La chambre bleue

Je lis Café vivre, chroniques en passant, de Chantal Thomas. Cet ouvrage réunit les chroniques écrites par l’auteure de 2014 à 2018 pour le journal Sud-Ouest. L’une d’entre elles a particulièrement retenu mon attention. Elle s’intitule La mythologie du bon sens. Elle évoque la Chambre bleue de la marquise de Rambouillet, un salon comme le XVIIème siècle savait en produire, un salon de la parole « où se mêlent improvisations poétiques, inventions romanesques et art de la conversation ». On pourrait penser, sous l’éclairage du XXIème siècle, à un sujet désuet, mais l’on se tromperait. Chantal Thomas rappelle que ces salons étaient « une prise de position contre la Cour et ses divertissements inspirés de la guerre, mais aussi contre l’univers bourgeois et ses ambitions matérialistes ».

Dessous l’anecdote historique, j’entends la difficulté d’affirmer une parole libre, singulière, hors du sens commun. Ce phénomène traverse les siècles avec une constance regrettable. Il explique en partie le trouble qui s’est emparé de moi lorsque j’ai créé ce site : j’ai eu l’impression de braver un interdit. C’est que je porte bien malgré moi l’héritage d’une tradition qui impose aux femmes la retenue, voire le silence. Dans Les femmes qui écrivent vivent dangereusement, Laure Adler et Stephan Bollmann dressent le portrait d’une cinquantaine d’auteures, depuis le Moyen Âge jusqu’à l’époque contemporaine. Il en ressort que l’écrit est resté pendant des siècles la chasse gardée des hommes. Les femmes ont dû mener une lutte âpre pour obtenir la reconnaissance de leurs talents d’écrivaine, un combat dirigé non seulement contre la société mais aussi contre elles-mêmes. Elles ont dû à la fois contourner les obstacles engendrés par les contraintes sociales (le rôle assigné à la femme est de devenir mère, pas romancière) et démêler leurs conflits intérieurs nés de désirs contradictoires : répondre à ce que la société attendait d’elles ou mener une quête personnelle à la recherche de leur vérité propre ?

Cette problématique est mon tourment. J’ai senti très jeune naître en moi le désir d’écrire. J’ai constaté dans le même temps que la satisfaction de ce désir me procurait du plaisir. Je pouvais même atteindre un état proche de l'extase. Alors j’ai suivi l’élan qui me poussait vers l’écriture. Cet élan m’a amené à composer un premier roman l’année de mes treize ans. Le propos dévoilait le quotidien d’une jeune professeure de français qui avait obtenu son premier poste dans un collège de la banlieue parisienne et qui aidait l’une de ses élèves à rechercher son véritable père. De cette quête de paternité naissait une magnifique amitié entre l’enseignante et l’adolescente. J’en garde un souvenir ému. L’écriture de cette légende m’avait procuré des plaisirs infinis. Une porte avait été ouverte, un mystère avait été percé, une route qui menait à des jouissances immenses avait été empruntée, des jouissances bien peu conventionnelles, de celles qui transportent l’âme dans des ailleurs merveilleux, loin du quotidien souvent morose. 

Je considérai, dans la vanité de mes treize ans, mon œuvre d’imagination. J’imaginai le moment où j’allais l’offrir à mes parents, combien ils allaient être fiers de moi. En vrai… j’ai expérimenté une de ces déconvenues qui vous écorche l’âme pour toujours. Mes parents ont exprimé une sévère réprobation devant mon œuvre. Ma mère paraissait consternée. Mon père a gardé le silence, le visage aussi fermé qu’une porte de prison… il a refusé de lire ce que j’avais écrit. Ils auraient appris que j’avais fumé du cannabis dans les toilettes du collège, ils n’en auraient pas paru plus épouvantés. Ils me reprochèrent d’avoir perdu du temps à écrire « mon » roman. Ils me mirent aussi en garde contre le métier d’écrivain. J’entends encore la voix de la mère : « Tu aurais mieux fait de te consacrer davantage à tes devoirs au lieu de perdre ton temps à écrire », celle de mon père : « Écrire n’est pas un métier. C’est très difficile de vivre de sa plume. À treize ans, on vit dans ses rêves, on ne se rend pas compte ». J’étais anéantie… J’étais comme l’oiseau baudelairien : « exilé sur le sol au milieu des huées, ses ailes de géant l’empêchent de marcher »…

L’évocation de La Chambre bleue de la marquise de Rambouillet permet à Chantal Thomas de rappeler que « /…/ de siècle en siècle, le discours de bon sens ne varie pas. /…/ Il est la négation du différent, le refus de l’altérité, l’exclusion de l’étrange et de l’étranger. Il repose sur la peur de perdre le contrôle, d’être embarqué dans des subtilités qui vous dépassent ». Dans ce contexte, oser écrire et laisser circuler les mots ne va pas de soi…

Jeanne Lerrante

01/08/2020

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