
La papeterie Tsubaki est un endroit délicieux où une tasse de thé vous attend dans une ambiance calme et chaleureuse.
« Lorsque j’ai versé le thé dans les tasses, un parfum indicible s’en est élevé. L’air était teinté d’une touche de vert pâle. »
Je lis ces mots, je ressens une paix intérieure…
Si La papeterie Tsubaki suivait le rythme des saisons et accordait une large place à la nature, La République du bonheur a pour fil rouge la gastronomie japonaise. Le roman est divisé en quatre parties, chacune porte le nom d’un plat japonais : boulettes à l’Armoise, glace à l’italienne, riz au mukago et miso de pétasite. Un bonheur simple de la vie de Poppo est associé à chacun de ses mets.
Poppo découvre les joies de la vie de famille tout en poursuivant son activité d’écrivain public. Elle s’est mariée avec Mitsurô Morikage, homme doux et bienveillant, veuf et père d’une petite fille, Haru, surnommée QP. Elle prend son rôle de mère très au sérieux, voue une profonde affection à l’enfant qui le lui rend bien et s’attache à lui transmettre l’art de la calligraphie comme l’Aînée l’avait fait pour elle.
Le souhait de Poppo est de faire de la famille Morikage « la plus belle république du bonheur au monde » une république du bonheur dont la devise pourrait être celle-ci :
« Plutôt que de rechercher ce qu’on perdu, mieux vaut prendre soin de ce qui nous reste. »
Ito Ogawa nous offre un roman solaire qui reflète la bienveillance et la sérénité. Les difficultés de la vie professionnelle, les chamailleries entre Poppo et Mitsurô sont surmontées grâce aux ressources intérieures et à la volonté d’améliorer les choses qui habite le cœur de chacun.
Je vous conseille cette lecture: c’est un baume tout doux recommandé pour apaiser les cœurs fatigués par le rythme de dingue que la vie nous impose, une invitation à prêter l’oreille à notre voix intérieure.
Jeanne Lerrante—28/03/2022


Ito Ogawa, La papeterie Tsubaki — Picquier poche (403 pages)
Ce roman est un vrai coup de cœur comme il y a longtemps que je n’en avais pas eu pour un livre… Tout m’a plu dans ce que j’ai lu : l’histoire, les personnages, l’ambiance…
Hatoko, dite Poppo, vingt-cinq ans, revient vivre à Kamakura, la ville de son enfance. Elle reprend la papeterie que sa grand-mère (l’Aînée) lui a légué et où elle exerce, en plus de son activité de vente, le métier d’écrivain public. Les clients en demande d’un service épistolaire se présentent régulièrement, chacun avec un désir spécifique, une histoire originale, une personnalité singulière. Poppo leur offre une tasse de thé, les écoute puis elle rédige la lettre, accordant une importance à chaque détail. Elle choisit avec soin le papier, la couleur de l’encre, le style de l’écriture afin de transmettre au destinataire de la missive jusqu’à l’odeur du commanditaire. « Parce qu’une lettre, c’est comme l’incarnation d’une personne. »
Ito Ogawa livre une histoire rafraichissante sur les joies du travail épistolaire à l’ère des mails.
J’ai ressenti un bien être incroyable en parcourant ses mots. Tous mes sens étaient en éveil : j’ai humé le parfum d’un thé au jasmin, perçu sous mes doigts la douceur velouté d’un vieux parchemin, discerné les couleurs de la végétation au gré des saisons, saisi les saveurs qui se déploient sur le palais de Poppo lorsqu’elle goûte un mets délicat (la bagna cauda à la laitance de crabe de chez Tsuruya doit être succulente…) ; j’ai même distingué dans la nuit calme « le son tendrement enveloppant d’un saxophone». La papeterie Tsubaki est un havre de paix et de délicatesse où les misères humaines trouvent un soulagement dans les lettres que Poppo rédigent. Quelle leçon à l’heure du tout numérique où « le papier à lettre lui-même commence à être frappé d’obsolescence » !
Ito Ogawa propose aussi une méditation sur la transmission. L’art de la calligraphie a été enseigné à Poppo par l’Aînée. Du rejet à l’acceptation, la jeune-femme trouvera la joie dans l’exercice d’un métier appris d’une grand-mère autoritaire qui témoignait son affection à travers sa sévérité.
Un roman magnifique !
Jeanne Lerrante 12/03/2022

Haruki Murakami, Abandonner un chat (Souvenirs de mon père) — @editionsbelfond (82 pages)
Traduit du japonais par Hélène Morita
Illustrations d’Emiliano Ponzi
Quel est le lien entre l’abandon d’un chat et les guerres menées par le Japon au cours de la première moitié du XXème siècle ? Les souvenirs qu’un fils a gardé de son père… Le fils, ici, est Haruki Murakami :
« Bien entendu, j’ai de nombreux souvenirs de mon père. (…) certains de ces souvenirs sont heureux, d’autres beaucoup moins. Mais ceux qui me restent aujourd’hui n’appartiennent à aucune de ces catégories. Il s’agit plutôt de scènes parfaitement ordinaires de la vie de tous les jours.»
Ces « souvenirs ordinaires », ces événements insignifiants qui ont pris une ampleur originale parce qu’ils ont été partagés avec le père amènent Murakami à raconter l’histoire de ce dernier. Il montre un homme qui « a découvert les joies du haïku », un homme dont les désirs et les ambitions ont été en partie brisés par la guerre, s’interroge sur la responsabilité de ce dernier pendant le conflit sino-japonais, pose avec effroi la question de sa participation au massacre de Nankin. Il met en lumière une relation père-fils complexe, la proximité pendant l’enfance, la distanciation des liens à l’âge adulte, les désaccords latents.
C’est le récit d’une histoire personnelle, mais c’est aussi « un fragment de la grande histoire qui bâtit le monde dans lequel nous vivons ».
Murakami livre un récit pudique et délicat. Et si le texte est aussi bref, c’est parce que « écrire sur ses parents est une tâche ardue », du moins pour lui.
Ce recueil de souvenirs offre, malgré l’abomination de son titre, une lecture agréable dont le charme est rehaussé par les remarquables illustrations d’Emiliano Ponzi.
Jeanne Lerrante — 28/02/2022

🇯🇵 Pascal Fauliot, Contes des sages du Japon
@editionsduseuil
Ce livre est une petite merveille de délicatesse et de sensualité. Il est beau à regarder, doux au toucher, tellement lisse qu’il donne envie de le caresser du bout des doigts avant de l’ouvrir. Les pages intérieures montrent de très belles illustrations sur le modèle des estampes japonaises, la tranche de chaque page est décorée de motifs empruntés au washi.
Pascal Fauliot a rassemblé 31 contes, des récits issus de l’histoire traditionnelle du Japon. On y découvre l’histoire de Sakurako la geisha, celle, fameuse, de la femme du Samouraï, de Maître Bokuden et ses trois fils, ou encore des légendes mettant en scène un maître du thé, des moines, un voleur, des peintres, un bandit et des samouraïs. Chaque conte recèle une morale empruntée pour la plupart aux préceptes du bouddhisme.
J’ai beaucoup aimé lire ces contes. Ils s’enfoncent dans l’esprit pour y planter le germe de la sérénité.
Une lecture douce et apaisante, idéale pour combattre la fatigue et les idées noires…
Un livre à garder près de soi pour le feuilleter lorsque le brouillard enveloppe la conscience…
Jeanne Lerrante 12/12/2021

🇯🇵 Kenzaburô Ôé, Seventeen — éditions Folio
Traduit du japonais par R. Nakamura et R. de Ceccatty
Le seventeen de Kenzaburô Ôé est loin «des tilleuls verts de la promenade» du fameux poème de Rimbaud, On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans… Complexé, mal dans sa peau, obsédé par ses pulsions sexuelles, marqué par un onanisme compulsif, il se replie sur lui-même jusqu’à son adhésion à un parti d’extrême-droite ultra violent dont la doctrine l’aidera à trouver sa vérité.
Même si le jeune homme vit dans un contexte familial pesant, entouré d’un père obsédé par l’image qu’il souhaite donner de lui-même d’un libéral à l’américaine, d’une mère davantage passionnée par la télévision que par ses enfants et d’un frère occupé à monter des maquettes d’avion, même s’il exprime un malaise sincère :
« Je suis un seventeen solitaire. À cet âge-là, je devrais mûrir et m’épanouir sous l’œil bienveillant de tous. Mais personne n’était là pour me comprendre alors que j’étais au bord de la crise… »,
il n’est pas parvenu à susciter mon empathie à cause de son attirance immodérée pour la violence. Sa confession finale est sur ce point édifiante: « Je me suis battu vaillamment, assénant des coups de barre aux étudiants, frappant avec haine les femmes d’un sabre de bois clouté, les piétinant et les pourchassant. » 😱
Ce qui m’a plu dans ce court roman, c’est la grande maîtrise de la narration. Kenzaburô Ôé nous offre un formidable aperçu de son art littéraire. La construction du récit est époustouflante de finesse. L’auteur parvient, en moins de cent pages, à décrire un contexte social (le Japon des années 1960, l’occupation américaine, l’opposition politique entre les partis de gauche et d’extrême-droite), la décomposition d’une famille et le malaise d’un seventeen qui, tout en fredonnant Oh Carol! trouvera son salut dans la violence et l’obéissance au règlement de fer du Groupe de Jeunesse de l’Action Impériale. Les faits s’enchaînent sans redondance, avec une précision d’horloger. La progression narrative est remarquable. Les apprentis auteurs devraient lire ce texte, pour prendre modèle…
Jeanne Lerrante — 26/09/2021


Yuki Inoué, Mémoires d’une geisha - Picquier poche
Traduit du japonais par k. Chesneau.
🇯🇵Yuki INOUÉ nous ouvre les portes du Fukuya, une okiya (maison close) du quartier de Higashi-Kuruwa (« le quartier réservé de l’Est » ou « le quartier de plaisirs ») à Kanazawa.
L’auteur s’appuie sur le témoignage de Kinu qui exerça le métier de geisha dès l’âge de douze ans, de 1904 à 1927, jusqu’à ce qu’elle ouvre sa propre okiya. Nous suivons son évolution de carrière, les rites de passage d’un échelon à l’autre (d’abord taabo - petite servante, puis apprentie geisha et geisha), son quotidien à la maison close fait de rituels (toilette, coiffeur, habillement), ses rendez-vous avec les clients. Le récit est dense, très détaillé. Il relève davantage du documentaire que du roman. Au delà du métier de geisha, nous découvrons l’organisation de la société japonaise et son évolution tout au long de la première moitié du XXème siècle. Pour autant, une large place est laissée aux émotions. Kinu décrit les avantages et les difficultés du métier, elle confie ses peines et ses joies, ses préoccupations concernant sa famille. Les émotions sont amplifiées par les descriptions très poétiques des paysages et des saisons (celle des cerisiers en fleurs semble magique…).
💁🏻Ce récit m’a passionné, même si j’ai trouvé la lecture parfois laborieuse : Yuki Inoué n’est pas avare de détails que ce soit sur la tenue vestimentaire de la geisha, l’organisation très hiérarchisée de l’okiya, les différentes fêtes qui ponctuent la vie des japonais. J’ai eu l’impression d’acquérir de vraies connaissances sur tous ces sujets…
J’ai été stupéfaite par la rigueur de l’apprentissage du métier de geisha, ses deux volets distincts et sans doute complémentaires: la formation très rude aux arts traditionnels (ouille les coups d’éventails sur la nuque!) et l’initiation à la sexualité (la geisha devait maîtriser un érotisme raffiné). Le témoignage de Kinu confirme bien que la geisha de la première moitié du XXème siècle était une prostituée. Que cela lui plaise ou pas, elle devait coucher avec les clients qui le souhaitaient, se montrer réceptive et soumise à leur moindre désir.
Jeanne Lerrante — 31/08/2021

Sôseki, Oreiller d’herbe ou le Voyage poétique - @editionspicquier
Traduit du japonais par E. Suetsugu
🇯🇵 «Quand la difficulté de vivre s’intensifie, l’envie vous prend d’aller ailleurs. Une fois que vous avez compris que la peine est partout la même, alors la poésie peut naître, alors la peinture peut naître.»
🏔Un artiste part dans la montagne en quête d’impassibilité. Il trouve à se loger dans une auberge dont la quiétude est propice à la réflexion. Il rêve de peindre le tableau qu’il sent palpiter au fond de son cœur, le tableau qui traduirait de la façon la plus juste son idéal, mais ses doutes et ses nombreux questionnements lui permettent uniquement de composer des poèmes, surtout des haïkus, jusqu’au moment où une mystérieuse jeune femme apparaît comme par enchantement. Son charme malicieux et sa finesse d’esprit attiseront le désir créatif de l’artiste.
Ce roman est un petit bijou d’une délicatesse rare. Sôseki livre une méditation sur la création artistique des plus passionnantes. J’ai eu l’impression d’assister en direct à l’accouchement du poète, à la naissance des haïkus (je vous invite à découvrir les extraits proposés sur mon compte Instagram).
💁🏻J’ai fait une expérience de lecture incroyable. J’ai été bercée par la prose poétique de Sôseki, subjuguée par l’univers raffiné du roman. Tout est passionnant dans ce que j’ai lu: la description des paysages, les réflexions sur la culture occidentale et la création d’un poème ou d’un tableau, l’exposé des différentes méthodes de lecture d’un roman. J’ai lu certains passages plusieurs fois, je n’arrivais pas à abandonner cet oreiller d’herbe tant je l’ai trouvé moelleux, accueillant, réconfortant.
Le texte est accompagné de peintures japonaises traditionnelles qui ajoutent à la poésie et à la magie du voyage.
Jeanne Lerrante — 14/08/2021


Yasunari Kawabata, Les belles endormies — Livre de poche
«Et pourtant, pouvait-il exister chose plus horrible qu’un vieillard qui se disposait à coucher une nuit entière aux côtés d’une fille que l’on avait endormie tout ce temps et qui n’ouvrirait pas l’œil? Eguchi n’était-il pas venu dans cette maison pour rechercher cet absolu dans l’horreur de la vieillesse ?»
Kawabata nous raconte une histoire de désir et de mort, un récit bref mais d’une extraordinaire densité. Il a su créer une ambiance étrange où se mêlent sensualité délicate et perversité raffinée. Il revisite le fantasme de la belle endormie : la femme-objet offerte sans défense à la concupiscence des hommes. Sauf que dans le cas présent les hommes n’en sont plus vraiment…
🏯Une mystérieuse maison au bord de la mer accueille des vieillards réduits par l’âge à se comporter comme des « clients de tout repos » auprès des belles endormies, des jeunes filles artificiellement plongées dans un sommeil de mort. Elles offrent le temps d’une nuit leur chaleur à ceux qui ont cessé d’être des hommes. Ils pourront jouir de leur beauté, les caresser, les sentir, avant de s’endormir à leur tour aidés d’un somnifère.
👹Le vieil Eguchi découvre la mystérieuse maison sur les conseils d’un ami et se laisse gagner par le charme des belles endormies. Dans la chaleur de ces femmes muettes et inconscientes, il oscille entre les réminiscences de désirs charnels et la culpabilité, la tendresse et les pensées vénéneuses. L’odeur des corps inertes, décrite avec une art subtil de la nuance, fait resurgir ses souvenirs amoureux et familiaux. Eguchi se livre à une sorte de méditation existentielle, se questionnant sur sa vie d’homme. «L’immense étendue des désirs, leur insondable profondeur, jusqu’à quel point les avait-il finalement mesurées au cours des soixante-sept ans de son passé ?»
Kawabata célèbre la beauté féminine avec une délicatesse rare, évoquant des détails anatomiques précis (« la fine sueur qui perle à la surface des cheveux »), la chorégraphie des corps pendant le sommeil. Il se dégage de ces belles endormies une esthétique, une poésie qui m’ont ouvert les portes d’un univers onirique plutôt que celles d’une réalité sordide.
Jeanne Lerrante — 20/07/2021


Yasushi Inoué, Le fusil de chasse - @editionsstock
Le fusil de chasse est une belle découverte. J’ai trouvé, dans ce court roman de Yasushi Inoué, ce que j’aime avant tout dans la littérature : l’émotion ! J’ai senti mon cœur s’agiter comme jamais, c’était délicieux.
Yasushi Inoué maîtrise l’art de surprendre ses lecteurs grâce à l’utilisation d’un procédé narratif cher à Zweig : le récit enchâssé. On se croirait presque dans une nouvelle de l’écrivain autrichien !
Le narrateur nous confie une curieuse histoire. Il a donné au Compagnon du chasseur (une revue publiée par la société des chasseurs du Japon) un poème intitulé Le fusil de chasse. Les vers, bien amenés, brossent le portrait d’un chasseur gravissant le sentier du mont Amagi au début de l’hiver, âme solitaire indifférente à ôter la vie à des créatures.
Quelques mois plus tard, le narrateur reçoit une missive d’un certain Josuke Misugi. Il lui avoue s’être reconnu dans le chasseur du poème. Il lui confie aussi trois lettres qui lui ont été envoyées par trois femmes. Il lui demande seulement de les lire, sans plus d’explication. À partir de là le récit bascule, une autre histoire commence… l’histoire d’une liaison faite de désir, de mensonges et de culpabilité.
Yasushi Inoué explore les tourments d’un amour caché, un « amour que le soleil n’illumine pas et qui coule de nulle part à nulle part, profondément encaissé dans la terre, comme une rivière souterraine. » Il dévoile avec pudeur et poésie les désirs intimes et les pensées secrètes de ces femmes fracassées chacune à sa manière par le poids d’une relation amoureuse condamnable. Leur questionnement sur le désir amoureux a une portée universelle.
Désirons-nous aimé ou être aimé ?
Est-ce que nous abritons tous en nous un serpent, un second moi différent de celui que nous montrons ?
« Qu’est-il donc ce serpent qui, dit-on, habite chacun de nous? Égoïsme, Jalousie, Destin ? Peut-être quelque chose d’analogue au Karma, qui les contient tous trois, et dont nous ne pouvons disposer à notre gré. »
Je me suis régalée. J’ai lu chaque lettre plusieurs fois avec délectation, éblouie par l’humanité de ces femmes.
Jeanne Lerrante — 20/07/2021

Hokusai, à la découverte du Japon - G. Latanza et F. Matteuzzi, Seuil.
🏔J’ai repéré cet ouvrage sur le compte Instagram des éditions du Seuil. Je me suis laissée séduire et voilà... j’ai fait un merveilleux voyage au Japon au côté d’Hokusai. J’ai pu ainsi lier plus ample connaissance avec le fou de dessin. Son histoire commence à Edo en 1760. Le jeune garçon alors appelé Tokitaro, prouve très tôt des aptitudes pour le dessin. Il n’aura de cesse de les développer tout au long de sa vie, cherchant à améliorer sa technique jusqu’à sa mort à l’âge de 89 ans.
🏔Tout m’a plu dans ce roman graphique, les illustrations très soignées, les textes bien documentés. L’ouvrage montre très bien l’évolution de l’art d’Hokusai, sa capacité à se renouveler au fil du temps, s’essayant tour à tour aux estampes, aux cartes de vœux illustrées, à la satire, à l’art érotique (le Shunga), à la Manga. J’ai appris qu’il avait réalisé un portrait de Bodhidharma d’environ 200 mètres carrés en se servant d’un balai comme pinceau. J’ai trouvé la démarche fascinante...
🏔L’ouvrage met en valeur les talents de l’artiste et dévoile la complexité de l’homme. Hokusai était doté d’une forte personnalité. Il a su prendre son indépendance à l’égard des écoles de peinture et imposer son style. Il était aussi doté d’un sale caractère. Les frictions étaient courantes entre Hokusai et les écrivains qui le sollicitaient pour illustrer leurs textes. Ces anecdotes permettent de saisir le personnage dans toute son humanité ce qui le rend d’autant plus séduisant.
Jeanne Lerrante 30/11/2020

Minami Shinbô-Mes chats écrivent des haïkus, éditions Philippe Picquier
Les chats poètes de Minami Shinbô révèlent la poésie du moment présent. Une émotion nous entre dans le cœur pour y répandre une traînée de tendresse. C’est doux et chaud comme un câlin... de chat.
Les chats de Minami Shinbô ont ouvert la porte de mon inspiration... je vous soumets mon haïku du jour:
L’hiver sur la plage
mon esprit
vogue sur l'Océan
Mon premier Haïku… probablement sans suite.
Jeanne Lerrante — 19/12/2020

L’étrange bibliothèque - Haruki Murakami - Illustrations Kat Menschik - éditions 10/18
📚Un jeune garçon se rend à la bibliothèque pour rapporter des livres, un jeune garçon « très scrupuleux, (il) « observe consciencieusement les délais prescrits ». Ce jour-là, il note que l’atmosphère de la bibliothèque est étrange... « beaucoup plus silencieuse qu’à l’ordinaire ». La femme assise à l’accueil de l’espace réservé au prêt n’est pas la même que d’habitude. Le jeune garçon ne l’a jamais vu. Il lui tend les livres à rendre, lui déclare qu’il en cherche un sur la manière de collecter les impôts dans l’Empire ottoman. La dame le dirige vers la porte 107. C’est le début d’un long cauchemar...
📚Sur quoi s’ouvre la porte portant le numéro 107? Le garçon le découvre à ses dépens... Il connaît une expérience éprouvante dans le sous-sol de la bibliothèque. L’endroit est peu accueillant, peuplé de créatures bizarres, parfois hostiles. Il se retrouve enfermé dans une cellule, prisonnier d’un vieillard inquiétant qui projette de lui aspirer le cerveau. Or ce supplice nécessite une préparation : il doit lire trois ouvrages abordant le sujet de la fiscalité dans l’Empire ottoman jusqu’à ce qu’il les connaisse par cœur. C’est que, voyez-vous, « lorsque le cerveau est bourré de savoir, il est particulièrement délicieux. Nutritif et consistant. Bien crémeux, riche en pulpe ». Le garçon est donc privé de liberté pendant un mois. Une jolie fillette à la longue chevelure lisse adoucit sa peine, mais peut être ne la voit-il qu’en rêve...
Le garçon subira-t-il le supplice promis? Je préfère garder le silence sur la fin de l’histoire et vous laisse découvrir l’ampleur de sa férocité...
📚Je connais mal Haruki Murakami. Je découvre avec cette nouvelle un auteur à l’humour grinçant. Ce n’est pas pour me déplaire. Je vais pouvoir me moquer gentiment des jeunes gens que je suis chargée d’instruire. Il semble certain que leur cerveau ne court pas le risque d’être aspiré par un vieillard glouton: pas assez crémeux ni riche en pulpe, pas assez bourré de savoir... Ha! Ha! Ha! C’est bon de rire...
📚J’ai aimé les illustrations de Kat Menschik. Je les trouve poétiques et délicates.
Jeanne Lerrante 30/11/2020

Haruki MURAKAMI — Des hommes sans femmes, édition 10/18
Des hommes sans femmes est un recueil de nouvelles. Haruki MURAKAMI raconte les misères sentimentales de sept hommes : Kafuku le veuf d’une épouse infidèle, Kitaru l’indécis, le docteur Tokai l’amoureux trahi, Habara le mystérieux reclus, Kino le mari trompé, Grégor Samsa l’oiseau métamorphosé en homme (un récit kafkaïen !) et le narrateur du récit final qui offre une synthèse de tous ces personnages.
Ces sept hommes ont un point commun : ils ont perdu la femme qu’ils aimaient pour des raisons diverses, un décès, une séparation, un abandon, une incompréhension. « Et perdre une femme, signifie aussi qu’on a perdu toutes les femmes. Et que, de la sorte, nous sommes devenus des hommes sans femme. » En effet, la perte d’une femme a scellé la fin de l’amour dans leur vie d’homme : aucun n’a réussi à construire une nouvelle histoire, certains sont morts de chagrin, d’autres sont devenus fous.
Haruki Murakami nous livre sept récits intenses, malgré leur forme courte. Il mêle habilement la réalité des faits et les mystères du cœur. Il raconte avec une sensualité délicate des histoires d’amour et de désir. Ces hommes sans femmes dégagent une vulnérabilité touchante, une fragilité émouvante. J’ai éprouvé de l’empathie à leur égard, leur peine et leur solitude m’ont émue.
L’émotion a été amplifiée par une play list extraordinaire. Murakami s’est occupé d’un bar de jazz à Tokyo pendant plusieurs années, une expérience qu’il sait utiliser pour enrichir ses écrits. Kitaru vibre au rythme des Beatles, Kino prend plaisir à écouter des disques d’Art Tatum, Coleman Hawkins et Buck Clayton, le docteur Tokay joue My Way sur le piano à queue de son salon. Ces airs contribuent à nimber les récits d’une douce sensualité.
Jeanne Lerrante 07/12/2020