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J’ai découvert Winesburg en Ohio de Sherwood Anderson grâce à l’une de mes amies. Elle est férue de littérature américaine. Elle m’a offert ce recueil de nouvelles pour Noël. Je ne l’ai pas lu tout de suite, j’attendais le bon moment. J’attendais les vacances d’été, le retour
à Arcachon, les séances de lecture sur la plage. Lire des nouvelles sur la plage donne un rythme à l’après-midi, offre une alternance heureuse entre des histoires courtes et les bains de mer.


Mon amie a été bien inspirée : j’ai aimé Winesburg en Ohio. Sherwood Anderson
dresse le portrait d’une vingtaine d’habitants d’une bourgade des Etats-Unis, Winesburg, dans le contexte économique et social de l’ère pré-industrielle. Il décrit des gens simples avec leur misère, leurs jours de malheur et leurs jours de fortune, leur âme hantée par de vagues aspirations et des désirs inavoués, des hommes et des femmes ancrés dans leur commune natale. Ce sont des somewhere, des gens de quelque part. Cet enracinement projette les êtres dans une sorte de néant contre lequel il est parfois difficile de lutter. Les habitants de Winesburg mènent des vies ordinaires, la majorité d’entre eux sont assiégés par le malheur. Ils cherchent à se délester de leur fardeau, mais la plupart du temps ils échouent. Ils envoient un message à contrarier n’importe quel professeur d’allégresse : le bonheur n’est pas fréquent, ni durable. La conscience de la mort voile chaque événement heureux d’une brume de mélancolie. Ils me rappellent par certains aspects le Bardamu de Céline, traînant sa misère tout au long de son voyage au bout de la nuit.


À un moment, j’ai abandonné ma lecture pour observer le spectacle des estivants. Le
Bassin d’Arcachon au mois d’août offre une féérie d’activités nautiques, terrestres et
aériennes : course de jets ski, balade en catamaran, baignades, partie de raquettes les pieds dans l’eau, séance de parachute ascensionnel… J’ai été frappé par le décalage entre les récits de Sherwood Anderson et l’endroit où je les lisais. La plage, lieu de détente, de rire et de jeux,
devenait le miroir privilégié de la misère des habitants de Winesburg. J’ai perçu comme un défaut de concordance entre le spectacle d’une humanité riante portée sur la légèreté, les distractions et les échecs de Tom Willard, le directeur d’un hôtel menacé de faillite, les égarements du docteur Parcival qui pense que chacun en ce monde et un Christ et que nous
serons tous crucifiés, les tourments de l’institutrice Kate Swift qui attise malgré elle le désir du révérant Harman. L’un des personnages, j’ai oublié lequel, se compare à une feuille balayée par le vent à travers les rues de son village. Cette feuille lui murmure qu’il vivra et mourra dans l’incertitude, comme une pauvre chose emportée par le tourbillon du temps. J’ai
aimé surprendre avec lui le frémissement de cette feuille. J’ai entendu dans ce bruissement la souffrance et toutes les menaces qui narguent la vie humaine. J’ai posé mon livre et je suis allée me baigner. Il y a un temps pour toute activité sous le ciel: un temps pour méditer et un temps pour nager…


Jeanne LERRANTE
13/08/2020

La lecture de Winesburg en Ohio versus Arcachon en Gironde peut être complétée par celle de la nouvelle intitulée Le squelette au doigt

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