Le Prince et le poète
Je suis éclectique dans mes lectures. J'aime choisir les livres qui me plaisent dans des catégories différentes. Le week-end dernier, j'ai lu un très beau texte de Christian Bobin, L'equilibriste. J'ai lu aussi Un été avec Machiavel de Patrick Boucheron.
Patrick Boucheron exerce en tant que professeur au collège de France. Il occupe la chaire Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIè - XVIè siècles. Ses étudiants ont beaucoup de chance. Si ses cours dégagent la même fougue que son ouvrage, ils doivent être passionnants. Un été avec Machiavel est un livre lumineux. Il éveille la curiosité, il invite aux prolongations. J'ai poursuivi l'aventure machiavélienne en lisant Le Prince.
Je ne suis pas une adepte de littérature politique. Le Prince m'attendait sans aucune impatience sur une étagère de la bibliothèque. Son attente durait depuis mes années d'études. J'étais inscrite à la faculté de droit. Je suivais notamment un cours de Sciences politiques. L'enseignant nous avait conseillés Machiavel, j'avais acheté Le Prince. Je me souviens de l'excitation ressentie. La réputation subversive de Machiavel agitait mes sens. J'espérais un vent de désordre capable de tirer mon esprit de sa torpeur. Et pourtant, j'ai posé le livre sur une étagère… le temps a passé… plusieurs années… je l'ai laissé dormir là, sous sa pellicule poudreuse. Il a fallu la verve de Patrick Boucheron pour que je déloge Le Prince de son îlot de poussière.
Je n'ai pas retrouvé à lire Le Prince l'excitation de mes vingt ans. J'ai entendu la brutalité des gens de pouvoir, tout occupés à bâtir des stratégies leur permettant de conserver leur poste et je n'ai pas aimé cela. Ces préoccupations me sont étrangères. Je préfère marcher sur une route de campagne au côté de Christian Bobin, là où "la terre comme le ciel est inusable. Toujours du neuf, toujours une surprise à espérer". Je préfère marcher sur une route de campagne au côté de Christian Bobin et rencontrer l'homme à la tête de cheval. La compagnie des poètes est plus douce que celle des princes.
Jeanne Lerrante
23/07/2020

Michel TERESTCHENKO — Les scrupules de Machiavel, édition JCLattès.
Si la pensée de Machiavel éveille votre curiosité, je vous recommande la lecture de l’ouvrage de Michel Terestchenko, Les scrupules de Machiavel. Le philosophe apporte des éclaircissements bienvenus (du moins pour la néophyte que je suis en philosophie politique) sur la vie et l’œuvre de Nicolas Machiavel (1459-1527). Son essai, très bien documenté et fort plaisant à lire, aide à comprendre Le Prince, fameux traité sur l’art de gouverner qui a rendu Machiavel célèbre à travers les siècles.
✨Michel Tereshenko présente tout d’abord l’aspect subversif de la pensée de Machiavel: la possible rupture entre l’action politique et la morale commune. Un prince doit s’adapter aux circonstances s’il souhaite se maintenir au pouvoir. Il peut faire usage du Mal si la nécessité l’exige. Tout est dit ...
✨Michel Terestchenko propose ensuite une application de la pensée de Machiavel dans le monde moderne. Un chapitre (que j’ai personnellement trouvé passionnant) est consacré à Barack Obama, le président machiavélien par excellence, dans la mesure où il a dû faire face à un douloureux dilemme dans le cadre de la guerre contre le terrorisme: rester fidèle à ses principes moraux ou s’adapter à la dure réalité des circonstances.
✨La fin de l’ouvrage pose un questionnement pertinent sur la mise en danger de nos droits fondamentaux par les lois visant à lutter contre l’insécurité. Michel Terechtchenko amène par là ses lecteurs à l’éveil de leur conscience politique. Il semble les inviter à une réflexion sur plusieurs problématiques sécuritaires, comme si après avoir montré les dérives possibles du politique, il les encourageait à se demander dans quel monde ils ont envie de vivre.
Je me suis sentie ramenée à Machiavel et à son célèbre traité sur l’art de gouverner : Le Prince serait-il destiné à instruire les peuples de ce qu’ils ont à redouter?
Jeanne Lerrante 17/11/2020