Les années 2

Les années — Extrait

Annie Ernaux, Les années — Folio 254 pages

Prix Nobel de littérature 2022

Qu’allons-nous retenir de notre vie ? Quels sont les événements qui resteront gravés en nous, ceux qui tomberont dans l’oubli? Quelles sont les images « qui résisteront à la déperdition de la mémoire » ?

Annie Ernaux s’appuie sur des photos, des mots, des choses pour convoquer ses souvenirs. Elle mêle « le grand récit des événements collectifs » à son histoire personnelle, depuis la fin de la Seconde guerre mondiale jusqu’au début de l’an 2000 et amène une réflexion intéressante sur le processus de mémoire et d’oubli.

Les années ressemblent à un livre de souvenirs, une sorte d’autobiographie ou le « je » devient tantôt « nous » tantôt « elle ». L’alternance des pronoms personnels illustre la démarche de l’autrice : « Ce que le monde a imprimé en elle et ses contemporains, elle s’en servira pour reconstituer un temps commun, celui qui a glissé d’il y a si longtemps à aujourd’hui — pour, en retrouvant la mémoire de la mémoire collective dans une mémoire individuelle, rendre la dimension vécue de l’Histoire. »

J’ai aimé la forme du récit. Ernaux dresse des listes à la manière de Sei Shônagon (je viens de lire Notes de chevet), une liste des images qui resteront, une autre des événements qui s’effaceront, etc. Ce sont des énumérations en apparence sans queue ni tête, elles m’ont évoqué des objets que l’on retrouve en vrac dans une boite, peut-être à l’image de nos souvenirs, en vrac dans la mémoire.

J’ai marqué de nombreuses pauses, ce que je lisais me portait à la méditation. Au début, j’ai vu défiler l’histoire de ma mère avant de revivre les événements collectifs qui ont servi de toile de fond à mon histoire personnelle. J’ai trouvé l’expérience déconcertante mais riche d’émotions.

J’ai eu l’impression de rester dans le thème d’À la recherche du temps perdu (j’ai délaissé le tome IV pour lire Les années). L’influence de Proust est tangible : Ernaux convoque ses souvenirs à l’aide non de la saveur d’une petite madeleine trempée dans du thé mais d’une sensation, « la sensation palimpseste », éprouvée dans le demi-sommeil qui suit l’amour. Intéressant, non ?

Jeanne Lerrante — 30/04/2023

1. V. Despentes — King kong théorie

Virginie Despentes, King Kong Théorie ­— Le livre de poche (145 pages)

Éditions Grasset & Fasquelle 2006

King Kong théorie expose la doctrine de Virginie Despentes sur les relations entre les hommes et les femmes dans l’Occident du XXIème siècle. Ces relations sont calquées sur le modèle d’une société patriarcale dont l’organisation repose sur des règles établies par les hommes, au service des hommes et de la satisfaction de leurs désirs. Il en découle une série d’injonctions comportementales auxquelles les femmes doivent se soumettre.

Cet état de fait amène Despentes à distinguer deux catégories de femmes : celles « à qui les choses telles qu’elles sont conviennent » et les autres, « les exclues du grand marché à la bonne meuf » dont elle se revendique, soulignant que l’exclusion peut relever d’un choix personnel. Elle montre alors comment les femmes peuvent vivre leur liberté dans un monde d’hommes, avec les bénéfices et les risques que cette liberté implique. Sur ce point, le chapitre sur le viol est édifiant : Despentes raconte le viol qu’elle a subi. Elle le présente, dans la lignée de la thèse de Camille Paglia (féministe américaine), comme un risque à prendre par « celles qui veulent sortir de chez elles et circuler librement ». Elle montre aussi la position ambiguë de la société vis-à-vis des femmes violées et des violeurs. — Sur le viol en tant que phénomène culturel, lire l’extrait proposé.

La théorie féministe de Despentes ne manque pas de piquant. Sur la forme, elle n’y va pas avec le dos de la cuillère : ses mots sont crus, son discours direct. J’ai aimé entendre cette voix franche dont l’authenticité tranche avec les éléments de langage de la doxa ambiante. Sur le fond, elle porte un regard affûté sur les relations entre les hommes et les femmes, notamment sur leur sexualité qui resterait très formatée.

La thèse de Despentes peut heurter ceux et celles qui s’accommodent du modèle patriarcal. Elle a le mérite de montrer le parcours d’une femme qui a surmonté seule l’épreuve du viol, fait le choix de la prostitution, un métier comme un autre, une prestation de service vendue à des hommes enfermés dans la solitude plus que dans la violence et qui a fini par s’affranchir de tout pour conquérir sa liberté de femme.

Jeanne Lerrante — 14/04/2023

2. Extrait 1

3. Extrait 2

Annie Ernaux — Se perdre

Annie Ernaux, Se perdre — Folio (377 pages) — 2001

Prix Nobel de Littérature 2022

« Je rêve d’un désir sans fin, sans cette conclusion toujours inévitable, et pourtant nécessaire, l’orgasme. »

Se perdre est le journal intime qu’Annie Ernaux a tenu du 27 septembre 1988 au 9 avril 1990, période au cours de laquelle elle vécut une relation passionnelle avec un diplomate russe. Le récit s’inscrit dans le prolongement de Passion simple, comme si l’un venait apporter un éclairage à l’autre. L’autrice précise, à propos de Se perdre, qu’il y a « dans ces pages une “vérité” autre que celle contenue dans Passion simple. Quelque chose de cru et de noir, sans salut, quelque chose de l’oblation. J’ai pensé que cela aussi devait être porté au jour. »

Il y a effectivement « quelque chose de cru et de noir » dans ce journal intime… Annie Ernaux livre les détails de sa vie sexuelle sans retenue, décrit les positions qu’elle et son partenaire inventent dans l’enthousiasme de leur désir mutuel. J’avoue avoir ressenti une certaine lassitude à suivre leurs ébats amoureux, lesquels relèvent davantage, selon moi, de l’intimité de la vie privée que de la littérature.

Réduire Se perdre à une annexe du Kama-sutra serait pourtant en donner une image erronée. Ernaux a su mettre en évidence le lien entre l’écriture, le désir et la mort, de même que la puissance du désir, dévastatrice. Elle révèle la souffrance causée par un désir qui devient obsession, une obsession qui conduit à l’enfermement, l’enfermement lié à l’attente du prochain appel téléphonique annonçant la visite de l’amant, quelques heures de plaisir et puis le départ et à nouveau l’attente. « Qu’est-ce qu’aimer un homme ? Qu’il soit là, et faire l’amour, rêver, et il revient, il fait l’amour. Tout n’est qu’attente. »

Et lorsque le désir d’amour charnel se fracasse sur le désir de liberté — « … je ne supporte pas cette attente du coup de téléphone. Huit jours, ce soir, nouveau pallier. Je vis sans vivre. Quand vais-je crever le cerceau de papier, vais-je vouloir traverser la douleur. », le désir charnel semble l’emporter encore et toujours.

« La passion bourre l’existence à craquer. »

Jeanne Lerrante — 19/02/2023

A. Ernaux — La honte

Annie Ernaux, La honte — Folio (142 pages) — 1997

Prix Nobel de littérature 2022

« Mon père a voulu tuer ma mère un dimanche de juin, au début de l’après-midi.»

La honte débute par le récit d’une dispute entre le père et la mère de la narratrice, Annie D. La dispute dégénère, un acte de violence est commis par le père sur la mère. Il serait question aujourd’hui de violence conjugale, au début des années cinquante le geste est effacé d’un coup d’éponge, la vie reprend son cours comme si de rien n’était.

L’acte de violence du père sur la mère laisse pourtant une trace indélébile sur la narratrice, âgée de douze ans au moment des faits. Quarante-quatre ans plus tard, elle se souvient de ce dimanche de juin comme d’un point de bascule. Elle éprouve le besoin de raconter, de situer la scène dans le contexte de l’époque, de mettre des mots sur l’année 1952 : Yvetot, le commerce familial, les problèmes d’argent, la scolarité à l’école privée avec des règles à observer strictement, la crainte du regard des autres, l’importance accordée par la mère à la religion, le voyage organisé à Lourdes avec le père. Et le sentiment de honte qui émerge.

« Il était normal d’avoir honte, comme d’une conséquence inscrite dans le métier de mes parents, leurs difficultés d’argent, leur passé d’ouvriers, notre façon d’être. Dans la scène du dimanche de juin. La honte est devenue un mode de vie pour moi. À la limite je ne la percevais même plus, elle était dans le corps même. »

Ernaux met en exergue l’opposition entre les représentations sociales, les codes imposés par le milieu d’origine et la réalité de la vie familiale, les scories qu’il s’agit de dissimiler sous le masque des apparences. La honte naît de cette dichotomie.

J’ai perçu dans ce récit une démarche psychanalytique : Ernaux décortique sa honte sur le papier comme d’autres le feraient allongés sur un divan. J’ai aimé sa franchise.

« Il y a ceci dans la honte : l’impression que tout maintenant peut vous arriver, qu’il n’y aura jamais d’arrêt, qu’à la honte il faut plus de honte encore. »

« Le pire dans la honte, c’est qu’on croit être seul à la ressentir. »

Jeanne Lerrante — 21/12/2022

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Annie Ernaux, Passion simple — Folio (77 pages) — 1991

Prix Nobel de littérature 2022

« À partir du mois de septembre l’année dernière, je n’ai plus rien fait d’autre qu’attendre un homme : qu’il me téléphone et qu’il vienne chez moi. »

A. Ernaux livre un récit autobiographique dont elle ne sait dire s’il relève du témoignage ou de la confidence « telle qu’elle se pratique dans les journaux féminins » ou « du manifeste ou du procès-verbal, ou même du commentaire de texte ». Elle rencontre un homme pour lequel elle éprouve une passion, dispose du « temps et de la liberté pour vivre cela ». L’essentiel semble dit… Elle ne livre aucun détail sur la rencontre, très peu sur l’homme sinon quelques bribes dispersées çà et là sur son physique (« un homme grand et blond, lointaine ressemblance avec Alain Delon »), le fait qu’il soit marié, ses origines.

L’homme est un étranger, originaire d’un pays de l’Est. Cette donnée débouche sur l’un des plus beaux passages du livre.

« Qu’il soit étranger rendait encore plus improbable toute interprétation de son comportement, modelé par une culture dont je ne connaissais que l’aspect touristique, les clichés. (…) J’avais le privilège de vivre depuis le début, constamment, en toute conscience, ce qu’on finit toujours par découvrir dans la stupeur et le désarroi : l’homme qu’on aime est un étranger. »

Cette dernière phrase est troublante par la vérité qu’elle énonce avec tant de simplicité. Elle est à l’image de ce récit court mais remarquable. Annie Ernaux raconte la passion amoureuse avec une sobriété qui donne au texte une intensité particulière. Elle décrit le feu de la passion avec subtilité, précisant l’importance attribué au maquillage, au choix d’une robe, d’une pièce de lingerie. On sent le désir de plaire, l’envie de jouir, l’importance attachée au moment présent. On sent la souffrance lorsque l’homme rentre dans son pays.

La conclusion est formidable :

« Quand j’étais enfant, le luxe, c’était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de la mer. Plus tard, j’ai cru que c’était de mener une vie d’intellectuel. Il me semble maintenant que c’est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme. »

Jeanne Lerrante — 07/10/2022

1. M. Duras — Ecrire

3. Extrait 2

Marguerite Duras, Écrire — Gallimard (147 pages)

« Ça rend sauvage l’écriture. On rejoint une sauvagerie d’avant la vie. Et on la reconnaît toujours, c’est celle des forêts, celle ancienne comme le temps. Celle de la peur de tout, distincte et inséparable de la vie même. On est acharné. On ne peut pas écrire sans la force du corps. Il faut être plus fort que soi pour aborder l’écriture, il faut être plus fort que ce qu’on écrit.»

L’écriture vue comme un dépassement de soi… la voix de Duras… savoir l’écouter pour tenter de comprendre ce que signifie écrire.

Marguerite Duras aborde le travail et la solitude de l’écrivain, le besoin d’écrire, la manière de le faire. Ses considérations basées sur son expérience personnelle prennent une dimension universelle susceptibles d’intéresser les auteurs apprentis ou confirmés.

Duras évoque aussi la maison de Neauphle-le-Château où la plupart de ses livres ont vu le jour, la lente agonie d’une mouche où l’on peut déceler un hommage rendu à l’invisible de la vie. Une voix bouleversante, incomparable…

Écrire est un recueil de cinq textes ; outre celui éponyme du roman, La mort du jeune aviateur anglais, Roma, Le nombre pur et L’exposition de la peinture forment un ensemble dont le fil rouge est l’activité d’écrire.

La mort du jeune aviateur anglais m’a particulièrement émue. Dans les derniers jours de la Seconde guerre mondiale, « le dernier peut-être, c’est possible », un anglais de vingt ans est abattu par les allemands alors qu’il tirait sur leurs batteries à bord de son Meteor monoplace. L’avion s’est écrasé sur la cime d’un arbre du village de Vauville, « très près de Deauville ». Les habitants ont veillé le corps toute la nuit avant de lui creuser une tombe dans le cimetière, près de la vieille église. Marguerite Duras utilise ce fait réel pour dénoncer à sa manière l’absurdité de la guerre : elle tourne autour de son sujet comme un Derviche tourneur… le lecteur emporté finit par atteindre une sorte de transe émotionnelle.

« Vingt ans. Je dis son âge. Je dis : il avait vingt ans. Il aura vingt ans pour l’éternité, devant l’Éternel. Qu’il existe ou non, l’Éternel ce sera cet enfant-là. »

Jeanne Lerrante—24/07/2022

1. La femme gelée (2)

2. Résumé

Annie Ernaux, La femme gelée — Folio (182 pages) — 1981

Dans La femme gelée, Annie Ernaux décrit la vie d’une femme mariée, mère de famille, avec réalisme, sans chercher à embellir la situation. La vie de couple, la maternité, ce n’est pas que du bonheur… surtout pour la femme qui doit supporter une charge mentale plus lourde que celle de son conjoint. Le mariage vu par Ernaux ne fait pas rêver…

Le récit dérange quand il révèle une narratrice incapable de se libérer des déterminismes sociaux sur la répartition des tâches domestiques au sein du couple alors que son enfance lui avait montré un modèle parental éloigné du schéma traditionnel.

« Pas facile de traquer la part de la liberté et celle du conditionnement, je la croyais droite ma vie de fille, ça part dans tous les sens. » Eh oui…

Les rêves romanesques ont la peau dure, même dans l’esprit d’une fille éduquée…

« Et en même temps, absurdement, espérer qu’il existe quelque part un homme qui ne sera pas la planche pourrie habituelle, le piège prévu, ô l’amour fou, la prédestination surréaliste, je marche à fond, il y aura un homme qui, même, m’évitera tous les pièges et toutes les humiliations. »

Vœu pieu… la narratrice se marie avec l’espoir de déjouer les stéréotypes sociaux, la répartition inégale des tâches au sein du ménage est bien ancrée dans les mentalités et ne lui en apparaîtra que plus injuste : à elle les courses au supermarché, le choix des menus, la cuisine, la vaisselle, le ménage, à lui la poursuite des études dans la douce sérénité du confort domestique. Elle échoue au CAPES tandis qu’il est reçu à ses examens et démarre une carrière. La situation ne fera qu’empirer avec l’arrivée du premier enfant… L’épouse, la mère de famille s’enlise dans la bonne marche du foyer jusqu’à devenir la femme gelée bloquée dans ses habitudes de ménagère.

Un roman à lire avant de s’engager dans une vie de couple… La femme gelée a été écrite en 1981, mais la répartition des rôles au sein d’un foyer a peu évolué. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est le site de l’INSEE…

Jeanne Lerrante—26/06/2022

1. A. Ernaux - L'événement

Annie Ernaux, L’événement — Folio (130 pages) — 2000

Dans L’événement, Annie Ernaux raconte l’avortement qu’elle a choisi d’effectuer. Nous sommes en 1963, la pratique est condamnée par le Code pénal et ne peut être pratiquée que dans la clandestinité.

« Une épreuve ordinaire. Il suffisait de suivre la voie dans laquelle une longue cohorte de femmes m’avait précédée. »

Annie Ernaux livre un témoignage d’un réalisme cru, évoque le manque d’empathie des médecins, décrit le parcours suivi pour trouver une faiseuse d’anges, précise les détails de l’intervention, la pose de la sonde, le sang, l’expulsion du fœtus dans la chambre de la cité universitaire à Rouen.

L’histoire est racontée sans lamentation, sans larmes, sans jugement. Les contraintes sont assumées sans aucune plainte.

« Je ne veux pas faire dans ce texte ce que je n’ai pas fait dans la vie à ce moment-là, ou si peu, crier et pleurer. Seulement rester au plus près de la sensation d’un cours étale du malheur (…). »

La jeune étudiante de 23 ans endure l’épreuve avec un courage, une dignité qui suscitent l’admiration : la solitude, la souffrance, la violence, le regard sans complaisance du corps médical, le jugement moral, la désinvolture du père de l’enfant qui continue sa vie sans se préoccuper de rien, sans même proposer une aide matérielle. Annie Ernaux travaillera le soir après ses cours pour rembourser l’amie qui lui a prêté l’argent nécessaire à l’intervention.

La construction narrative est semblable à celle utilisée dans Mémoire de fille : l’autrice va de l’étudiante de 1963 à la femme qu’elle est devenue afin de mettre en lumière les incidences de l’événement sur sa vie de femme.

« Je sais aujourd’hui qu’il me fallait cette épreuve et ce sacrifice pour désirer avoir des enfants. Pour accepter cette violence de la reproduction dans mon corps et devenir à mon tour lieu de passage des générations. »

J’ai été frappée par la force de caractère d’Annie Ernaux et par sa volonté de témoigner pour faire bouger les lignes.

« … les choses me sont arrivées pour que j’en rende compte. Et le véritable but de ma vie est peut-être seulement celui-ci : que mon corps, mes sensations et mes pensées deviennent de l’écriture, c’est-à-dire quelque chose d’intelligible et de général, mon existence complètement dissoute dans la tête et la vie des autres.»

Voir le film de Audrey DIWAN

Jeanne Lerrante — 08/05/2022

1. A. Ernaux - Le jeune homme

Annie Ernaux, Le jeune homme — Gallimard (38 pages) — 2022

Le dernier récit d’Annie Ernaux ne compte que 38 pages… La quantité à lire importe peu quand la qualité de l’écriture est là, dans chaque phrase tissée à l’aide du mot juste patiemment cherché pour matérialiser avec le plus de minutie possible la vérité d’une histoire.

Il y a ceux qui utilisent beaucoup de mots pour dire peu et il y a Annie Ernaux qui emploie peu de mots pour dire beaucoup. Elle raconte sa relation avec Le jeune homme, une relation « où s’entremêlaient le sexe, le temps et la mémoire » ; mais au-delà de ce récit, elle offre un condensé de sa vie de femme et d’écrivaine…

… la femme scandaleuse, celle qui choisit d’avorter en 1963, celle qui à 54 ans assume son désir pour un homme de trente ans de moins qu’elle. Dans les deux cas, cette femme doit affronter le regard de la société sur une situation qui contrevient aux normes établies. Et le regard de la société sur la jeune avortée ou sur la femme vieillissante est sans complaisance !

« Devant ce couple que nous formions visiblement, les regards se faisaient impudents, frôlaient la sidération, comme devant un assemblage contre nature. Ou un mystère. Ce n’était pas nous qu’ils voyaient, c’était, confusément, l’inceste.»

J’admire la force de caractère de cette femme qui privilégie sa liberté sur la comédie sociale.

« Regard qui, bien loin de me donner de la honte, renforçait ma détermination à ne pas cacher ma liaison avec un homme « qui aurait pu être mon fils » quand n’importe quel type de cinquante ans pouvait s’afficher avec celle qui n’était visiblement pas sa fille sans susciter aucune réprobation. »

… l’écrivaine au style épuré dont le désir d’écrire transcende le désir sexuel :

« Souvent j’ai fait l’amour pour m’obliger à écrire. (.) C’est peut-être ce désir de déclencher l’écriture du livre — que j’hésitais à entreprendre à cause de son ampleur —qui m’avait poussé à amener A. chez moi… »

La relation avec le jeune homme insuffle à Annie Ernaux l’énergie d’écrire le récit de son avortement. Ce sera L’événement. Le point commun entre les deux récits est cette volonté d’assumer le regard de la société, « comme un défi pour changer les conventions ». Admirable !

Jeanne Lerrante—07/05/2022

1. K. Tuil - Les choses humaines

2. Les choses humaines 4ème

Karine Tuil, Les choses humaines — Folio (343 pages)

« La déflagration extrême, la combustion définitive, c’était le sexe, rien d’autre – fin de la mystification (…) »

L’incipit du roman révèle le pivot de l’histoire : le sexe. Le sexe consenti ou imposé ? Là est la question… le point essentiel… la question du consentement. Que s’est-il réellement passé dans ce local à poubelles, dans la nuit du 11 au 12 janvier 2016 ? Mila affirme qu’Alexandre l’a violé, Alexandre soutient que Mila était consentante. Cette différence de perception amène la diffraction, le phénomène qui va ébranler la vie de plusieurs personnes. Le choc est violent ! Alexandre Farel, étudiant brillant promis à une carrière prestigieuse, se retrouve du jour au lendemain mis en examen, accusé de viol…

… une accusation qui va engendrer la disgrâce de sa mère (celle qui m’a le plus touché), essayiste défenseuse des droits des femmes, confrontée à un dilemme terrible : suivre la ligne qui a été la sienne sa vie durant et encourager la libération de la parole des femmes ou soutenir son fils.

… une accusation qui va menacer la carrière de son père (celui qui m’a le plus dégouté !), célèbre animateur d’une émission de télévision.

… une accusation qui va permettre à Mila, modeste lycéenne élevée dans le respect des règles du judaïsme, de faire entendre sa voix, sa confiance abusée.

Karine Tuil a construit son histoire avec une grande habileté. Les faits de viol sont inscrits dans un contexte familial, social et juridique. Les personnages ont une densité psychologique passionnante. Le procès d'Assises d’Alexandre permet d’écouter plusieurs points de vue sur la question du consentement (la zone grise m’a dérangé !).

Karine Tuil laisse le lecteur libre de se forger une opinion par lui-même. Son roman invite aux débats contradictoires comme devant une cour de justice. Il peut parfois laisser une sensation de malaise tant les propos sont intenses et criant de réalisme.

La fin du roman peut paraître ambiguë. Après réflexion, je me suis dit qu’elle montrait un homme puni par là où il avait fauté : Alexandre se retrouve seul, privé de sexe.

Le sexe, « la déflagration extrême… » La boucle est bouclée !

Jeanne Lerrante—12/04/2022

A. Ernaux — Mémoire de fille

Annie Ernaux, Mémoire de fille — Folio (165 pages) — 2016

Mémoire de fille est le troisième livre d’Annie Ernaux offert à mon appétit de lectrice avide de découvertes. C’est de loin celui que j’ai préféré. La place et Une femme avaient suscité mon intérêt mais sans réveiller d’émotion particulière, un intérêt froid et distant, à l’image du style de l’autrice. Mémoire de fille laisse en moi une saveur d’un autre tonneau. Ce livre m’a passionné, secoué, troublé… Il est bref mais d’une intensité incroyable, inversement proportionnelle à son nombre de pages. J’ai pris tout le temps nécessaire pour le lire, j’ai aimé revenir sur certains passages, m’en imprégner, entamer une réflexion personnelle sur ma propre expérience de femme.

Annie Ernaux convoque sa mémoire pour revivre l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme, à l’aérium de S, dans l’Orne, où elle exerce la fonction de monitrice de colonie de vacances. Elle va de cette « fille de S. » à la femme qu’elle est devenue lorsqu’elle écrit ses souvenirs, fait des allers retours incessants entre ces deux « moi » si éloignés et si intrinsèquement liés.

Elle aborde la question de la perte de la virginité, s’appliquant à décrire les faits avec un réalisme nettoyé de toute connotation cucul la praloche.

« Elle se couche à côté de lui sur le lit étroit, nue. Elle n’a pas le temps de s’habituer à sa nudité entière, son corps d’homme nu, elle sent aussitôt l’énormité et la rigidité du membre qu’il pousse entre ses cuisses. Il force. Elle a mal. »

« C’est la première fois que je retrace cette nuit du 16 au 17 août 1958 en éprouvant une satisfaction profonde. Il me semble que je ne peux pas m’approcher davantage de la réalité. Qui n’était ni l’horreur ni la honte. Seulement l’obéissance à ce qui arrive, l’absence de signification de ce qui arrive. »

Mémoire de fille présente l’intérêt d’aborder avec réalisme la découverte de la sexualité d’une adolescente de 18 ans. A. Ernaux offre un témoignage précieux, intemporel, à vocation universelle. Je trouve la démarche très généreuse : en acceptant de partager son expérience, elle contribue à lever le voile sur un sujet qui demeure encore de nos jours auréolé d’un silence prégnant.

Jeanne Lerrante — 19/03/2022

Hélène Bessette

Hélène Bessette, Ida ou le délire @editionspoints
Belle préface de Lola Lafon

Ida ou le délire est un OVNI littéraire. Je n’avais encore rien lu de tel. C’est une sorte de roman poétique mais comment dire? Il s’agit d’une poésie qui brutalise le lecteur.
L’écriture d’Hélène Bessette est hachée, les phrases donnent l’impression d’être construites par saccade. Le texte en sort tout cabossé. C’est vraiment déroutant à lire.

L’histoire : Ida est morte, renversée par un camion…
Ida, la bonne à tout faire de la famille Besson (« Il s’agit des heureux des puissants Besson et Alliés. À propriétés à châteaux à voitures à territoires à relations à dîners… »).
Ida qui prenait plaisir à arroser les plantes la nuit (« Je suis un oiseau de nuit. C’est la phrase favorite de Ida posée sur elle comme une énigme. »)

Hélène Bessette fait revivre Ida à travers la parole de ses employeurs. On découvre d’un côté une femme humble, discrète, dévouée à son travail qui aimait s’acheter des chaussures; de l’autre un monde cruel et égoïste qui dissimule sous une apparente bienveillance un mépris phénoménal pour l’employé de ménage.
Ida morte est critiquée, vilipendée ; ses choix vestimentaires sont passés au crible. Il y a une dimension politique dans ce roman: donner une visibilité à ceux qui n’en n’ont pas, détailler un mépris de classe caché derrière une générosité affectée.

Merci pour cette belle et étrange découverte @le_boucan_litteraire 👍💯


Jeanne Lerrante — 23/11/2021

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Le bal des folles, @ariannamelone et @verocazot, d’après le roman de @_victoriamas_ - éditions @editionsalbinmichel

Arianna Melone et Véro Cazot restituent avec beaucoup de fidélité le drame raconté par Victoria Mas. Tout m’a plu dans ce roman graphique : le texte est prenant, clair et concis, les illustrations sont séduisantes, délicates et colorées.

Je vous rappelle brièvement l’histoire. Nous sommes au XIXème siècle. Eugénie, jeune-fille issue de la bourgeoisie, communique avec les Esprits. Elle révèle son secret à sa grand-mère qui s’empresse de le partager avec le père, lequel fait interner sa fille à la Salpêtrière; car voyez-vous, chez ces gens-là, « la moindre rumeur de désordre mental nuirait à leur réputation encore plus que la ruine. » Il s’ensuit alors pour Eugénie une longue descente aux enfers. Elle pénètre dans un endroit sordide qui tient de l’hôpital et de la prison, un lieu réservé aux femmes où le professeur Charcot pratique sur les patientes des expériences basées sur l’hypnose. Au moment de la mi-Carême, un bal est organisé : le bal des folles. Le Tout Paris s’y rend, animé par la curiosité de voir de près des spécimens de la folie féminine.

A. Melone et V. Cazot ont su capter l’essentiel du roman de V. Mas: une société où les femmes doivent se soumettre aux injonctions sociales et aux besoins des hommes si elles ne veulent pas être sévèrement bannies. Eugénie est bien mise en valeur. J’ai apprécié les changements de couleurs censés refléter son état d’esprit, ses oscillations entre espoir de sortie et découragement devant l’entêtement des hommes enfermés dans leur croyance. J’ai regretté en revanche que Geneviève, l’infirmière qui joue un rôle essentiel dans l’histoire, soit représentée sous les traits d’une femme laide et revêche.

Le bal des folles, trois œuvres: le roman de V. Mas, le film de M. Laurent, le roman graphique de A. Melone et V. Cazot. De ces trois œuvres, j’ai préféré… le film: formidable !

Jeanne Lerrante — 18/10/2021

Maud Ventura —Mon mari

@maudventura_ Mon mari @ed_iconoclaste 2021

Mon mari est un roman déroutant. La narratrice raconte les efforts insensés qu’elle s’oblige à fournir chaque jour de la semaine pour entretenir la flamme initiale de la passion au cœur de son couple. 

J’ai commencé par trouver cette femme sotte et agaçante à divaguer de la sorte sur sa vie conjugale. Je ne comprenais pas la dépendance affective vis-à-vis de son mari dans laquelle elle semble se placer délibérément, ni son attitude d’épouse modèle: toujours dans le contrôle de soi, toujours en représentation, jamais sereine, jamais tranquille 😱. Elle utilise, pour qualifier son état d’esprit, le terme anglais «insecure» pour montrer à quel point l’inquiétude ronge l’épouse qui se voudrait parfaite.
J’ai pensé aux femmes qui se sont battues pour permettre à leurs sœurs, leurs filles, d’obtenir la liberté, l’indépendance, les droits élémentaires dont le système patriarcal les privait. Olympes de Gouges, Simone de Beauvoir, Giselle Halimi… Et tous leurs efforts pour quoi? Pour qu’en 2021 je tombe sur un roman pareil, écrit par une jeune autrice de vingt-huit ans ? Quelle régression ! Je n’ai pas pu y croire…
J’ai compris que le problème venait de moi… j’ai compris que je lisais mal ce roman, je me laissais emporter par des jugements hâtifs sur lesquels je devais revenir.

La narratrice de Mon mari mérite que l’on entende sa souffrance, car c’est bien une souffrance qu’elle exprime : celle de ne pas être écoutée. «Tu en as de la chance.», lui répètent ses amies. Quelle chance ? Celle d’avoir épousé un homme charmant, doté d’une belle situation professionnelle… Ce sont-là les apparences. Or elles peuvent se révéler trompeuses… C’est là qu’intervient le talent de Maud Ventura : donner à croire ce qui est faux tout en distillant des indices au fil de la narration pour permettre au lecteur qui s’en donne les moyens d’entrevoir une réalité sordide qui ne sera clairement dévoilée qu’à la fin.
J’avoue avoir été déroutée par le procédé. ’ai eu besoin des explications lumineuses de @the_new_blank_page pour le comprendre, sans cela je serais passer à côté de Mon mari sans le voir… 😉😂

Jeanne Lerrante 07/10/2021

Maria Hesse — Frida Kahlo

4ème de couverture

Maria Hesse, Frida Kahlo une biographie, Presque lune - traduit de l’espagnol par Vanessa Capieu. 

«Alors qu’on a déjà tant écrit sur Frida Kahlo, pourquoi le faire une fois encore ?» s’interroge María Hesse dans l’introduction de la biographie illustrée qu’elle consacre à l’artiste peintre mexicaine. Peut-être tout simplement pour le plaisir de passer quelques heures avec Frida, se rappeler les drames et les amours qui ont émaillé sa vie, redécouvrir plusieurs de ses tableaux parmi les plus connus. Pour ce qui me concerne, c’est animé de cet état d’esprit que j’ai abordé le roman graphique de l’autrice espagnole.
Je n’ai rien appris de plus que ce que je connaissais de Frida Kahlo, mais le texte est fluide et les illustrations sont belles, colorées, attirantes. María Hesse prévient ses lecteurs : «Ce livre ne retrace pas sa vie réelle, ni celle que Frida s’inventa. Il s’agit plutôt d’un mélange des deux : je pense que pour certains aspects de sa vie, la réalité est plus intéressante que la fiction ; à d’autres moments, en revanche, je préfère respecter la vérité qu’elle a voulu nous raconter
J’ai lu l’album au cours d’une soirée, j’ai passé un moment très agréable.

J’ai découvert récemment le travail de María Hesse avec Le plaisir. J’avais été séduite. Cet album sur Frida Kahlo confirme mon attrait pour les illustrations de María Hesse. J’envisage de m’offrir la biographie qu’elle propose de Marilyn. Une affaire à suivre…

Jeanne Lerrante — 13/09/2021

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Le plaisir Album

4ème de couverture

Maria Hesse, Le plaisir - Presque lune — Traduit de l’espagnol par Vanessa Capieu

Maria Hesse nous propose un roman graphique sur la sexualité et le plaisir féminin. Elle présente son expérience intime sur le sujet ainsi qu’une galerie de portraits d’autrices et de personnalités féminines qui ont osé révéler sans tabous leur vie sexuelle à travers leurs écrits (Sapho, Colette, Beauvoir, Ève Ensler, Betty Dodson), leurs activités artistiques (Marilyn Monroe, Madonna) voire politiques (Cléopâtre) ou professionnelles (Helen O’Connel - urologue australienne responsable d’une étude inédite en 2005 sur le clitoris).

Les illustrations sont belles, suggestives mais délicates. Le texte est clair, très pédagogique. Maria Hesse dit les choses simplement, avec naturel et subtilité : l’arrivée des règles, la première expérience charnelle, la masturbation, la ménopause. J’ai retrouvé le ton d’Ève Ensler dans Les monologues du vagin. Elle aborde enfin la question cruciale du consentement : «la libération, c’est aussi de savoir dire non, se connaître soi-même, se respecter

L’intérêt de ce livre est d’aborder un sujet essentiel qui conserve pourtant le parfum du secret, de l’interdit. Maria Hesse montre d’ailleurs les stéréotypes véhiculés notamment par les comédies romantiques, les préjugés qui demeurent. Cet extrait est édifiant : «Grâce à la journaliste Audrey Willem, j’ai découvert qu’il existait plus de photos de Marilyn en train de lire que posant nue. Une foule de photographies en noir et blanc qui illustrent à la perfection le slogan Reading is sexy. Ces livres n’étaient pas un simple accessoire. En 1999, Christie’s a vendu aux enchères une partie de la bibliothèque personnelle de Marilyn, environ quatre cent titres d’auteurs classiques allant de Proust à Hemingway

Si nous ne parvenons pas à aborder simplement la question de la sexualité, du plaisir, de l’orgasme féminin, c’est parce que nous portons le poids de plusieurs siècles de censure. Maria Hesse nous aide à nous libérer de cette pesanteur. 

Jeanne Lerrante — 23/08/2021

Dessin 1

Dessin 2

Dessin 3

Annie Ernaux — Une femme

Annie Ernaux, Une femme — Gallimard

« Ma mère est morte le lundi 7 avril à la maison de retraite de l’hôpital de Pontoise, où je l’avais placée il y a deux ans. »


Annie Ernaux convoque les mots pour raconter sa mère. Une femme est

- un livre hommage - Annie Ernaux retrace la vie de celle qui n’a pas d’histoire, celle qui a toujours été là, celle qui lui a donné le goût d’apprendre, d’étudier. Nous retrouvons un thème déjà développé dans La place: le savoir, l’école, perçus comme un moyen de sortir de sa condition sociale d’origine.
« S’élever, pour elle, c’était d’abord apprendre (elle disait, « il faut meubler son esprit ») et rien n’était plus beau que le savoir. Les livres étaient les seuls objets qu’elle manipulait avec précaution. Elle se lavait les mains avant de les toucher. »

- un livre vérité - Annie Ernaux confesse «chercher une vérité sur sa mère qui ne peut être atteinte que par des mots. (C’est-à-dire que ni les photos, ni mes souvenirs, ni les témoignages de la famille ne peuvent donner cette vérité.) » Une femme n’est ni une biographie ni un roman. C’est un récit sur une femme qui «n’a pas d’histoire», écrit par une fille qui expérimente le besoin que sa mère devienne une histoire, afin de se sentir «moins seule et factice dans le monde dominant des mots et des idées où, selon mon désir, je suis passée

J’ai lu les cent six pages de l’édition Gallimard d’une traite, happée par les mots d’Annie Ernaux, ces mots qu’elle a minutieusement choisi pour évoquer sa mère. J’ai été ébahie par sa manière d’écrire, très neutre, comme si elle avait eu le souci de rejeter les images purement affectives. Elle narre des faits, décrit des traits de caractère, sans jugement ni reproche, sans aucune plainte, même quand elle aborde la violence, les claques, la fin de vie marquée par la déchéance physique et intellectuelle. D’autres auraient saisi l’aubaine pour vider leur sac, régler leurs comptes. Annie Ernaux préfère la retenue et la pudeur. Je l’admire rien que pour cela.

Une femme est un livre superbe! 

Jeanne Lerrante — 27/07/2021

Ménégaux-Femmes en colère

Mathieu Ménégaux, Femmes en colère - @editionsgrasset


Mathieu Ménégaux est un romancier efficace. Il sait choisir ses sujets. Il signe là un roman percutant sur les violences faites aux femmes et le traitement judiciaire de ces violences.

⚖️ Femmes en colère nous entraîne dans les coulisses d’un délibéré de Cour d’Assises. Le jury, composé de trois magistrats et de six jurés issus du peuple, doit trancher le cas de Mathilde Collignon. Cette gynécologue de 40 ans, divorcée, mère de deux petites filles, est accusée de mutilations sur les deux hommes qui ont abusé d’elle physiquement. Elle reconnaît les faits : elle a avoué s’être vengée des actes sexuels qu’ils lui ont imposé en dépit de sa volonté. Or Mathilde s’est rendue de son plein gré au domicile de l’un des agresseurs… la justice n’a pas reconnu le viol, faute de preuve.
Nous assistons, dans le cadre d’un huis clos haletant, au débat souvent houleux qui s’installe entre les membres du jury. Chacun prend position en fonction de sa sensibilité, de son histoire personnelle. On raisonne, on s’emporte… Les visions des uns et des autres s’affrontent sous la houlette d’un président de Cour d’Assises qui se laisse dépasser : le magistrat a parfois du mal à faire taire l’homme et inversement. Réussira t-il à imposer la loi ou la compassion l’emportera t-elle ?

Pendant que le jury délibère, Mathilde Collignon attend le verdict dans une cellule sordide. Elle recueille ses émotions dans un cahier, confie les détails de l’agression subie puis des mutilations infligées.

Et nous? Comment aurions nous jugé Mathilde Collignon ? Mathieu Ménégaux nous titille la conscience. Aurions nous défendu une application stricte de la loi? Serons-nous montés au créneau pour réclamer la clémence d’une femme devenue bourreau parce que victime ? Dans quelle mesure doit-on tenir compte des circonstances qui ont conduit au crime? La parole d’une femme qui ose mener sa vie sexuelle comme elle l’entend perd t-elle sa crédibilité lorsqu’elle affirme avoir été violée?

On se laisse happer par ce roman mené avec intelligence. L’un des mérites de Ménégaux est d’avoir su trouver un bon équilibre entre la réflexion et l’émotion.

Jeanne Lerrante — 30/06/2021

Roman

Blanche Martire (@blanche.auteure ) Lilly et le labyrinthe - Éditions Fabert


Lilly et le labyrinthe ressemble à une promenade dans le monde de l’enfance, mais ne nous y trompons pas: rien de mièvre dans cette promenade-là. Nous y rencontrons Lilly, une petite fille douce et rêveuse dont l’hypersensibilité lui ouvre les portes d’un univers intérieur rempli de questions et de désirs parfois difficiles à expliquer, surtout lorsque les mots vous manquent.

Lilly a du mal à se faire des amis. Elle avait une meilleure copine, Séléna, mais elle a déménagé, si bien qu’à l’école, pendant la récréation, Lilly joue à la marelle toute seule. Peu importe les règles : elle saute, quitte la terre et vise éternellement le ciel. Les garçons l’agacent. La directrice Mme Piquet, cette sorcière, pense que Lilly a un problème. Sa mère a tout le temps peur pour elle, son père est comme un coup de vent. Lilly s’ennuie souvent. Elle court se réfugier dans le champ de ses rêves. Quand vient la nuit, elle imagine des anges attraper les étoiles pour éclairer sa chambre. Elle aimerait habiter dans un livre pour qu’il la réchauffe en la prenant dans ses pages. Et puis un jour, Lilly fait la connaissance de Sarah, une petite-fille vive, pleine d’entrain, aussi extravertie que Lilly est introvertie. Quelque chose se passe, quelque chose qui fait que Lilly devient amoureuse de Sarah.

Blanche Martire aborde avec finesse l’amour d’une petite-fille pour une autre petite-fille. Sa plume délicate, imprégnée de poésie, lui permet d’amener tout en douceur le thème de l’homosexualité féminine.
Lilly et le labyrinthe est un petit livre d’une grande sensibilité. Il débute comme un conte ( il était une fois…) et puis la voix de Lilly se fait entendre de plus en plus distinctement. J’ai pris un réel plaisir à l’écouter. J’ai entendu Lilly murmurer qu’elle «s’exaspérait des casse-têtes à une seule solution possible, des labyrinthes comportant une unique sortie. Elle désirait emprunter son propre chemin.»

Jeanne Lerrante — 27/06/2021

Sauf les fleurs Canva

Nicolas Clément, Sauf les fleurs - @editionslibretto


Sauf les fleurs est un récit sur la violence conjugale. Une femme meurt sous les coups de son mari, sa fille apporte un témoignage de la tragédie.
Marthe, son jeune frère Léonce et leurs parents habitent « une ferme éloignée du village, dans une vallée de cèdres où l’hiver [les] empêchait parfois d’aller à l’école. »

Marthe raconte...
... la vie à la ferme : « Quand la neige avale nos pelles, j’apprends à coudre sur une machine ajustée à mes doigts. Avec mes aiguilles, je m’installe avant la traite face au jardin brouillon entrelacé de coloquintes. »
... la violence du père qui cogne la mère: « Dans mon dictionnaire, je cherche la langue de Papa, comment la délimiter, où trouver la sonnette pour appeler. Mais la langue de Papa n’existe qu’à la ferme, hélas. Il nous conjugue et nous accorde comme il veut. Il est notre langue étrangère, un mot, un poing, puis retour à la ligne jusqu’à la prochaine claque. »
... la mort de la mère : « Maman est allongée par terre, un journal dans la bouche. Papa a tout effacé. »

Comment se construire malgré la violence du père?

Marthe, telle une fleur, parvient à pousser nonobstant le terrain malsain. Deux tuteurs l’aident à bien grandir : l’amour et l’école. Le verbe aimer se conjugue entre la mère et ses enfants, Marthe et Léonce, Marthe et son amoureux, mais aussi et surtout entre les enfants et les animaux. «À la ferme, les bêtes nous prolongeaient, Lorsque Papa entrait en colère, nous allions nous consoler sous elles, Chaque fois, il y avait un pelage chaud qui nous faisait croire que Papa arrêterait. Nous attendions un père normal et les bêtes nous faisaient patienter, C’était ça ou tirer.»
À l’école, Marthe découvre la littérature, en particulier le théâtre d’Eschyle, auteur de L’Orestie. Elle veut traduire son œuvre, devenir professeur. Marthe, confrontée à l’épreuve du Mal échappera-t-elle à sa destinée tragique ou comme Oreste assouvira-t-elle un besoin animal de vengeance ?

Ce livre est une belle découverte. Nicolas Clément réussit la prouesse de traiter un sujet difficile sans pathos, avec délicatesse et poésie. 

Jeanne Lerrante — 01/06/2021

Alice Munro — Fugitives

🌟Alice Munro, Fugitives - @editionsdelolivier🌟

Fugitives est un recueil de nouvelles. La quatrième de couverture annonce huit récits, mais il m’a semblé n’en lire que six puisque trois d’entre eux retracent le parcours d’une même femme, Juliet, à trois moments-clés de son existence.

Alice Munro brosse successivement le portrait de six femmes confrontées à des choix en lien avec leur vie affective. Ces femmes ont en commun leur banalité et une envie de fuir une situation familiale ou conjugale pesante. La plupart d’entre elles sont rattrapées par leurs peurs, leurs doutes, leurs scrupules, si bien que leur désir de fuite se fracasse sur leur incapacité à le satisfaire.

Ces fugitives ont déçu mes attentes qui étaient très élevées. J’ai été déroutée par le style de l’autrice. Alice Munro semble délaisser l’histoire au profit de la psychologie des personnages. Elle décortique leur âme au scalpel, semble privilégier la technique sur l’émotion. Elle écrit comme un chirurgien opère: le geste est précis, net, rigoureux mais dépourvu d’empathie. J’ignore si ceci peut expliquer cela mais ses héroïnes m’ont laissé indifférente. Je suis restée de marbre devant leur détresse. Rien ne m’a fait vibrer dans ce que j’ai lu. Je me suis souvent ennuyée (à part en lisant les nouvelles intitulées l’une Offenses et l’autre Subterfuges), me demandant où l’autrice voulait en venir, où ces femmes voulaient en venir...

Je n’ai pas aimé ce livre, j’ai eu du mal à le terminer, ma lecture a été laborieuse. Ce désamour me désole: Alice Munro a obtenu le Prix Nobel de littérature en 2013, à l’âge de 82 ans. Si cette distinction suscite mon respect pour l’autrice, elle n’a pas éveillé mon amour ni même mon intérêt pour ses Fugitives.

Jeanne Lerrante — 19/05/2021

Madeline Roth — Avant le jour

❤️Madeline ROTH, Avant le jour - La fosse aux ours❤️


Avant le jour est un livre coup de cœur qui m’a séduit par sa délicatesse. J’ai aimé le ton intimiste du récit. La narratrice semble murmurer son histoire à l’oreille d’une amie, certaine de la bienveillance de l’écoute offerte. Elle livre sa vérité sur son parcours de femme, de mère, d’amante avec une sincérité, une sensibilité qui m’ont bouleversée.

♥️Lorsque j’ai rencontré Pierre, je n’en pouvais plus de ressasser mes erreurs, je voulais me réveiller légère et en vie, alors que tout en moi, de l’enfant qu’on avait eu avec Mathieu et qu’on élevait un jour sur deux, au fantôme de l’autre qu’on avait décidé de quitter, me ramenait à hier, et c’était un ressac, un poids attaché à la jambe que je traînais en boitant. Je rêvais d’un amour qui m’aurait rendu mes vingt ans, et je crois que je ne savais pas, à ce moment-là, qu’aucune histoire, aussi grande soit-elle, n’aurait pu gommer toute la peine qu’il y a à se dire: j’ai aimé, et ça n’a pas duré toute la vie. ❤️

C’est l’histoire d’un amour... Après Mathieu, la narratrice rencontre Pierre, mais il est marié avec Sarah. Les amants devaient « aller à Turin, quelques jours, au printemps, parce qu’on n’avait jamais quelques jours pour nous, parce qu’on avait envie d’un ailleurs et d’un ailleurs tous les deux. » Or la veille du départ, Sarah perd son père et Pierre annule Turin. La narratrice décide de partir seule.
C’est l’histoire d’une femme en quête d’elle-même... À Turin, la narratrice se promène le long du Pô, « passe de très longues heures au Musée du cinéma », déjeune à la terrasse des cafés, seule... Ce voyage en solitaire crée une intimité avec elle-même qui déclenche un questionnement : « Comment devenir mère? Comment être une femme ? Comment vivre ? Je n’avais aucune réponse et j’avançais quand même. » La narratrice fouille son passé amoureux, revient sur la naissance de son fils, la séparation avec le père, la culpabilité, la solitude, puis la rencontre avec un homme marié. Quel est l’avenir de cette relation qui devait durer une nuit et qui dure depuis quatre ans? Qui sait? Une réponse l’attendra peut-être sur le quai d’une gare...

Jeanne Lerrante — 24/04/2021

Annie Ernaux — La place

Annie Ernaux, La place @folio_livres

📕 « J’ai passé les épreuves pratiques du Capes dans un lycée de Lyon, à la Croix-Rousse. (...) Mon père est mort deux mois après, jour pour jour. Il avait soixante sept ans et tenait avec ma mère un café-alimentation dans un quartier tranquille non loin de la gare, à Y... (Seine-Maritime). (...) C’était un dimanche, au début de l’après-midi. »

La place débute comme ça... Ces propos simples, sobres, dépourvus d’ornement, reflètent l’atmosphère du récit, à l’image des vies qui cheminent sous la plume d’Annie Ernaux.

📕La place est un livre de souvenirs. Annie Ernaux pioche dans les images de son enfance, de sa jeunesse. Elle fait revivre son père, ouvrier puis commerçant, rend compte à travers lui « d’une vie soumise à la nécessité ». Le style, volontairement dépouillé (jusqu’à omettre parfois le verbe de la phrase), incarne à merveille la vie de cet homme. Annie Ernaux écrit : « Quand je lis Proust ou Mauriac, je ne crois pas qu’ils évoquent le temps où mon père était enfant. Son cadre à lui c’est le Moyen Âge.» J’ai trouvé ce passage génial! Tout est dit dans ces deux phrases : la bourgeoisie aisée et cultivée, les classes laborieuses qui n’ont besoin ni de livres ni de musique pour vivre, et là se pose la question de La place. Peut-on changer de place ? À quel prix ?

📕Annie Ernaux ranime la France populaire des années cinquante, une époque où l’ascenseur social de la République fonctionnait encore: la narratrice change de place, grimpe les étages grâce à l’école, l’Université, sous les encouragements de son père : « Écoute bien à l’école ! » (...) « Chaque composition réussie, plus tard chaque examen, autant de pris, l’espérance que je serais mieux que lui. » Une distance s’installe peu à peu entre elle et son père, une distance douloureuse quoiqu’inévitable, sans pour autant être synonyme de reniement.

📕Annie Ernaux s’exprime avec dignité et retenu. Elle crée une intimité avec le lecteur, une intimité troublante, bouleversante. La place pourrait être l’histoire de ma famille...

Jeanne Lerrante — 31/03/2021

Charles Juliet — Lambeaux

Charles Juliet, Lambeaux — Folio

Lambeaux est un récit autobiographique dans lequel l’auteur rend hommage à ses deux mères: celle qui lui a donné la vie et celle qui l’a recueilli. Son histoire m’a bouleversée.

Charles Juliet a été retiré à sa mère, dépressive et suicidaire, alors qu’il avait trois mois. Cette déchirure aurait pu évoluer à l’âge adulte vers la délinquance, la folie ou le suicide. Ces malheurs lui ont été épargnés. Peut-être, comme il le prétend, a -t-il été «un favorisé du sort.» Plus sûrement a-t-il trouvé dans la littérature et l’écriture «un solide et constant appui.» Il consacre plusieurs pages à raconter la difficulté d’écrire, trouver les mots pour exprimer ce qu’il ressent. Là n’est pourtant pas l’essentiel.
Le cœur du récit est ce monologue poignant, qui évoque une lettre d’amour, dans lequel il rend hommage à sa mère biologique, «l’esseulée», «l’étouffée», «la jetée-dans-la-fosse». Charles Juliet manie avec délicatesse une écriture simple, limpide, lumineuse. Il sait trouver les mots justes pour «recréer» la vie déchirée de cette femme, une paysanne qui avait des prédispositions pour les études mais qui a dû suivre le chemin imposé par le père : quitter l’école après l’obtention du certificat d’études pour s’occuper de la ferme, puis s’abîmer dans le mariage et les maternités successives. Il met en lumière la souffrance de cette femme. Elle voulait apprendre «dans l’unique but de savoir parler. Connaître le plus possible de mots et savoir dire aux autres ce qu’on est, ce qu’on ressent, comment on voit les choses.» Ce désir ne sera pas entendu. Elle est celle qui déconcerte et à qui on lance: «Celle-ci on se demande d’où elle vient.» Elle éprouve la «sensation d’être toujours décalée. Sentiment obscur que ce qui gît en toi est plus ou moins perçu comme une tare et qu’il faut veiller à le garder secret.» Elle sombrera dans une profonde dépression, sera internée dans un hôpital psychiatrique où elle connaîtra une fin effroyable. 


L’histoire de cette femme, cette mère morte de n’avoir jamais eu accès à la parole, «du moins à cette parole qui permet de se dire, se délivrer, se faire exister dans les mots» m’a littéralement prise aux tripes.

Jeanne Lerrante — 19/02/2021

Malin Lindroth — La fille de cinquante ans

Malin Lindroth, La fille de cinquante ans - Globe, traduit du suédois par Marianne Ségol - Samoy


Quelle place réserve la société occidentale à la célibataire de cinquante ans sans enfant ? La vie en couple et la maternité sont-elles les seules routes qui permettent à une femme d’accéder au bonheur ?
Dans la fille de cinquante ans, Malin Lindroth, romancière, dramaturge et poétesse suédoise, s’empare de ces questions avec courage. Elle évoque sa situation de célibataire endurcie avec franchise : son célibat est involontaire, elle s’est sentie rejetée par les hommes à cause d’un physique ingrat, d’une timidité maladive. Elle a dû entreprendre un travail sur elle-même pour accepter son sort: elle ne sera jamais «l’amoureuse, l’aimée, la désirée.»
Malin Lindroth a su tirer de cette déception l’énergie nécessaire à la défense du droit des femmes célibataires d’être reconnues par la société, malgré l’injonction à la félicité conjugale. J’ai senti chez elle une volonté farouche de sortir la vieille fille du placard de la honte où les préjugés sociaux l’ont enfermée. «Je veux récupérer le mot vieille fille. Le réhabiliter. Le recycler, pour utiliser un mot à la mode. Je veux enfiler les chaussures de la vieille fille et prendre sa posture. Ça n’a rien de destructeur. Bien au contraire. C’est un projet de libération.»
Il m’a semblé cependant percevoir plus de frustration que de libération dans le texte de Malin Lindroth. La fille de cinquante ans me paraissait pleine de promesse. J’espérais rencontrer une femme libérée de la norme, libérée du «romantisme de la vie à deux (...), la seule expression de l’amour que proposent l’époque, la culture et le marché économique qui sont les nôtres.» Or j’ai croisé une femme déçue par les hommes, confrontée à l’échec de sa vie sentimentale. Certes, Malin Lindroth tente de transformer cet échec en force de vie, mais ses contradictions tendraient à montrer qu’il n’y a point de bonheur en dehors du couple. Elle affiche une volonté de revaloriser la vieille fille, mais ne parvient pas à la soustraire totalement à la connotation péjorative qui lui colle à la peau. La réhabilitation de la vieille fille reste une cause à défendre...

Jeanne Lerrante — 16/02/2021

Quand je lisais La fille de cinquante ans, des images du film de Jean-Pierre Blanc venaient se coller sur les mots de Malin Lindroth. Une simple association d'idées… le livre et le film abordent la vieille fille de manière très différente. 

J'adore le film Vieille fille. Je l'ai vu une bonne dizaine de fois. Il me remonte le moral quand je me sens déprimée. 

Vieille fille

Mazarine Pingeot — Et la peur continue

Mazarine PINGEOT, Et la peur continue — MIALET BARRAULT

✨Lucie, 42 ans, semble comblée par la vie : un conjoint qui l’aime, deux enfants qui la vénèrent, un métier qui la passionne. Et pourtant... elle sent un malaise grandir en elle jour après jour... une peur diffuse l’envahît, la cueille dans le tourbillon de ses activités quotidiennes, sur le quai de la gare alors qu’elle rentre de vacances, dans le métro alors qu’elle se rend travail, « son cœur se serre. Une boule se forme dans sa gorge, elle n’arrive plus à déglutir. » Qu’elle est l’origine du trouble ? Est-ce la mort récente de Louis, son ami d’enfance ? Elle en doute... Louis, elle ne le voyait plus depuis longtemps. Il appartenait à l’âge tendre, l’âge des vacances en Dordogne chez la grand-mère, un âge révolu : « la vie a passé depuis. Et s’est ouverte sur d’autres perspectives. » Et pourtant... ce décès semble réactualiser une peur enfouie, une peur qui n’a pu être ni envisagée ni saisie par la pensée et qui refait brutalement surface des décennies plus tard. Et la peur continue... et Lucie sombre peu à peu dans la dépression.
✨Mazarine PINGEOT aborde avec justesse la problématique des blessures de l’enfance, le déni dont elles font l’objet entraînant chez les victimes une sorte d’amnésie traumatique. Le récit est poignant. On souffre avec Lucie tant elle a du mal à convoquer ses souvenirs, comme si elle avait abandonné le contrôle de sa mémoire. Que s’est-il passé ce fameux été dans la cabane des bords de Dordogne ? Un jeu qui a mal tourné ou... Difficile de le savoir puisque personne n’a voulu poser des mots sur cet étrange événement.
✨Mazarine PINGEOT mène en parallèle une réflexion sur le temps. Le temps existe-t-il ? La mémoire a t-elle un lien avec le temps ? Elle invite Husserl et nous donne les « dernières nouvelles du temps » par l’intermédiaire de Lucie qui s’est vue confier par son employeur la mission de rédiger un dossier sur le sujet. Les réflexions sont envoûtantes et donnent au roman une belle intensité. Lucie ne rentrera pas dans le temps, elle trouvera la force d’affronter le présent de ses peurs, la force de ne pas renoncer à l’avenir.

Jeanne LERRANTE — 20/01/2021

M. PINGEOT — Les invasions quotidiennes

Les villes de papier Post

Dominique FORTIER, Les villes de papier, Une vie d’Emily Dickinson -Grasset

🌺Dominique FORTIER dévoile ses villes de papier avec un charme indéfinissable qui vaut à lui seul la visite. Elle établit une comparaison entre la vie d’Emily Dickinson et certains épisodes de la sienne, ce qui donne au récit une belle énergie. Son écriture est délicate comme le battement d’ailes d’un papillon. Christian Bobin écrirait que le « texte est frais comme une neige tombée de la nuit ». Cette écriture pleine de grâce nous ouvre les portes d’un univers doux et paisible, celui d’Emily Dickinson. Nous suivons La dame blanche d’âge en âge, sous l’impulsion de l’imagination de Dominique FORTIER qui recrée la vie de la poétesse, une vie essentiellement intérieure.
🌺Emily Dickinson a choisi de consacrer sa vie aux livres et à la poésie. Elle ne s’est jamais mariée, n’a pas eu d’enfants. Elle a trouvé la force d’imposer un parcours différent de celui traditionnellement réservé aux femmes : se marier, devenir mère. Elle a dénié ce déterminisme social pour habiter sa maison de papier. « On ne peut pas avoir à la fois la vie et les livres -à moins de choisir les livres une fois pour toute et d’y coucher sa vie ». Certaines femmes ne sont pas faites pour être mère. Elles sont faites pour « disparaître derrière le brin d’herbe que, sans elle (s), on n’aurait jamais vu ».
🌺Emily Dickinson est morte (1886) dans la maison où elle est née (1830), à Amherst, dans le Massachusetts (États-Unis). Elle a vécu les dernières années de sa vie cloîtrée dans sa chambre, refusant de recevoir amis et visiteurs, refusant de publier ses poèmes. Emily Dickinson «n’écrit pas pour s’exprimer, quelle horreur (...), elle n’écrit pas pour se distinguer. Elle écrit pour témoigner: ici à vécu une fleur, trois jours de juillet de l’an 18**, tuée par une ondée du matin. Chaque poème est un minuscule tombeau élevé à la mémoire de l’invisible.»
🌺Le livre de D. Fortier est un bijou ciselé avec délicatesse, à l’image de la poétesse à qui il rend hommage.

Jeanne Lerrante 02/01/2021

Le manteau de Greta Garbo

Le manteau de Greta Garbo, Nelly Kaprielian, Grasset.


Nelly Kaprielian évoque la vente de la garde robe de Greta Garbo, huit cent pièces proposées aux enchères à Los Angeles, en décembre 2012. Elle envisage le vestiaire de l’actrice comme une biographie de robes, de jupes, de manteaux, raconte la vie de la femme à partir de ses vêtements, une vie professionnelle mythique, une vie privée solitaire, sans mari, sans enfant, une solitude voulue, assumée. L’icône a souhaité finir sa vie retirée du monde, bien tranquille chez elle.
Lisons Nelly Kaprielian, elle nous révèle un peu du mystère de la star: « Et si Garbo, après Hollywood, avait été heureuse ? C’était peut-être cela, son inacceptable secret. Garbo était heureuse avec elle-même, sans avoir besoin des autres. Comment les autres auraient-ils pu accepter cette vérité qui rendait leur existence obsolète ? Elle n’avait pas plus besoin du public que des hommes, d’amoureux ou d’amants, elle n’avait même pas eu besoin d’enfants. » Greta Garbo a trouvé le courage de se libérer du déterminisme social de la maternité. « La divine » n’a pas été mère, selon la légende elle se serait sentie fière d’être père...

✨Crédit photo: gettyimages

Jeanne Lerrante — 26/12/2020

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Léonie BISCHOFF — Anaïs Nin, sur la mer des mensonges — Casterman

Le roman graphique de Léonie Bischoff inspiré de la vie d’Anaïs Nin (diariste et romancière—1903-1977) est une réussite. Sur la forme, l’illustratrice a façonné une petite merveille, un bijou dont l’éclat m’a ébloui. Le trait est précis. L’assemblage harmonieux des couleurs nimbe les dessins d’une subtile sensualité. La gamme chromatique évolue au rythme des aventures d’Anaïs Nin, suscitant des sentiments tantôt légers, tantôt pesants, parfois troublants. Le regard des personnages est particulièrement réussi. Léonie Bischoff parvient à traduire la complexité des émotionsde chacun d’eux, c’est saisissant... Sur le fond, l’autrice raconte sans détours l’histoire d’une femme, Anaïs Nin, en quête d’elle-même et de sa vérité. La recherche d’une vie qui réponde à ses désirs, l’exploration des milles facettes de son être l’amène à repousser les limites, y compris celles qui paraissent infranchissables aux yeux de la morale commune.

J’ai découvert Anaïs Nin grâce à l’ouvrage de Léonie Bischoff. J’avoue avoir étéfascinée par cette femme. Elle écrit. Elle aime son mari Hugo... vit une relation passionnée avec Henry Miller et sa femme June... Elle éveille le désir des hommes, multiplie les relations amoureuses, tombe dans les bras de ses psychanalystessuccessifs, s’abandonne aux caresses de son père, brisant ainsi le tabou suprême del’inceste... J’avoue aussi avoir été troublée par l’ambivalence de cette femme. Elle provoque le désir des hommes, y répond quitte à mentir mais se sent innocente. Elles’emploie à mener une vie différente des schémas traditionnels mais elle est mariée. Elle se jette corps et âme dans la création littéraire mais à la faveur de la situation professionnelle de son époux qui la place à l’abri des contingences matérielles et des contraintes domestiques.

Henry Miller n’arrivait pas à prononcer son prénom. Il l’appelait Anis... Il voyait dans ses écrits « l’expression de la lutte pour la liberté et d’une quête impérieuse de la vérité ». Le combat d’Anaïs Nin est sans aucun doute admirable. Il lui a imposé de surfer sur la mer des mensonges pour percer le mystère de son être, saisir sa vérité propre, adopter une forme de vie à sa convenance. Mais il convient aussi de reconnaître qu’Anaïs Nin a eu la chance de rencontrer des gens qui pensaient comme elle, qui l’ont aidée, voire encouragée à vivre selon ses désirs. Anaïs Nin a eu la chance de vivre à une époque où une frange de la population prisait les modes de vie anticonformistes. Aurait-elle pu trouver sa vérité à notre époque où la morale et les conventions semblent gagner chaque jour du terrain sur les libertés individuelles?

Jeanne Lerrante — 13/12/2020

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Dominique Osuch, Sandrine Martin — Niki de Saint Phalle, Le jardin des secrets, édition Casterman. 

Le jardin des secrets présente une biographie de Niki de Saint Phalle sous forme de bande dessinée. La vie de l’artiste est retracée de manière chronologique: sa naissance, son enfance et le terrible secret qui l’entoure, son mariage avec le poète américain Harry Matthews, la naissance de ses deux enfants, ses débuts d’artiste, sa relation à la fois artistique et amoureuse avec le sculpteur Jean Tinguely, ses principales réalisations artistiques, des nanas au Jardin des tarots.

✨Au delà des faits, nous découvrons une femme malmenée par la vie (son père l’a violée, les hommes qu’elle a aimé l’ont trompée, sa santé était mauvaise) qui a trouvé dans l’expression artistique la force de développer une incroyable capacité de résilience. La BD de Dominique Osuch et Sandrine Martin montre dans chaque dessin la force de caractère inouï de cette femme qui jamais n’a faibli devant les vicissitudes de l’existence. L’art l’a sauvée de ses démons intérieurs. « Ce qui est sûr, c’est que si je n’avais pas créé, j’aurais détruit. Oui, j’aurais fait une assez redoutable terroriste ».
✨Tout m’a plus dans cette BD: les dessins qui restituent à merveille l’univers artistique de Niki de Saint Phalle, les textes d’une grande précision qui nous permettent de comprendre l’évolution de la femme mais aussi de l’artiste.

✨Le 4 janvier 2015, dans le monde d’hier où je pouvais prendre un TGV librement, j’ai visité l’exposition Niki de Saint Phalle au Grand Palais. Cette BD m’a permis de revivre par la pensée cette promenade au milieu des différentes œuvres de l’artiste. J’ai retrouvé dans mes photos des sculptures évoquées dans la BD, notamment L’arche de Noé et cette femme assise devant une coiffeuse, symbole de la mère dévorante, expression du regard sans concession que Niki de Saint Phalle portait sur le rôle ambivalent de la mère.

Jeanne Lerrante — 05/11/2020

Les femmes qui écrivent sont dangeureuses

Dans Les femmes qui écrivent vivent dangereusement, Laure Adler et Stephan Bollmann dressent le portrait d’une cinquantaine d’auteures  depuis le Moyen Âge jusqu’à l’époque contemporaine. Il en ressort que l’écrit est resté pendant des siècles la chasse gardée des hommes. Les femmes ont dû mener une lutte âpre pour obtenir la reconnaissance de leurs talents d’écrivaine, un combat dirigé non seulement contre la société mais aussi contre elles-mêmes. Elles ont dû à la fois contourner les obstacles engendrés par les contraintes sociales (le rôle assigné à la femme est de devenir mère, pas romancière) et démêler leurs conflits intérieurs, conflits nés de désirs contradictoires : répondre à ce que la société attendait d’elles ou mener une quête personnelle à la recherche de leur vérité propre ? 

Cette problématique est encore le tourment de beaucoup de femmes. Je connais une amie qui a senti très jeune naître en elle le désir d’écrire. Elle a composé un roman lorsqu’elle avait treize ans. Elle l’a offert à ses parents. En vrai... elle a expérimenté une de ces déconvenues qui vous écorche l’âme pour toujours. Ses parents, au lieu des louanges espérées, ont exprimé une sévère réprobation. Elle s’en souvient encore: son père et sa mère ont paru consterné. Ils auraient appris qu’elle avait fumé une substance illicite dans les toilettes du collège, ils n’en auraient pas paru plus épouvantés. Le reproche essentiel portait sur la perte de temps consécutive à l’écriture du roman, temps qu’il aurait été plus judicieux, selon eux, de consacrer aux devoirs scolaires afin de préparer un avenir professionnel sérieux. «Écrire n’est pas un métier, c’est très difficile de vivre de sa plume » lui a dit son père. Mon amie était anéantie, elle était comme l’oiseau baudelairien : exilé sur le sol au milieu des huées. Elle exerce aujourd’hui un métier très sérieux mais elle entend en elle la voix d’une adolescente de treize ans qui lui reproche de ne pas avoir su imposer son désir de laisser circuler les mots.

Jeanne Lerrante 17/09/2020

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J’ai découvert Camille Laurens avec Dans ses bras là et puis je l’ai perdue de vue… Mes choix de lecture m’ont emmené dans d’autres bras.
J’ai repéré Fille dans la déferlante des romans de la rentrée littéraire. Fille a occupé immédiatement une place paradoxale dans mon esprit, entre le rejet et l’attirance. Le rejet était alimenté par une crainte : celle de lire une histoire avec pour toile de fond les poncifs d’un féminisme éculé. L’attirance relevait de ma condition : je suis une fille ! Or, dans ma sphère professionnelle, j’entends encore certains hommes se moquer des femmes, tenir des propos graveleux qu’ils présentent comme des plaisanteries banales.Et lorsque j’insiste sur le caractère inapproprié de leurs paroles, ils me reprochent de
manquer d’humour ! Ben voyons… Il reste donc du chemin à parcourir pour atteindre
l’égalité entre les hommes et les femmes ainsi qu’une définition acceptable du rôle de la femme dans la société.
J’ai découvert les chroniques de plusieurs abonnées Instagram (@lireaulitleblog,
@the.bookwormshelf, @lire_vivre_et_aimer), les craintes exprimées semblables aux miennes mais aussi les commentaires élogieux… Alors je me suis décidée… J’ai lu le roman pour me forger ma propre opinion. Et là… les craintes initiales se sont dissipées…
J’ai découvert un roman d’une finesse admirable, où la sensibilité de l’auteure affleure à chaque phrase, un roman qui décrit avec naturel la réalité d’être une fille, la culpabilité, les peurs, les joies, les fantasmes, les souffrances. Fille m’a rappelé la BD d’Emma intitulée Des princes pas si charmants. La dessinatrice représente à merveille certains propos de la romancière, notamment sur la peur des femmes lorsqu’elles sortent seules
tard le soir, cette habitude de mettre leurs clefs entre leurs doigts « comme un coup de poing américain ». « En même temps, écrit Camille Laurens, les hommes aussi ont peur. Faut-il vraiment les opposer à nous ? » Elle ne propose pas de réponse, nous laissant libre de trouver une solution par nous-mêmes.Il m’est alors venu à l’esprit un texte de Christian Bobin dans lequel il évoque Marilyn Monroe. Il décrit sa folie, sa fragilité, son sourire offert à ses assassins… et puis ces mots : « C’est une plaie d’être une femmes mais qu’on se rassure, c’est une autre plaie
d’être un homme. Il faut tenir son rôle jusqu’au bout. La vie, dit Rimbaud, est la farce à mener par tous
» (Christian Bobin — La martyre du sourire in La grande vie).

Fille est un roman à lire par les femmes mais aussi et surtout par les hommes… 


Jeanne LERRANTE

20/09/2020

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